« En Ukraine, ce sont des innocents qui meurent »

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Au lendemain des manifestations de la place Maidan, à Kiev, Thomas Girondel a tout lâché pour partir photographier le conflit en Ukraine. Son photoreportage l’aura finalement entraîné à Donetsk, alors que la garde nationale ukrainienne pénétrait dans le Donbass. Son exposition « Jusqu’à Donetsk », qui s’achève le 12 juillet à l’espace Cosmopolis de Nantes, retrace ce qu’il a vu, entendu, et surtout vécu. Et ça vaut le détour.

The Dissident : Deux mots sur votre parcours ?

Thomas Girondel, photojournaliste.

Thomas Girondel, photojournaliste.

Thomas Girondel : Je suis né au Havre, dans une famille française moyenne. J’y ai grandi jusqu’à mes 20 ans. J’ai toujours voulu voyager. Comprendre les gens, découvrir des pays… Je suis parti aux États-Unis en tant que garçon au pair, puis j’ai terminé ma licence de géographie en Angleterre. Venu à Nantes pour finir mon cursus, j’ai travaillé pour le ministère des Affaires étrangères avant d’être recruté à la sous-préfecture de Saint-Nazaire en tant que chargé de mission.

Comment en vient-on à la photographie ?

J’ai commencé la photo argentique il y a environ huit ans. J’ai toujours été fan de l’âge d’or du photojournalisme, en noir et blanc. Je trouve ça beaucoup plus profond : il faut prendre son temps, réfléchir, paramétrer son appareil, etc.

Je m’intéressais surtout à l’errance, aux cultures alternatives, tout ce qui sort un peu des normes. J’ai toujours été attiré par la marginalité. Moi-même je me sens un peu marginal dans la façon dont je vois les choses, à cause de mes problèmes de santé -une maladie de longue durée.

D’où vient l’idée d’un photoreportage en Europe de l’Est ?

Je souhaitais me rendre en Ukraine depuis très longtemps. Par ailleurs, je n’étais pas du tout satisfait du traitement médiatique. On est complètement noyé dans cette information de masse, si bien qu’on ne sait plus qui croire. J’ai voulu me rendre sur place pour mieux comprendre le problème, pour être moi-même témoin de l’Histoire.

Je voulais documenter l’univers post-Maidan. L’idée était de prendre mon temps : partir de Berlin puis monter en puissance en passant par des pays sous influence soviétique, la République Tchèque, la Pologne, la Biélorussie et enfin l’Ukraine. J’ai organisé mon périple par couchsurfing, pour sortir des sentiers battus. Plus je me rapprochais de l’Ukraine, plus les opinions de mes interlocuteurs devenaient pertinentes.

Que s’est-il passé une fois arrivé à Kiev ?

J’ai été hébergé par une Ukrainienne de 25 ans qui m’a fait visiter la place Maidan. Ce fut un choc. Il y a eu 108 morts pendant la révolte, si on compte les policiers et les berkuts [les forces spéciales envoyées par Viktor Ianoukovitch, ndlr]. Elle a aimé mon projet et m’a aidé à trouver des témoignages d’Ukrainiens qui avaient défilé pacifiquement sur la place. Ils m’ont expliqué leur désarroi total, leur dépression. Certains n’osent plus passer près de Maidan parce qu’elles ont vu des amis y mourir. La plupart étaient très pessimistes.

J’ai aussi côtoyé des Ukrainiens extrêmement militants, au point de faire partie de Svoboda ou Pravy Sektor, qui sont à l’extrême-droite. J’ai été très marqué par ces gens qui ont lâché leurs études pour s’engager et prendre les armes contre la Russie.

Une femme âgée refixe une affiche anti-ukrainienne devant l'entrée du bâtiment régional occupé par la D.N.R., Donetsk, Ukraine, 24/05/14. Photo Thomas Girondel

Une femme âgée refixe une affiche anti-ukrainienne devant l’entrée du bâtiment régional occupé par la D.N.R., Donetsk, Ukraine, 24/05/14. Photo Thomas Girondel

Quelles sont les relations entre les manifestants pacifiques et ceux d’extrême-droite ?

C’est très complexe. Ils défendent tous la même cause, mais n’ont pas les mêmes idéaux. Ça ne s’est pas forcément bien passé. J’ai été témoin d’une marche nocturne du Svoboda, après Maidan, qui ne rassemblait qu’une centaine de personnes, mais qui arborait et revendiquait des symboles nazis. Il y a eu une grosse émeute, très sanglante, avec les pacifistes.

Comment les fascistes et les pacifistes voient-ils leurs concitoyens de l’est de l’Ukraine ?

Parmi les pacifistes, certains souhaitaient simplement dialoguer et éviter le bain de sang. D’autres militants les considéraient comme des « lobotomisés » tournés depuis toujours vers Moscou, des traîtres. À Kiev, la pensée dominante tendait à considérer les pro-russes comme des ennemis. J’avais prévu de m’arrêter à la capitale, mais j’ai décidé de continuer jusqu’à Donetsk pour comprendre ce mal-être à l’est, savoir ce que les gens pensent de l’autre côté du pays.

À la gare de Kiev, j’ai longtemps attendu le train pour Donetsk. Il s’arrêtait toutes les 45 minutes car la garde nationale ukrainienne entrait dans le Donbass. Je me suis retrouvé à côté de membres de l’OSCE qui partaient couvrir les élections pour voir si tout se passait bien. Certains d’entre eux avaient vraiment la trouille. Ils avaient prévu de s’arrêter avant Donetsk parce qu’ils estimaient que les votes n’auraient pas lieu et que c’était trop dangereux.

Vous n’aviez pas peur ?

Quand j’attendais le train à Kiev, je ne savais pas ce qui m’attendait. Une fois sur place, quelques jours avant l’élection présidentielle, tout était très calme. Je suis vite rentré dans une dynamique professionnelle. J’ai parfois eu peur, mais on s’habitue rapidement. C’est surtout addictif. On devient témoin de l’Histoire. Quand on se balade près du bâtiment administratif de la D.N.R. (République autoproclamée de Donetsk) et qu’un représentant des séparatistes dit clairement que ceux qui couvriront les élections seront considérés comme des ennemis publics, on prend conscience de l’importance de la prise de clichés, de la transmission de l’information.

Comment s’est déroulé le séjour à Donetsk ?

C’est une très grande ville. Il y a un million d’habitants et pourtant, c’était désert. Les voitures foncent à vive allure, partout. On y trouve beaucoup de gens avec des cagoules, des kalachnikovs. Les supermarchés sont presque vides. Les gens ne rigolent pas. L’atmosphère est très pesante. En tant que journalistes occidentaux, on était grillés à des kilomètres à la ronde, d’autant qu’on n’avait pas le faciès russe. Malgré tout, j’ai pu interroger des pro-russes. Ils mettaient souvent en avant leurs difficultés lorsqu’ils étaient jeunes, à l’école. À l’époque, ils n’avaient pas le droit de parler russe. Le refus du fascisme était aussi quelque chose de récurrent. Ils se sentaient envahis par des fachos, des nationalistes. Pour eux, Kiev était vendu au capitalisme, aux Américains. Même nous, on nous traitait de fascistes.

Qu’en est-il des gens qui ne prenaient pas part à la guerre civile, mais la subissaient ?

La plupart sont partis. Au début, il y avait des « Maidaners » à Donetsk. Mais il y a eu de fortes répressions. La veille des élections, il y avait une marche pacifique. Les gens scandaient : « Vive la Novorussia », parce qu’ils veulent voir l’Ukraine coupée en deux pour créer la Nouvelle-Russie. À l’avant-dernier étage d’un immeuble, un jeune brandissait un drapeau ukrainien. Quand la foule l’a vu, les gens ont demandé aux militants armés d’aller le déloger. Le jeune s’est réfugié sur le toit de son immeuble. Ils sont arrivés à plusieurs avec des matraques et des armes au poing. On ne sait pas ce qu’il s’est vraiment passé par la suite. Malheureusement, je pense qu’il n’est plus de ce monde. Des policiers auraient pu prendre sa défense, mais ils étaient inoffensifs. Ils n’avaient plus le pouvoir.

Un jeune séparatiste fixant un membre de l'unité spéciale berkut contrôlant l'entrée de la ville de Gorlovka, agglomération de Donetsk, 23/05/14. Photo Thomas Girondel

Un jeune séparatiste fixant un membre de l’unité spéciale berkut contrôlant l’entrée de la ville de Gorlovka, agglomération de Donetsk, 23/05/14. Photo Thomas Girondel

Quelle était la situation dans le Donbass, hors de Donetsk ?

On a visité des villages le jour de l’élection présidentielle, le 25 mai 2014. C’était désert, là aussi. Les gens avaient peur de voter. Certains de ces villages constituaient de véritables poches de résistance pro-ukrainiennes, en plein Donbass. Ils étaient protégés par des milices d’autodéfense, avec des check points à l’entrée et à la sortie. Les drapeaux ukrainiens étaient arborés partout. C’était impressionnant de les voir résister alors qu’ils étaient complètement acculés. J’y ai rencontré un jeune qui avait tout lâché pour s’engager dans une milice d’autodéfense. Il ne souhaitait pas spécialement un rapprochement de l’Ukraine avec les occidentaux. Mais à ses yeux, l’Ukraine de l’ouest était capable de régler les problèmes de l’est.

Le soir, nous nous sommes rendus dans une ville de la grande agglomération de Donetsk pour assister au dépouillement du vote. En revenant, il y a eu un contrôle surprise. Le premier taxi est passé, le second a été arrêté. J’étais dedans.

Que s’est-il passé ?

Des jeunes nous ont mis en joue. Ils nous considéraient comme des traîtres. Ils nous ont fouillé, ont sorti nos passeports. Ceux qui avaient un appareil photo devaient montrer leurs clichés pris dans la journée. J’avais mis les pellicules dans mes chaussettes. C’était très tendu. Nous avions extrêmement peur d’être kidnappés ou tués. Les jeunes ont souvent été les plus virulents pendant mon périple. Ils avaient les armes. Je ne suis même pas certain qu’ils se battaient vraiment pour une cause. Je me demande si l’effet de groupe et le besoin d’action n’avaient pas une plus grande influence sur eux. Nous avons finalement été sauvés par un homme plus âgé. Ils nous ont dit qu’ils étaient pacifistes, qu’ils ne voulaient ni la guerre, ni tuer de journalistes. Quelques jours avant, Andrea Rocchelli s’était pourtant fait tué à Slaviansk, avec son traducteur-fixeur russe.

Vous avez également vécu les premiers bombardements ukrainiens sur Donetsk…

Le lendemain des élections, j’ai été effectivement témoin des bombardements de la garde nationale ukrainienne sur l’aéroport de Donetsk -qui n’existe plus maintenant. Tout le monde était en panique. On ne savait pas où aller, ni quoi faire. Mes collègues étaient à côté de la gare, pas très loin de l’aéroport, nous les avons rejoint. En arrivant, il y avait le corps d’un citoyen qui gisait sur le sol. C’était l’incompréhension totale : pourquoi tuer des innocents, pro-russes ou pas, à Donetsk ?

On s’est approché de l’aéroport. Il y avait énormément de grosses cylindrées sans plaques d’immatriculation qui partaient au combat. Les balles et les mortiers fusaient au loin. Cela devenait trop dangereux. Prendre des photos était impossible. De retour à la gare de Donetsk, une femme âgée était étendue sur le parvis. Décapitée. Selon nous, c’était le tir d’un sniper embusqué sur le toit de la gare. Cette dame est morte sans raison en sortant de ses courses. Donetsk a sombré dans une terreur absolue. La grande question, c’est de savoir qui a tiré. Étaient-ce les séparatistes ? La garde nationale ukrainienne ? On ne le saura jamais. Personnellement,j’ai été extrêmement marqué par l’atrocité de la chose, en elle-même et parce que des innocents étaient visés.

Quelles informations recevez-vous d’Ukraine en ce moment ?

Des collègues sur place font état d’attaques sporadiques. Des bus qui sautent avec des civils dedans. Que ce soit les pro-ukrainiens, l’armée ou les séparatistes, les tirs partent facilement. L’alcool entre en jeu : un militaire ivre va tirer deux coups de kalachnikov en l’air, l’autre camp se sentira attaqué et tirera au mortier pendant une heure. C’est un peu n’importe quoi. Les gens sont à cran. Tous les yeux sont aujourd’hui fixés sur Marioupol. Malheureusement, je pense que la stratégie des séparatistes est de gagner du terrain pour atteindre la Crimée et créer leur fameuse Nouvelle-Russie. Or, l’armée ukrainienne ne se laissera pas faire.

Le plus grave est donc à venir…

Peut-être. Il faudra tôt ou tard faire des concessions pour éviter le pire. Cela ne dépend hélas pas de nous. J’ai essayé à mon échelle de faire une exposition pour rendre hommage à ce pays où les citoyens souffrent, quelle que soit leur opinion politique, et faire comprendre aux Français que l’Ukraine n’est pas si éloignée. À l’heure actuelle, on en parle peu dans les médias, or la situation s’aggrave de jour en jour. On approche les 6500 morts.

Baptiste Duclos
Baptiste Duclos, journaliste et rédacteur en chef de The Dissident.