L’échange culturel à Cuba, une manipulation grossière

Photo Flickr / Doug88888

« Nous, nous venons d’un pays où tout est politique. On mélange tout à la politique. » Tout, vraiment tout. Ce « nous » qui s’exprime, ce sont les rappeurs du duo Los Aldeanos et le pays en question, c’est Cuba, sans doute le dernier exemple du genre car, de nos jours, la politique ce n’est plus vraiment ce que c’était. Ce n’est plus ce que cela devrait être, mais passons.

Là-bas, sur la plus grande île des Caraïbes, Los Aldeanos ont vu juste, on vit pour la politique, ou on ne vit pas à cause d’elle, question de point de vue, pour le meilleur et souvent pour le pire. Rien n’est jamais gratuit et prendre la parole c’est être pour ou contre. Il n’y a pas de juste milieu, blanc ou noir, le gris on ne connait pas.

Cuba… La Révolution, les Castro, Che Guevara, un des derniers bastions du communisme,  autant d’images qui frappent quand on y pense. Parmi toutes les vérités, il y en a une qui reste : ce pays, on ne le quitte jamais vraiment, beaucoup cherchent à le fuir mais tous ceux qui sont partis rêvent d’y retourner. Arrachement, déracinement, révolte dans le cœur de ces millions d’exilés pour qui le retour en terre natale n’a rien d’un voyage de santé et la « nouvelle loi sur l’immigration », promulguée cette année par le gouvernement cubain, n’a pas changé la donne. Apparences et beaucoup de bruit pour rien. A Miami, deuxième ville cubaine après la Havane, dixit « une Cuba avec de l’argent », on regarde la mer avec nostalgie et émotion car, même de loin, le pouvoir castriste réussit à s’infiltrer.

Un échange culturel entre les États-Unis et La Havane

Depuis plus de 50 ans, les États-Unis maintiennent un embargo économique qui a plus d’une fois été remis en cause par la communauté internationale. Différentes lois ont été votées pour interdire les voyages vers Cuba, et, même sans mentionner la Loi d’Ajustement Cubain (Ley de Ajuste Cubano), qui donne aux cubains entrés illégalement sur le territoire la possibilité d’y demeurer légalement, on peut dire sans trop se tromper que leur politique est résolument hostile au régime castriste. Officieusement, les chefs de l’impérialisme ont franchi bien d’autres limites, mais passons encore. Or, depuis quelques années et l’arrivée d’Obama, certains pions de l’échiquier ont bougé et une notion est mystérieusement apparue, celle d’ « échange culturel ». De quoi s’agit-il ? D’une ouverture entre Cuba et les États-Unis ? Aussi étrange que cela puisse paraitre, l’expression sous entend l’idée d’un rapprochement entre les artistes cubains restés au pays et ceux résidant aux États-Unis, avec en toile de fond l’idée que ces deux groupes appartiendraient à deux cultures différentes qui doivent être mises en relation.

Regards croisés sur une manipulation politique.

Luis de la Paz : « Je ne sers pas à l’échange culturel »

Extrait de l’intervention de Luis de la Paz dans « La Otra Esquina de las Palabras » le 11 octobre 2013

Pour Luis de la Paz, écrivain et journaliste installé à Miami, la question est vite tranchée : l’existence même d’un « échange culturel », selon ses termes, est une aberration.

« L’échange culturel est la base des cultures. De nombreux artistes viennent ici (ndlr, à Miami), un chanteur ou un écrivain espagnol, ou argentin, ou colombien, ils se produisent dans un centre local comme le centre espagnol ou à « La Otra Esquina de las Palabras[1] » et ils entrent en contact avec une autre culture. Dans ce sens, je suis pour, car c’est cela le véritable échange culturel. Si l’on se réfère maintenant à l’échange culturel entre les Cubains, dans ce cas, je crois qu’il y a une aberration langagière. Il ne peut pas y avoir d’échange culturel entre les cubains qui vivent à Cuba et ceux exilés, car nous partageons la même culture. Quand un écrivain de Santiago ou de Holguín se rend à La Havane lire ses poèmes, ou un écrivain de Pinar del Rio va à Santiago ou à Camaguey faire une lecture, ou même à La Havane, on n’écrit jamais qu’il y a échange culturel entre ces artistes provenant de différentes provinces de l’île. Ces écrivains se présentent tout simplement à un endroit et cela crée une rencontre entre des auteurs autour d’une œuvre. 

Mais que se passe-t-il avec ce que l’on a nommé « échange culturel » ? Selon moi, c’est une question de sémantique, de manipulation du langage, de la même façon qu’il y a quelques années, on parlait de Cubains en exil et de Cubains de la diaspora pour établir une différence très marquée. Les premiers sont ceux qui maintiennent une posture de véritables exilés, ceux qui ne retournaient pas dans le pays qu’ils avaient dû quitter, qui ne communiaient pas avec le système qui les avait obligés à partir et qui les avait même emprisonnés, persécutés, comme toute cette génération des années 1960 et 1970, et d’une partie des années 1980. Cette distinction s’est établie dans le langage avec ceux de la diaspora qui, d’une certaine façon, tentent un rapprochement avec le régime.

La même chose est en train de se produire avec le terme d’« échange culturel ». Il n’est valable que si tu appartiens au groupe qui communie avec le système, et cela ne veut pas dire que tu sois castriste car je crois qu’aucun de ceux qui voyagent dans l’île et profitent des « avantages » qu’offre cette possibilité d’aller à Cuba, ne soit castriste. Ce sont simplement des personnes dépourvues de certaines valeurs et de principes, fondamentaux pour d’autres comme moi, et qui acceptent les voyages, les présentations, qui acceptent d’être publiés à Cuba ou présents lors de la Feria del Libro[2] de La Havane, et ce même si elle a lieu dans la forteresse de La Cabaña où tant de personnes ont été fusillées à cause de leurs idées. Il y a échange culturel si tu communies avec le régime. Si tu n’es pas d’accord avec le mouvement et avec le fait de devoir faire profil bas lors de ces visites, tu es tout bonnement en dehors de cet échange culturel. »


[1] Café littéraire organisé à Miami et animé par le poète cubain Joaquín Gálvez

[2] Salon du Livre

Zoé Valdés : « L’échange culturel est une stratégie d’invasion et de division »

Installée à Paris depuis de nombreuses années, la romancière et poète Zoé Valdés ne cache pas sa franche opposition au régime des Castro et son rêve d’une Cuba libre et libérée de leurs attaches politiques mortifères. Elle fait remarquer que le terme d’ « échange culturel » est apparu de façon mystérieuse depuis que le gouvernement d’Obama s’est rapproché de celui de Cuba sans exiger la moindre contrepartie du régime, alors qu’il aurait pu demander la libération de Sonia Garro Alfonso, membre du mouvement Las Damas de blanco (les Dames en blanc), et celle de son mari Ramón Alejandro Muñoz, si les États-Unis avaient montré le moindre intérêt pour les droits de l’homme. Manifestement, il n’en est rien…

Zoé poursuit : « Quand on parle d’ “échange culturel” entre cubains, on fait référence à l’échange interprété par les artistes choisis par le régime cubain et qui voyagent de façon sélective aux États-Unis pour donner des concerts, des conférences, des spectacles et faire passer des messages politiques. » Car il s’agit avant tout d’un rôle bien déterminé, d’un scénario où les acteurs ne sont que des pions qui servent les intérêts du Parti. La duplicité va même plus loin :

« Le voyage a rarement été effectué en sens inverse, en faveur d’artistes et d’écrivains cubains exilés, interdits dans leur propre pays. Donc, pendant que le gouvernement des États-Unis permet l’entrée de quelques artistes castristes, ayant préalablement pactisé, les écrivains et artistes exilés qui sont toujours sur une liste noire imposée par le castrisme ne peuvent pas entrer dans leur propre pays ! Et évidemment, certains ne le feront pas tant que durera la dictature des frères Castro. »

Nombreux sont ceux qui refusent de se plier à ce jeu de dupes, quittes à en payer le prix fort : celui d’une famille et d’une terre laissés derrière eux.

« Je suis contre ces faux échanges culturels qui ne conduisent qu’à l’invasion idéologique du castrisme aux États-Unis, et à éloigner de façon toujours plus démesurée les exilés d’un retour digne et plein de liberté. Le chantage continue de dominer, le bras long du castrisme a dépassé les frontières et réussit à manipuler et à agir à l’intérieur même des États-Unis, tout comme en Europe. Ils invitent à Cuba des écrivains et des artistes qu’ils ont choisis et autorisent les écrivains et artistes pro-castristes à être leurs émissaires, leurs messagers à l’étranger, avec la seule intention de laver leur image et de la changer. »

A Cuba, en politique, les mains sales sont partout et, même cinquante ans après, elles continuent de monter les Cubains les uns contre les autres, avec l’aide plus ou moins appuyée des ennemis de toujours. Il ne peut y avoir d’échange entre les membres d’une même culture puisque ce terme même signifie qu’il y a altérité entre les deux participants à la rencontre. Les Cubains exilés ne sont pas étrangers à ceux de l’île, et il serait absurde de penser que ceux qui ont fait le choix d’y rester communient tous avec le régime – bien au contraire. Le peuple cubain ne fait qu’un, chacun exerçant son esprit critique comme il le souhaite et sa liberté d’expression comme il l’entend. Voilà ce que l’on observe ici : une instrumentalisation du pouvoir qui cherche à faire passer pour différence culturelle ce qui relève de l’opinion personnelle, insinuant insidieusement que la culture à Cuba n’aurait qu’une seule réalité, celle du castrisme. Un jeu de passe-passe dangereux et mensonger, mais une chose est sûre, plus personne ne se laisse berner.

Jessica Swiderski
Jessica SWIDERSKI : Sensible aux mots et aux voix, grande auditrice et lectrice inépuisable, j’attache beaucoup d’importance à l’analyse du traitement de l’information dans les médias français et étrangers. Curieuse et adepte du mouvement, je suis chroniqueuse Culture depuis 2009 pour le Webzine Discordance où j’aime faire découvrir la culture latine qui me passionne.