Éthiopie : sale temps pour la liberté d’expression

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En République fédérale et démocratique d’Éthiopie, le gouvernement du Premier ministre Hailemariam Desalegn a pour objectif de faire de l’ancienne Abyssinie un État à revenu intermédiaire d’ici à 2025. Dès lors, tous les moyens sont bons pour neutraliser ceux qui oseraient remettre en cause la doxa gouvernementale et la violence d’État. Le centre P.E.N. d’Éthiopie en a récemment fait les frais, après le collectif de blogueurs Zone 9.

Misère, famines, guerres civiles, sanglante sécession de l‘Érythrée, conflit armé au Kenya contre les Tribunaux islamiques… La liste des drames qu’a connu l’Éthiopie ces dernières décennies est longue. Situé dans la corne de l’Afrique, coincé entre la Somalie, l’Érythrée et le Soudan, au lendemain des grandes famines des années 90, l’Éthiopie se reconstruit à toute vitesse. Tant et si bien qu’aujourd’hui le pays est considéré comme l’un des « lions d’Afrique » – par analogie aux fameux dragons, qui désignaient ces États d’Asie (Taïwan, Corée du Sud, etc.) en plein développement. Et pour tenir ce rythme soutenu de croissance à deux chiffres, le régime autoritaire d’Addis Abeba a besoin de stabilité.

L'Éthiopie en Afrique.

L’Éthiopie en Afrique.

Il y a certes de quoi se réjouir à l’idée que ces 90 millions d’âmes puissent enfin accéder à un niveau de vie digne. Un peu moins cependant, lorsque les exactions militaires et les disettes cèdent leur place à de larges privations de libertés. Ainsi en est-il, par exemple, avec ces centaines de millions d’habitants ayant eu la mauvaise idée de s’être établis depuis des générations sur des terres arables que s’accaparent aujourd’hui des firmes étrangères pour une bouchée de pain. Leur expropriation fait alors écho aux nombreuses exactions relevées entre autres par Amnesty International dans son rapport sur la situation des droits humains dans le monde sur l’année 2014/2015 : recours excessif du pouvoir à la force, exécutions extra-judiciaires, arrestations et détentions arbitraires, torture, mépris des droits de la minorité Oromo, etc. Se pose alors la question de vivre à genoux conformément aux vœux des autorités, ou de risquer de mourir debout. Une problématique récurrente, en Éthiopie comme ailleurs.

De la criminalisation du collectif Zone 9…

Et comme partout, des collectifs se créent pour diffuser une information subversive ou des analyses critiques au reste de la société. Tel est le cas de Zone 9, un groupe indépendant de blogueurs et de journalistes éthiopiens, de plus en plus influents. Grain de sable dans les engrenages de la dictature, Zone 9 a fini par tomber dans le collimateur des autorités, que contrôle le Premier ministre Hailemariam Desalegn. Six blogueurs du collectif ont été arrêtés puis incarcérés sans autre forme de procès en avril 2014. Ce n’est que trois mois plus tard qu’un chef d’accusation sera finalement trouvé : Zone 9 appartiendrait en fait à une organisation clandestine et cultiveraient des liens troubles avec des terroristes à l’étranger.

Les membres du collectif Zone 9. Photo DR

Les membres du collectif Zone 9. Photo DR

En juillet 2015, deux d’entre eux ont été libérés, sans explication. Le 16 octobre dernier, la cour fédérale d’Addis Abeba a blanchi les quatre restant. Cela faisait un an et demi qu’ils croupissaient en prison avec pour seul tort un usage de leur liberté d’expression un peu trop exubérant aux yeux du gouvernement éthiopien. L’un d’entre eux restera tout de même en détention : ses critiques sur Zone 9 contre le pouvoir d’Hailemariam Desalegn sont considérées comme de l’ « incitation à la violence ».

… A la fermeture du P.E.N. Club local

Plus récemment, c’est au tour du centre P.E.N. (pour « Poètes, essayistes, romanciers ») éthiopien d’être victime des pressions du gouvernement. Le P.E.N. International est une organisation qui fédère des plumes du monde entier, regroupées en clubs locaux dont les membres sont bien souvent des écrivains, des poètes, des journalistes, plus généralement des défenseurs des droits de l’homme et de la liberté d’expression. A Addis Abeba, le P.E.N. local était en pleine croissance, jusqu’à ce que le gouvernement s’en mêle : .

« Le nombre de membres a plus que doublé au cours des derniers mois, grâce au dernier congrès que nous avons tenu sur le thème « Liberté d’expression et littérature en Éthiopie ». Nous avions publié et distribué à large échelle des compte-rendus des débats », explique Solomon Hailemariam, son président, avant d’ajouter : « C’était à la fois une bénédiction et une malédiction. Une bénédiction car notre réputation et notre influence ont considérablement augmenté après que de nombreux écrivains éthiopiens, parfois très connus, aient demandé à devenir membre du P.E.N. Éthiopie. Une malédiction, puisqu’en retour le gouvernement a repoussé le renouvellement de la licence de notre centre. »

Harcèlement, insultes et menaces de mort

Les pressions ne s’arrêtent pas là. Des militants du parti au pouvoir usent de menaces pour intimider les membres de l’organisation, quand ils ne les mettent pas directement à exécution. « À titre personnel, ils m’ont dit qu’ils pouvaient me tirer dessus n’importe quand. L’un des membres de notre bureau, Aschalew Kebede, a été battu. Presque tous les autres se font harceler et insulter. L’autre jour, alors que nous lancions le livre de l’un de nos membres, les militants pro-gouvernement nous ont encore une fois insultés, puis nous ont désignés comme des « agents néo-libéraux ». Quelques-uns nous ont lancé des pierres. La police nous surveillait, sans nous protéger », confie Solomon Hailemariam. La surveillance du gouvernement Desalegn est d’autant plus forte depuis la publication par le P.E.N. d’un petit livre réunissant 13 courtes histoires d’écrivains relatant des violences policières ou des crimes politiques en Éthiopie. Pour autant, la détermination des membres du P.E.N. reste entière.

« Nous sommes solides. Et nous aimerions faire davantage pour la démocratie et la liberté d’expression, malgré les forces qui nous font face. Quand nous avons fondé le P.E.N. ici, nous savions que nous serions confrontés à de tels défis, tôt ou tard. »

Malgré tout, le gouvernement du Premier ministre Hailemariam Desalegn a finalement pris la décision de fermer le P.E.N. Éthiopie en octobre dernier. De quoi renforcer Solomon Hailemariam et les siens dans la poursuite courageuse du combat, en dépit des risques qui pèsent contre leur propre vie.

Baptiste Duclos
Baptiste Duclos, journaliste et rédacteur en chef de The Dissident.

L'Éthiopie selon la CIA


RÉPUBLIQUE FÉDÉRALE ET DÉMOCRATIQUE D’ÉTHIOPIE


Nom du chef de l’État


Président : Mulatu Teshome, depuis le 7 octobre 2013

Premier ministre : Hailemariam Desalegn, depuis le 21 septembre 2012, suite au décès de Meles Zenawi (qui fut à la tête du pays pendant 21 ans)


Superficie


1,104 million de km²


Population (estimations de juillet 2015)


99,46 millions d’habitants


Répartition ethnique (estimations de 2007)


Oromos (34,4%), Amharas (27%), Somalis (6,2%), Tigré (6,1%), Sidamas (4%), Gurage (2,5%), Welaytas (2,3%), Hadiya (1,7%), Afars (1,7%), Gamo (1,5%), Gedeo (1,3%), Silt’e (1,3%),  autres 11,7% (plusieurs dizaines d’ethnies au total).


Langues (estimations de 2007)


Oromo (33,8%, officielle dans la région d’Oromia), Amharique (29,3%, langue nationale officielle), Somali  (6,2%, officielle dans la région de Somali), Tigrinya (5,9%, officielle dans la région de Tigré), Sidamo (4%), Wolaytta (2,2%), Gurage (2%), Afar (1,7%, officielle dans la région d’Afar), Hadiyya (1,7%), Gamo (1,5%), Gedeo (1,3%), Opuuo (1,2%), Kafa (1,1%), autres (8,1%). L’anglais est la langue étrangère principale enseignée à l’école.


PIB (en 2014)


134,8 milliards d’euros


Principaux acheteurs des exportations éthiopiennes (en 2014)


Chine (17,1%), Allemagne (7,6%), États-Unis (7,2%), Belgique (6,8%), Arabie Saoudite (6,7%)


Principaux fournisseurs des importations éthiopiennes (en 2014)


Chine (19,2%), États-Unis (11,4%), Arabie Saoudite (6,7%), Inde (5%)


Source : https://www.cia.gov/library/publications/the-world-factbook/geos/et.html