Ensaf Haidar, une femme en lutte contre la dictature saoudienne

Ensaf Haidar à Paris le 29 mai 2015 © TD/Justin Raymond

Il y a moins d’un an, le blogueur saoudien Raif Badawi était condamné à mille coups de fouet et à dix ans d’emprisonnement. Désormais exilée, son épouse Ensaf Haidar, qui écume l’Europe pour plaider sa cause, était présente à Paris fin mai. L’occasion de faire un point sur la situation des Droits de l’Homme en Arabie Saoudite. 

« J’ai fait une demande d’asile quand j’ai commencé à recevoir des menaces de mon beau-père, le père de Raif. Et c’est là que j’ai été acceptée au Canada », raconte Ensaf Haidar. Depuis le bout du monde, où elle est maintenant réfugiée avec ses deux enfants, elle se bat aujourd’hui aux côtés d’Amnesty International pour la libération de son mari, Raif Badawi, arrêté une première fois en 2012 pour avoir « mis en place un site web qui compromet la sécurité générale » et « tourné en ridicule des figures de l’Islam ».

Accusé d’apostasie (passible de la peine de mort en Arabie Saoudite) et de désobéissance à son père, ce trentenaire a été condamné en 2013 à six cent coups de fouet et sept ans de prison. Après avoir fait appel, Raif Badawi a vu sa peine réévaluée à mille coups de fouets et dix ans d’emprisonnement, auxquels s’ajoute une amende équivalente à 266 000 dollars. Quant à son avocat, il a également été condamné. Des peines lourdes, perçues par beaucoup comme une manière de donner l’exemple à ceux qui demandent la liberté.

 Le tour du monde d’Ensaf Haidar

« Son seul crime, c’est d’avoir pris un stylo et d’écrire », soupire Ensaf Haidar. En janvier dernier, alors que son époux avait déjà reçu publiquement cinquante coups de fouet, la flagellation a dû être arrêtée. Selon les médecins qui l’ont examiné dans sa cellule, le jeune prisonnier d’opinion n’aurait pas pu survivre à une deuxième salve de coups. Désormais, c’est par téléphone qu’Ensaf Haidar s’entretient avec lui, deux à trois fois par semaine. Décrivant, à l’autre bout du fil, un homme « affaibli physiquement et moralement ». Aussi fragile qu’elle reste forte.

Raif Badawi en 2012 © Wikipédia

C’est une petite femme calme, déterminée et combative, qui s’est en effet exprimée le 29 mai dans les locaux d’Amnesty International. À la tribune, Ensaf Haidar a même déclenché le rire général lorsqu’elle expliquait, sourire en coin, que « tous les gouvernements se sont engagés pour défendre la cause de Raif ; ils font tous des promesses ». Norvège, Allemagne, Pays-Bas, Belgique, France… La jeune femme s’est lancée dans une véritable tournée européenne pour sensibiliser les Occidentaux à la situation de Raif, espérant alerter les gouvernements et, dans la foulée, rouvrir le débat sur la politique autoritaire et religieuse de son pays. Tout comme Raif le faisait sur son forum en ligne Free Saudi Liberals, fermé depuis son arrestation.

 Pourquoi un tel immobilisme de la part des occidentaux ?

Ce qu’elle attend des dirigeants européens ? Qu’ils appuient la demande de libération de Raif auprès du roi saoudien, comme le font de nombreuses associations de défense des droits de l’Homme. Loin d’être gagné. Si la France, comme la majorité des grandes puissances mondiales, a condamné les agissements de l’Arabie Saoudite, son implication réelle dans la lutte pour la libération de Raif – et des autres prisonniers d’opinion – se fait attendre. Impuissance ? Absence de volonté politique ? L’immobilisme des gouvernements occidentaux pose question. « L’Arabie Saoudite se rend indispensable pour [eux], car elle se dit être la seule à pouvoir contrôler un feu qu’elle a elle-même allumé. […] Et c’est un pays très riche », souligne Philippe Mischkowsky, journaliste à Courrier International et spécialiste du pays

En attendant, le cas de Raif est loin d’être isolé : l’Arabie Saoudite occupe aujourd’hui la troisième marche du podium des exécutions de prisonniers. Alors que Salmane Ben Abdelaziz, le nouveau roi de cette monarchie absolue islamique, avait laissé entrevoir un espoir sur la question des libertés, il s’est finalement montré, une fois au pouvoir, beaucoup plus extrémiste que son prédécesseur. Depuis janvier, il aurait ainsi fait exécuter plus de quatre–vingt dix prisonniers : « C’est plus que sur toute l’année 2014 », alerte Amnesty International.

Philippe Mischkowsky, journaliste à Courrier International

Philippe Mischkowsky © TD/Justin Raymond

« Des aveux obtenus sous la torture »

« En Arabie Saoudite, il n’y a pas de code pénal. Parfois, aucun texte ne prévoit une peine associée au crime. […] C’est au juge de décider », explique May Romanos, chargée du dossier Arabie Saoudite au secrétariat international d’Amnesty International. Par exemple, même si le trafic de drogues n’entre pas dans la catégorie des « crimes les plus graves », beaucoup de trafiquants se sont vus affliger la peine capitale cette année. D’autant plus inquiétant que, la plupart du temps, « les juges se basent sur des aveux obtenus sous la torture. […] Certains condamnés ne parlent pas la langue et n’ont même pas d’avocat pour se défendre », ajoute l’experte.

Roi Salman Ben Abdelaziz © Domaine public

Roi Salman Ben Abdelaziz © Domaine public

On comprend mieux, dès lors, comment Raif Badawi a pu écoper d’une peine si lourde pour un simple blog. « Il n’y a pas de séparation des pouvoirs en Arabie, pas de parlement, pas de démocratie », poursuit May Romanos. Et d’ajouter : « Il faut bien comprendre que dans ce pays, demander le changement fait de vous un terroriste. Conduire quand on est une femme, être athée, parler à Amnesty International, c’est aussi du terrorisme. »

Pour le journaliste de Courrier International Philippe Mischkowsky, spécialiste de l’Arabie Saoudite, cette relation entre le pouvoir et le peuple remonte à la création du pays, en 1932, quand « le régime a conquis la péninsule par la pointe de l’épée ». Depuis, la lignée des Al Saoud voit « la population comme ses sujets et le pays comme sa propriété. […] Le régime a tous les pouvoirs, assez pour faire plier les institutions », explique-t-il.

« Faire confiance au monde arabe »

Pour autant, Amnesty International semble garder espoir quant à la situation de Raif Badawi, et voit même des signes positifs, comme la suspension des séances de flagellation. Quant à Ensaf Haida, elle apparaît plus déterminée que jamais : « On doit continuer à lutter, continuer toujours, jusqu’à ce que Raif sorte de prison. On dit chez nous : à force de taper, on finit par couper le métal. Alors il faut continuer à taper. » 

Continuer à lutter donc, et soutenir les dissidents saoudiens dans leurs combats. Philippe Mischkowsky appuie : « La seule chose à faire, c’est de faire confiance au monde arabe qui porte des aspirations à la liberté. Les révolutions du printemps arabe l’ont montré. »

Une main à la plume, l’autre à l’objectif, un œil fermé, l’autre dans le viseur pour mieux contempler ce monde qui part à vau-l’eau, Justin chaloupe de ville en ville à la recherche de l’actu qui dérange. Étudiant, il a commencé le journalisme avec Moto Journal, TSA ou encore Radio Campus.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

1000 coups de fouet parce que j’ai osé parler librement

Pour que le combat de Raif ne soit pas vain, un livre intitulé 1000 coups de fouet parce que j’ai osé parler librement sortira le 4 juin. Avec l’aide d’éditeurs du monde entier, Amnesty International a cherché, retrouvé et rassemblé un maximum d’articles publiés par Raif, devenus introuvables depuis la fermeture de son site. Tous les fonds récoltés avec les ventes du livre serviront au combat pour la libération du jeune saoudien.


Livre de Raif Badawi