« En quête d’identité(s) » : voyage en terre multiculturelle

"En quête d'identité(s)" - (c) BKE

Ils s’appellent Mélissa, Hicham, Kévin… Lycéens à Évry (Essonne), ils sont partis à Montréal pour confronter leur vision de l’immigration à celle des Canadiens. Le réalisateur Élie Séonnet les a suivis, et retrace ce voyage initiatique dans un savoureux documentaire, En quête d’identité(s). Interview.

The Dissident : Comment a démarré ce projet ?

Élie Séonnet :  Il y a trois ans, à l’initiative de Floryd Mbakata [co-réalisateur du film], qui travaille beaucoup sur les discriminations avec l’association « Réagir 91 ». Il animait un atelier avec une classe de Seconde du lycée professionnel Baudelaire, à Évry. Il a voulu emmener ces jeunes à Montréal, où il a lui-même vécu une expérience assez forte, pour leur montrer les différences sur les questions d’identité, de diversité. On est partis en février 2015.

 

BKE, la société de production que vous avez co-fondée, est implantée à Évry, où sont également scolarisés ces lycéens. Parlez-nous de votre ancrage dans l’Essonne…

L’Essonne est un département de la grande couronne, à cheval entre des parties très urbanisées comme Grigny ou Corbeil-Essonnes – des noms qu’on connaît bien dans les médias -, et le sud du département, beaucoup plus rural et résidentiel. Le lycée Beaudelaire a un recrutement très large. Parmi les dix-sept jeunes partis à Montréal, il y a une grande diversité sociale, d’origines, de confessions. C’est un condensé de ce qu’on vit ici, de ce que j’aimerais partager avec le reste de la France. Dans ces villes de banlieue, on s’habitue à vivre dans la diversité, à gérer les difficultés. Il y en a. Il faut apprendre à vivre ensemble avec nos différences. Mais finalement, on le vit bien. Les inquiétudes proviennent plus d’endroits où l’on n’est pas habitués à cette diversité. En tant que banlieusards, on se doit de montrer que ça se passe plutôt bien.

Quelles sont les origines ces jeunes ?

Italien, Portugais, Ch’tis, Algérien, Marocain, Malien, Guadeloupéen, Sarde, Malgache, Turc, Polonais… Il y a de tout. Le film donne la parole à ceux qui se posent des questions identitaires. Mais sur les dix-sept, il y en a un tiers pour qui ces questionnements ne sont pas complexes.

D’où vient le malaise de certains ?

Lorsqu’on a une double culture, ce n’est pas facile de se dire : « Je suis Français mais en même temps Malien, Portugais ou Algérien. » Dans le contexte actuel, ça se traduit trop souvent par un rejet de la France. Depuis trente ans, le Front National s’est approprié le drapeau, la Marseillaise, toute la symbolique nationale. Aujourd’hui, il y a une difficulté à se réapproprier ces symboles. Alors qu’on devrait en être fiers ou les aborder sereinement. Pour ces jeunes, le bleu-blanc-rouge s’assimile à un discours xénophobe, de rejet. Ils ont du mal à faire la part des choses et à voir la partie respectable de ce que ça représente. Ils ont un rapport un peu dur avec la nation et ont du mal à se proclamer Français. Il y a tout un travail à faire des deux côtés.

(c) BKE

La jeunesse française au Canada (c) BKE

Qu’est-ce qui ne va pas en France ?

À la base, il y a cette interrogation résumée par Mélissa : « C’est quoi le problème? C’est la France ou c’est nous ? Qu’est-ce qui fait qu’en France on n’arrive pas à gérer ces problèmes ? » Dans le film, une jeune femme explique qu’au Canada, la différence est une qualité. En France, depuis la monarchie absolue, on a un système très unificateur. Tout le monde devait être pareil, malgré les différences régionales. Ça a permis de construire la nation. Mais aujourd’hui, à l’heure de la mondialisation, on ne peut pas être tous pareils. On est dans un pays ouvert. Il y a un besoin de réactiver, de remettre en question ce modèle.

Évry, c’est aussi la ville où l’ancien maire, Manuel Valls, avait déclaré qu’il n’y avait pas assez « de blancs, de whites, de blancos » sur une photo…

Avec cette sortie de Manuel Valls, on est au coeur du réacteur ! Il n’est pas le seul. On voit bien qu’il y a un problème, que quelque chose n’est pas réfléchi dans la mentalité française. Quand Manuel Valls se justifie de cette parole tenue sur le marché d’Évry, il dit : « Je veux montrer qu’il y a de la mixité sociale. » Il est peut-être sincère. Mais il fait l’amalgame entre la couleur de peau et le statut social. Ça veut dire que tous les gens de couleur foncée sont pauvres ! Le penser, le dire, c’est renforcer ce cliché. Ça en dit long sur les sous-entendus qu’il y a dans notre société.

On a beau avoir les valeurs universelles de liberté-égalité-fraternité, ces choses sont loin d’être réglées. Les nouvelles générations sont de plus en plus offensives sur ces questions. Les élites ne sont pas prêtes à l’entendre et se sentent agressées. Alors que c’est juste une demande de reconnaissance. L’exposition Exhibit B, dans lequel un Sud-Africain blanc, Brett Bailey, a mis des Noirs dans des postures d’esclaves, a suscité une levée de boucliers. Plein de gens n’ont pas compris le problème. Il faut réfléchir là-dessus en profondeur.

Le film conforte un peu l’impression que le Canada est un pays plus neuf et plus ouvert sur la question de l’intégration.

On a essayé d’être équilibré. Les Français sont la première population immigrée là-bas. En ce moment, il y a des débats politiciens autour de l’islam, du niqab. On sent bien que certains politiciens canadiens s’inspirent de la droite française, pour les mêmes raisons : avoir quelque chose à dire, avoir des positions clivantes. Mais il y a quand même un modèle de société différent.

Ce n’est pas la même Histoire vis-à-vis de l’esclavage, de la colonisation. Leur immigration n’a pas le même passé. Globalement, il y a une ouverture plus grande. Ce n’est pas «Vous devez vous adapter à nos règles », mais plutôt « Venez avec vos différences et on va voir comment vivre les uns avec les autres. » Dans l’Histoire récente du Canada, des populations anglaises et françaises, aux cultures différentes, ont dû cohabiter. Dès le début, c’est une société basée sur le compromis. Bien sûr, il y a des rapports de domination. Mais il y a une façon de faire dans la négociation.

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En quête d’identité(s) ou la diversité culturelle en question (c) BKE

 

Pour autant le film ne fait pas d’angélisme sur les problèmes sociaux au Québec…

Il y a plein de problèmes. La situation des autochtones est complexe. Il y a des quartiers avec des situations sociales dures. Une partie du film est tournée à Montréal-Nord, un énorme quartier de 80 000 habitants où habitent beaucoup de personnes socialement défavorisées. En 2008, un jeune Haïtien a été tué par la police. Ça a occasionné des émeutes. Ces derniers mois encore, il y a eu beaucoup de violences. Plusieurs jeunes se sont fait tuer. C’est un quartier dur par endroits. Mais en terme architectural, il n’y a pas le côté imposant des cités françaises. Ça se vit différemment.

Deux témoignages montrent bien la complexité de la question migratoire : celui de Carmine, enseignant dans une classe d’accueil, et celui de l’humoriste Boukar Diouf.

Quand Carmine explique son rapport à l’identité, il y a une vision complexe : ça dépend de chaque parcours, de chaque cheminement, des accidents de la vie, des rencontres… Ça n’est pas figé, ça se construit.

D’une façon maladroite, lors d’un débat, quelqu’un a demandé aux jeunes : « Dans quel camp vous vous situez ? Est-ce que vous êtes dans la nostalgie du pays des parents ou dans l’adhésion à la France ? » Ils sont dans cette identité multiple. Ces jeunes sont nés en 1997 ou 1998. Ils ont grandi dans la France de l’après-11 septembre: celle des contrôles policiers renforcés, de la focalisation sur l’islam, des tensions avec les banlieues. Ça permet de comprendre leur façon d’appréhender la société. Quand on voit l’état général de la France, ce n’est pas surprenant que des ados aient du mal à situer leur identité !

À la fin du film, on se demande si ces jeunes ont résolu leur quête identitaire…

Au retour, beaucoup ont dit : « Je vais vivre à Montréal ». Comme on le dit pour un pays qu’on a visité pendant les vacances. C’est dur de projeter de changer de vie à cet âge. Ça ne m’étonnerait pas que quelques-uns fassent le projet de s’y installer pour un premier job, mais pas tout de suite !

Ils sont tous revenus avec le sentiment plus fort d’appartenir à la France, d’en être le fruit. En bien ou en mal, ils se rendent compte qu’ils sont Français. Ils en ont la culture, la mentalité. Malgré tous ses défauts, leur pays, c’est ici. S’ils ont envie d’améliorer les choses, c’est en partie avec eux que ça devra se faire. Les nouvelles générations ne sont pas contre la France. Ils ont simplement envie d’être acceptés comme ils sont.

 


En savoir plus :

> En quête d’identité(s), d’Élie Séonnet et Floryd Mbakata, 52’, 2015.

Un film disponible en VOD sur le site de Public Sénat, à revoir le 25 novembre à 22h sur TV5 Monde.

 

 

 

Julien Le Gros
Julien Le Gros est un journaliste indépendant, spécialisé sur les cultures d'Afrique. Il a notamment écrit pour Jazzman - Jazz magazine, Afriscope, Mondomix... mais aussi sur Internet avec Africultures, Mondafrique, Tribune 2 l'artiste, International Hip Hop. Il a fait des reportages au Kenya, Cameroun, Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Sénégal et récemment en Guinée Conakry sur le virus Ebola.