Erdogan et la censure de la presse : le quotidien des journalistes turcs

Manifestations à Istanbul pour la liberté de la presse le 6 octobre 2015 (Crédit EFTERIS PITARAKIS)

Depuis la première grande vague d’arrestations au sein des médias turcs d’opposition en décembre 2014, le gouvernement Erdogan poursuit sa lutte contre la liberté d’information. Perquisitions, mandats d’arrêts et peines de prison : deux journalistes turcs témoignent au micro de The Dissident.

 

Fin 2014, des mandats d’arrêt avaient été lancés contre 32 personnes dont Hidayet Karaca, le président de Samanyolu TV, et Ekrem Dumanli, directeur du quotidien Zaman. Un an plus tard, c’est au tour de Can Dündar et Erdem Gül, deux dirigeants du quotidien Cumhuriyet d’être emprisonnés pour « trahison ».

« On ne peut pas réduire la presse libre au silence ! ». Ce slogan, scandé par la foule alors que le gouvernement faisait arrêter Ekrem Dumanli, est devenu le cri d’une population en colère.

En septembre 2015, le journaliste Mehmet Baransu du journal d’opposition Taraf a été condamné à 52 ans de prison, après son arrestation pour « possession de documents secrets d’État ». Depuis, les arrestations se multiplient, jusqu’à celles de Can Dündar et Erdem Gül, accusés d’avoir « divulgué des secrets d’État ». Le journal de gauche kémaliste avait publié des photos ainsi qu’une vidéo de camions du MIT, les services de renseignements turcs, qui devaient transporter de l’aide humanitaire aux Turkmènes de Syrie. Mais sous les boites de médicaments, des armes avaient été trouvées. Après ces révélations, le président Recep Tayyip Erdogan avait demandé la prison à vie pour Can Dündar.

Devant la situation dangereuse des journalistes en Turquie, Reporters sans frontières (RSF) a lancé un appel solennel à l’Union européenne et à tous les États membres pour qu’ils somment les autorités turques de libérer les deux derniers journalistes emprisonnés. Maigre récompense mais non moins symbolique, le quotidien Cumhuriyet a reçu le Prix RSF pour la liberté de la presse 2015.

Le rédacteur en chef de «Zaman» quitte les locaux du journal le 14 décembre 2014. © Murad Sezer

Le rédacteur en chef de «Zaman» quitte les locaux du journal le 14 décembre 2014. © Murad Sezer

 

La main mise du pouvoir sur l’opinion

Quatre des cinq quotidiens les plus diffusés en Turquie sont des journaux d’opposition. « Le gouvernement se plait à rappeler qu’il n’y a donc aucun problème concernant la liberté de la presse dans le pays », raconte Sami Kilic, journaliste pour Zaman France. « C’est un fait : Zaman (centre-droit), Hürriyet (centre-gauche), Posta (centre-gauche) et Sözcü (gauche kémaliste) s’écoulent à 1 750 000 exemplaires sur un total de 4 000 000. Mais ce chiffrage ne veut rien dire pour deux raisons : premièrement, parce que pour un pays qui compte 75 millions d’habitants, 4 millions de ventes, c’est une tragédie; deuxièmement, parce qu’en Turquie, c’est la télévision qui fait l’opinion et non la presse écrite », explique-t-il.

« Le pouvoir joue sur ce tableau : il exerce une pression directe et indirecte. Non seulement, le président Erdogan ne cache pas qu’il a une « légitimité » pour intervenir dans la programmation des chaînes, le fameux épisode « Alo Fatih »  par exemple, avait montré comment Erdogan appelait directement le directeur d’une chaîne pour qu’il écourte l’intervention d’un leader de l’opposition, mais il possède un certain nombre de leviers : les contrôles fiscaux, les accréditations, la pression sur le marché publicitaire », poursuit le journaliste.

La Turquie est 149e sur 180 au le classement mondial de la liberté de la presse établit par Reporter Sans Frontières en 2015 © Tolga Bozoglu

La Turquie est 149e sur 180 au le classement mondial de la liberté de la presse établit par Reporter Sans Frontières en 2015 © Tolga Bozoglu

 

De son côté, la journaliste du quotidien Hürriyet, Sevim Songün, nous raconte le poids de la censure sur la vie quotidienne des habitants. « C’est un phénomène qui s’applique autant sur les journalistes que sur les personnes normales », déclare-t-elle. « La police peut venir chercher des personnes ordinaires à domicile pour des tweets qu’ils jugent « insultant envers le président ». Beaucoup de personnes ont été incarcérées pour ce genre de raisons « . C’est pourquoi Sevim fait toujours attention à ses propos, en tant que citoyenne « . J’hésite et choisis mes mots avec beaucoup d’attention lorsque j’écris une opinion personnelle sur les réseaux sociaux », nous confie-t-elle.

 

« L’auto-censure est devenue un reflexe pour la plupart des journalistes »

Quand on aborde la question de l’auto-censure, Sevim explique : « Même si je n’ai jamais eu l’ordre de mes supérieurs de modifier ou censurer l’un de mes articles, je remarque que l’auto-censure est devenue un reflexe pour la plupart des journalistes ». De cette manière, les journalistes « évitent les procédures pénales ainsi que le risque de perdre leur travail »,  nous confie-t-elle. « La sécurité des journalistes n’est pas garantie dans le pays : le siège de notre journal a été attaqué à deux reprises en septembre dernier après que l’on ait publié un article sur un discours du président. »

Le siège du journal Hürriyet à Istanbul attaqué le 6 septembre dernier - © DHA

Le siège du journal Hürriyet à Istanbul attaqué le 6 septembre dernier – © DHA

Sur la question, Sami Kilic est encore plus virulent. Il dénonce « une évidente lâcheté » de la part des journalistes. « J’ai envie de dire qu’on les comprend, les patrons de presse étant avant tout des patrons dans d’autres secteurs. Ils veulent des marchés publics, ils rabattent donc le caquet quand ils pensent qu’ils doivent le faire. Prenez le journal Milliyet : le patron Demirören a pleuré au téléphone quand Erdogan l’a critiqué pour je ne sais plus quel motif. Ce monsieur, âgé, a un sens de l’honneur. C’est un grand bourgeois mais il se met à pleurer devant le pouvoir. Car c’est un homme d’affaires avant tout. »

 

« Juste après les arrestations, la plupart de ces journaux et chaines de télévisions ont commencé à soutenir le gouvernement »

 

« Beaucoup de groupes de presse ont été saisis pour leur soutien à des « groupes terroristes » présumés », nous explique Sevim Songün. « Juste après les arrestations, la plupart de ces journaux et chaines de télévisions ont commencé à soutenir le gouvernement ». Une situation difficile à vivre au quotidien. « Aujourd’hui, la presse turque est sous pression », nous confie Sevim.

 

La responsabilité du peuple turc

Malgré le muselement de la liberté d’expression, la majorité du peuple turc continue de favoriser le parti d’Erdogan. En novembre dernier, l’AKP – parti de la justice et du développement – remportait les élections législatives avec 49.3% des voix. « Malheureusement, le peuple turc ne s’intéresse pas à la problématique des droits de l’homme quand ça ne le touche pas directement. La liberté de la presse est le cadet de ses soucis », estime Sami Kilic.

« Je ne peux pas dire que la population turque est responsable, elle fait ce que font d’autres populations, elles se concentrent sur ses soucis les plus élémentaires : l’emploi, la nourriture, le logement. Il n’en reste pas moins que dans un pays où la sensibilité aux droits et libertés des autres est minimale, les « chiens de garde » que sont les journalistes ont du grain à moudre », déplore-t-il.

Manifestation contre les arrestations de journalistes en Turquie / Bruxelles ©Cihan

Manifestation contre les arrestations de journalistes en Turquie / Bruxelles ©Cihan

 

Sevim Songün partage cette analyse. « Je ne peux pas dire que la population est responsable de la situation. Mais je peux dire que la majorité des Turcs ignore ce qui se passe, ou bien est d’accord. L’usage d’Internet n’est pas répandu et ceux qui ne peuvent y avoir accès sont sûrement dans l’ignorance des problèmes du pays ». Selon la journaliste, le problème viendrait aussi de la relation entre les citoyens et les médias. « Je pense que beaucoup de font pas confiance aux médias, et ceux qui veulent remettre en question la situation à laquelle nous sommes confrontés sont obligés de le faire anonymement, ou en utilisant l’humour. »

 

« Les médias des groupes Koza Ipek et Samanyolu ont été placés sous le contrôle d’administrateurs qui n’ont d’autre mérite que d’être les artificiers du pouvoir. »

 

Le gouvernement Erdogan s’est même infiltré au sein des médias, dirigeant la presse turque de l’intérieur. « Il y a, depuis quelques années, un type de chroniqueurs qui a émergé, ce sont les mercenaires du pouvoir. Ils ne sont ni journalistes ni intellectuels. Ils existent par la grâce du président. L’exemple le plus significatif est Cem Küçük. Tous les jours, il invective, il menace les journalistes et leurs patrons. Ahmet Hakan, un chroniqueur de renom du journal Hürriyet, a été roué de coups quelques jours après une « mise en garde » de Küçük », dénonce Sami Kilic. Le journaliste de Zaman France dénonce également la main mise du pouvoir sur certains groupes. « Dernièrement, les médias des groupes Koza Ipek et Samanyolu ont été placés sous le contrôle d’administrateurs« , nous dit-il. « Ces derniers n’ont d’autre mérite que d’être les artificiers du pouvoir. »

Les propos des journalistes n’engagent que leur personne et non leur journal.

 

Fatma-Pia Hotait
Fatma-Pia est diplômée l'ESJ-Paris. Benjamine de l'équipe, elle est bien décidée à faire évoluer les choses. Aujourd'hui, elle jongle entre ses études de master franco-allemand et sa passion : être la voix de ceux qui n'en ont pas.

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