Un portrait de Camus

"Je comprends ici ce qu'on appelle gloire : le droit d'aimer sans mesure." Stèle gravée par Louis Benisti en mémoire des "Noces à Tipasa", d'Albert Camus. Photo Flickr/Jean-Pierre Dalbéra

"Je comprends ici ce qu'on appelle gloire : le droit d'aimer sans mesure." Stèle gravée par Louis Benisti en mémoire des "Noces à Tipasa", d'Albert Camus. Photo Flickr/Jean-Pierre Dalbéra

Lorsque Rémy m’a sollicité pour rédiger un portrait de Camus, je lui ai d’abord poliment dit non, ne me sentant aucune légitimité particulière pour mener à bien cette noble tâche. Puis, à la réflexion, au-delà de l’envie de participer au nouvel essor de The Dissident, j’ai réalisé que Camus, même de façon fantasmatique, au sens latin du terme, était toujours resté une présence familière depuis mon adolescence et, qu’à ce simple titre, je pouvais après tout, moi aussi, en brosser un portrait, certes fragmentaire, digressif, imparfait, mais néanmoins sincère et, surtout, reconnaissant.

Pour scolaires qu’elles soient, mes réminiscences camusiennes doivent curieusement plus aux Noces et à L’Été qu’à L’Étranger, Caligula ou au Mythe de Sisyphe, dont le « Il faut imaginer Sisyphe heureux » m’avait toutefois durablement marqué.

Les Noces et L’Été m’avaient laissé « la tête retentissante des cymbales du soleil et des couleurs » et cette lumière de Tipasa, pourtant si loin de celle qui nimbait mon lycée de périphérie urbaine, en terre arverne, s’imposait jusque dans mes rêves, que peuplaient des corps alanguis sur des lits immaculés, des chambres spartiates dont les rideaux, s’ouvrant à la faveur d’une timide et tiède brise, dévoilaient une Méditerranée de carte postale délavée.

À cet âge où se cristallise ce qu’on aime à considérer plus tard comme une « conscience politique », Camus était aussi lié, dans ma psyché adolescente, à un prénom féminin. Une camarade de classe dont les parents, enseignants, roulaient en Lada Niva et habitaient une jolie maison qu’on dirait aujourd’hui « d’architecte », avec aux murs quelques affiches de propagande soviétique, dont l’une présentait un jeune et blond écolier portant un cartable duquel sortait des fleurs sauvages. Paradoxalement, je me suis senti chez eux les quelques fois où j’y suis allé comme un lumpen prolétaire, moi dont les parents habitaient une HLM. À mes yeux, les bourgeois, c’étaient eux. Je ne devais finalement pas être très différent d’un Camus dans son quartier Belcourt à Alger, découvrant peu à peu la hiérarchie sociale, en même temps, et c’est heureux, que les manières de s’en affranchir par le verbe. Toujours est-il que c’est à elle que je dois la lecture des Noces et de L’Été… et l’exploration, quoique chaste, de la Carte du Tendre.

Il était difficile de faire plus antique, plus « Anciens », que nos déambulations péripatéticiennes dans cette vaste cour de lycée ! Et cette silhouette aussi, frêle et pourtant robuste, intense, de M. Bardy, prof de philo à la barbe millimétrée et une certaine raideur hidalgo. Fut-il mon Louis Germain ou mon Jean Grenier ? Peut-être un peu. Sans doute plus que je ne fus son Albert, mais je lui dois d’avoir participé au dégrossissage d’un esprit encore brouillon, syncrétique et myope. Il adorait Camus et en parlait toujours avec une émotion qui intimidait autant qu’elle intriguait mon jeune esprit. Il fut de ceux qui donnent les clés de la Grande Bibliothèque, cet infini labyrinthe borgésien dans lequel le béotien s’égare si facilement. Égarements souhaitables et nécessaires cependant.

l’insoumission de Camus est aussi urgente qu’indispensable

Lycéen, on n’a pas l’âge de la nuance, la grille de lecture est sommaire, binaire plus exactement. Aristote vs Platon, patrons vs ouvriers, bourgeois vs artistes, et, à cette époque, Reagan vs guérilla sandiniste. Et puis, bien sûr, Sartre vs Camus. Mon meilleur ami d’alors, qui lisait Marcuse comme d’autres lisaient Playboy, encensait le premier, autant qu’il me laissait froid, sans rien savoir alors du mépris dont Sartre, Breton et tant d’autres accableraient Camus lorsqu’il refuserait la cécité volontaire du PC face à l’ignominie stalinienne. Nous trainions ce romantisme adolescent infusé de sébum, ce regard puceau sur l’Injustice, avec un grand « I », et toutes les saloperies du monde dont, pourtant, nous ne connaissions à cette époque prénumérique que la version édulcorée, percolée par les baristas de l’Histoire officielle.

Alors qu’un soir chez mes parents, après une envolée aussi fiévreuse qu’un Lénine à son pupitre, à propos d’une desdites Injustices (qu’on ne me demande pas laquelle), on me servait l’habituel « Tu comprendras quand tu seras plus vieux », j’avais eu cette réplique plus grande que moi, qui avait laissé interdits parents et invités : « Votre sagesse ressemble à de la résignation. »

Sans que Camus n’ait jamais été un de mes maîtres à penser (concept d’ailleurs assez anti-camusien), j’ai cependant conservé de sa « fréquentation » un salutaire refus des discours et versions officiels, un scepticisme que n’aurait pas renié Pyrrhon et qui m’a toujours préservé du chant des sirènes qu’est le storytelling institutionnel. Hier la « Patrie », aujourd’hui le « Saint Marché ».

Une iconoclastie à la boutonnière, voilà somme toute mon héritage camusien. Celui qui me préserve du conformisme des écoles, des doxas et même, et surtout, des gourous, de ceux qui tiennent cour, qui observent, augustes, les foules défiler sous leurs fenêtres sans les rejoindre, trop occupés qu’ils sont à répondre au téléphone à tous ceux qui les appellent des quatre coins de la planète pour recevoir l’onction de leur docte avis sur ladite foule qui défile…

À l’heure où notre « démocratie de pacotille », comme disait Péguy, se résume à ne laisser aux citoyens que le choix, une fois tous les cinq ans, de qui les asservira pour le compte d’intérêts dont les élus ne sont que les tristes et interchangeables factotums, l’insoumission de Camus est aussi urgente qu’indispensable.

Il est aujourd’hui aisé de se sentir « immensément fatigué et indigné en vain ». Qu’aurait fait Camus d’Internet, ce monstre qui est tout à la fois labyrinthe et Minotaure, pour autant de Thésée que nous sommes, à y entremêler les fils de nos doutes et certitudes respectifs ? La réponse est à inventer et il nous revient de trouver les chemins, de garder vivante la flamme de la résistance aux servitudes travesties en bonne conscience. Le combat continue.

Lionel Roudet
Mon patronyme a pour anagramme le verbe "douter". Un indubitable coup du sort ?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *