Esclavage : peut-on « réparer le passé » ?

L'abolition de l'esclavage, de François-Auguste Biard, en 1848

Le 9 mai, le Conseil représentatif des associations noires de France (Cran) a assigné en justice le baron Seillière, l’accusant de jouir d’un patrimoine bâti sur la traite négrière. À travers cette plainte, l’association  vise notamment à ouvrir le débat sur  les réparations liées à l’esclavage. Une problématique qui prend de l’ampleur sur la scène internationale.

Deux siècles que l’esclavage a officiellement été aboli, mais pour le Conseil représentatif des associations noires de France (Cran), la lutte est loin d’être terminée. Le 9 mai dernier, l’association a porté plainte contre Ernest-Antoine Seillière, ancien président du Medef et du groupe Wendel, pour « liens avec la traite négrière, complicité de crime contre l’humanité et recel de crime contre l’humanité. » Pour le président du Cran, Louis-Georges Tin, aucun doute : sa fortune actuelle est « en bonne partie issue de la traite négrière », a-t-il déclaré lors d’une conférence de presse à Bordeaux.

La ville n’a d’ailleurs pas été choisie au hasard : « Entre 1672 et 1837, Bordeaux a déporté de 120 000 à 150 000 esclaves africains vers les Amériques », rappelle-t-il. Un commerce auquel a activement pris part la famille Seillière. Propriétaire de trois plantations en Haïti et de vaisseaux négriers au XVIIIe siècle, elle s’est associée au XXe siècle avec la banque Mallet, qui avait  financé plusieurs négriers bordelais.

Louis-Georges Tin en 2009 © Wikipedia

Louis-Georges Tin en 2009 © Wikipedia

Le Cran méchant loup part à la chasse

Ce n’est pas la première fois que le Cran sort les crocs, loin de là. Depuis plusieurs années, l’association s’est lancée dans une véritable chasse aux fortunes mal acquises, héritées de cette période sombre de l’histoire. Objectif : obtenir des réparations matérielles (dédommagements, construction d’infrastructures sociales, de mémoriaux, redistribution foncière, etc…) et morales pour les descendants d’esclaves. En 2014, des procédures judiciaires ont ainsi été lancées contre le Crédit Suisse, la Banque de France, l’ancienne banque Mallet et plusieurs familles bordelaises accusées d’avoir « joué un rôle central dans la traite négrière », reconnue comme « crime contre l’humanité » depuis la loi du 10 mai 2001.

Revenir sur des faits d’il y a deux cents ans, dont les acteurs principaux sont aujourd’hui à l’état de poussière ? « Les descendants des esclavagistes ne sont pas coupables mais ils [en] sont bénéficiaires et leur fortune est faite de biens mal acquis. En refusant toute réparation, ils deviennent solidaires du crime dont ils essaient de se démarquer en vain », explique Louis George Tin, qui a fait du sujet un combat politique.

Une problématique ô combien épineuse, à laquelle aucun Président n’a jusque-là voulu se frotter, malgré les nombreuses réclamations du Cran. Si Nicolas Sarkozy oubliait régulièrement la journée commémorative des crimes de l’esclavage, François Hollande s’est toutefois montré beaucoup plus attentif au sujet, en rendant un hommage tous les ans aux victimes de la traite négrière.

Sur le pont d'un bateau vers 1900 © Wikipédia

Sur le pont d’un bateau vers 1900 © Wikipédia

Des paroles mais peu d’actes

Le 10 mai 2013, François Hollande avait cependant affirmé que les réparations étaient tout simplement « impossibles ». Deux ans plus tard (jour pour jour), en déplacement à Pointe-à-Pitre (Guadeloupe) pour l’inauguration du Mémorial ACTe, il dit désormais vouloir réparer les erreurs de la France en s’affranchissant d’une dette… « morale ». Une reconnaissance purement symbolique, donc.

La question, qui prend une ampleur grandissante à travers le monde, ne pourra cependant pas être écartée d’un revers de la main. En mars 2014, les quinze États membres de la Communauté des Caraïbes ont notamment demandé des réparations à la France, au Royaume-Uni et aux Pays-Bas. Quelques mois auparavant, le premier ministre d’Antigua-et-Barbuda, Baldwin Spencer, expliquait : « L’héritage de l’esclavage et du colonialisme dans les Caraïbes a sévèrement altéré nos possibilités de développement. »

Marche des libertés, Paris, 2008 © Flickr / Looking4Poetry

Marche des libertés, Paris, 2008 © Flickr / Looking4Poetry

« L’État n’est pas contre les réparations quand il faut les recevoir »

Peut-on vraiment « réparer le passé » ? Est-il injuste, comme le soulignent certains, de demander aujourd’hui des compensations pour un crime commis des siècles plus tôt ? Est-ce tout simplement impossible, comme le prétend François Hollande ? Pas si sûr…

En décembre 2014 par exemple, la France a ainsi signé un accord avec Washington, s’engageant à verser 60 millions de dollars aux victimes américaines de la Shoah, transportées vers la mort dans des trains de la SNCF. « Depuis les années 70, les Amérindiens du Canada et des États-Unis ont reçu des réparations morales et matérielles, bien que les dommages qu’ils aient subi soient antérieurs à l’esclavage ; les Indiens Navajos ont eux aussi obtenu des réparations en 2014. L’Angleterre, elle, a versé des réparations  au peuple Mau Mau du Kenya [en juin 2013]. La Libye a obtenu des réparations de l’Italie [depuis septembre 2008], les Japonais détenus dans les camps américains ont eu des réparations… Et la France elle-même a reçu jusqu’en 2010 des réparations de l’Allemagne, suite à la Première Guerre Mondiale… Ce qui montre bien que l’État n’est pas contre les réparations : quand il faut payer elle est contre,  quand il faut les recevoir elle est pour », ajoute Louis-Georges Tin.

Comme en 1804, quand Haïti a gagné son indépendance face à la France. À l’époque, la première République noire a dû payer l’équivalent de 21,7 milliards de dollars (150 millions de francs or) à l’ancienne puissance coloniale, afin d’indemniser les négriers français qui ne pouvaient plus jouir de leur activité. Une dette colossale, dont le petit pays ne s’est jamais relevé. Et pour laquelle il demande aujourd’hui justice.

François Hollande commémore la fin de l'esclavage, 2012 © Benjamin Géminel

François Hollande commémore la fin de l’esclavage, 2012 © Benjamin Géminel

« Il faut une réparation globale »

Une justice qui, d’ailleurs, ne se résume pas à la seule question pécuniaire. « Il faut une réparation globale : morale, culturelle, financière, symbolique, matérielle », estime Louis-Georges Tin.  Et de reprendre l’exemple des banques américaines JP Morgan Chase et Bank of America, qui proposent désormais des bourses d’études aux jeunes des ghettos de Chicago, en réparation de leur implication active dans l’esclavagisme… dont les conséquences se répercutent encore aujourd’hui.

Si des associations comme le Cran en ont fait un combat majeur, d’autres militants égalitaristes ne sont pas spécialement partisans des réparations. C’est le cas de Lawrie Balfour, professeure associée de Théorie Politique à l’Université de Virginie et spécialiste des questions raciales en démocratie. Dans une interview donnée à Médiapart en avril 2013, elle considère que les demandes de réparation sont légitimes, mais peuvent aussi être « source de division raciale ».

Pour autant, la professeure estime qu’il faut aujourd’hui « prendre ce problème au sérieux. » Selon elle, connaître l’histoire de l’esclavage – comme celle de la colonisation – permet en effet de comprendre les actuelles fractures raciales. C’est d’ailleurs ce qu’elle tente de mettre en lumière lors de ses cours  : « Les étudiants tracent une stricte ligne de séparation entre le passé et le présent. Une partie de mon travail n’est donc pas de faire comprendre que le passé détermine le présent, mais d’assouplir, de relativiser cette grande ligne de séparation pour comprendre les racines des préjugés. » Une façon, dit-elle, « de pousser le débat vers l’idée qu’il existe de profondes inégalités raciales ». Des inégalités révélatrices des continuités, symboliques ou matérielles, entre hier et aujourd’hui…

Une main à la plume, l’autre à l’objectif, un œil fermé, l’autre dans le viseur pour mieux contempler ce monde qui part à vau-l’eau, Justin chaloupe de ville en ville à la recherche de l’actu qui dérange. Étudiant, il a commencé le journalisme avec Moto Journal, TSA ou encore Radio Campus.