Faut-il mourir pour que vive un média indépendant ?

Liberté je crie ton nom. Photo Pressenza

Liberté je crie ton nom. Photo Pressenza

A l’origine, un média indépendant connu pour ses caricatures. Et puis des morts. Du sang. Des larmes. Des trous dans les murs. Des courses-poursuites. Des prises d’otages. Des manifestations de soutien historiques. Des récupérations politiques. Du battage médiatique.

Près de trois mois après la tuerie de Charlie Hebdo, l’hebdomadaire a dépassé les 200 000 abonnés, soit une somme totale d’environ 15 millions d’euros. Un chiffre qui pourrait atteindre les 30 millions si l’on y ajoute les ventes, les dons et les aides publiques. De quoi faire respirer un peu le journal satirique, autrefois presque étouffé par les difficultés financières. Et soudain, une réflexion : faut-il qu’une rédaction indépendante se fasse canarder au fusil d’assaut pour pouvoir vivre ?

Pouvoir médiatique au pays des droits de l’homme

Car oui, s’il y a bien une question qui se pose aujourd’hui pour un média indépendant, sur papier comme sur le web, c’est celle de sa survie, et donc de son modèle économique. Certains se demanderont : pourquoi aurait-on besoin d’un titre indépendant ? Après tout Le Monde, Libération, Le Figaro et tant d’autres, offrent une vision et une analyse assez large de l’actualité, d’autant plus que sur internet, ils le font la plupart du temps gratuitement. La réflexion ne doit pas s’arrêter là.

La République aux trois pouvoirs (exécutif, législatif, judiciaire) a fait long feu. Notre époque est celle de l’information, de l’instantanéité, du quatrième pouvoir, celui des médias. Que sont donc devenues les fonctions présidentielle et législative si ce n’est une vaste scène de théâtre sur laquelle les uns et les autres se contorsionnent pour bien passer sous les projecteurs médiatiques -et donc devant l’opinion publique ? C’est dire le pouvoir d’influence que constitue un média lorsque ses colonnes atteignent des centaines de milliers de personnes. Et pourtant, le pouvoir médiatique est le seul de notre République à être la propriété d’intérêts privés. Imagine-t-on confier la présidence de la France à un chef d’entreprise ? Ou bien donner la possibilité à une personne morale d’avoir son représentant au Parlement (vous me direz, on n’en est pas loin) ? Pourquoi ne pas laisser le soin à HSBC de monter son propre tribunal pour juger les ressortissants français accusés d’évasion fiscale ?

Le grand détournement

Au lendemain de la seconde guerre mondiale, le Conseil national de la résistance avait pourtant eu une bien bonne idée : utiliser une partie de l’impôt payé par les citoyens français pour financer une presse indépendante et libre et éviter ainsi tout phénomène de concentration des médias (c’est à dire empêcher qu’une poignée de groupes privés ne détiennent la grande majorité des journaux). Ce sont les aides à la presse.

Or, que constate-t-on à la lecture de la répartition de ces aides en 2013 ? Le groupe Le Monde, rien qu’à travers Le Monde et

Les voeux de Serge Dassault sur le Figaro.

Les vœux de Serge Dassault à la Une du Figaro.

Télérama, a reçu plus de 26 millions d’euros de l’Etat (ne sont pas comptées les aides reçues par la Vie, Courrier International et le Nouvel Observateur, racheté en janvier 2014 par le trio Bergé-Pigasse (banque Lazare, détient aussi les Inrocks et lorgne sur radio Nova)-Niel (Iliad-Free), et qui a touché en 2013 plus de 8 millions d’euros d’aides). L’Express et Libération ont reçu respectivement 6,3 et 9,8 millions d’euros. Les deux titres sont aujourd’hui contrôlés par le milliardaire franco-israélien Patrick Drahi (SFR-Numéricable) et son fidèle second le banquier Bernard Mourad. Le Figaro du groupe Dassault a touché un peu plus de 16 millions d’euros entre deux livraisons d’armes. Le groupe Amaury, à travers le Parisien et Aujourd’hui en France, a bénéficié d’une somme presque équivalente.

Sept millions d'euros.

Sept millions d’euros pour « le magazine le plus lu de France* ».

La blague se poursuit à mesure que la liste des heureux nominés égrène les grands noms de la presse généraliste française : Télé 7 jours, 7 millions ! Télé star, 5 millions ! Télé Loisirs, 4,3 millions !

La vérité est là, à la disposition de quiconque fouillera le site du ministère de la Culture : l’argent des aides à la presse, et donc des citoyens, est massivement capté par de grands groupes privés auxquels vous ne donneriez même pas l’heure. Tout ça pour vous servir des dépêches AFP réécrites partiellement.

A de rares exceptions près, la presse française, qu’elle soit sur papier ou en ligne, perd de l’argent. Pourquoi l’acheter si ce n’est pour accroitre son influence, toucher les aides de l’état, et bénéficier du mécanisme d’intégration fiscale si bien décrit par l’ancien journaliste de Libération, Jean Stern ?

L’asphyxie des petits artisans de la liberté d’expression

Au milieu de cet océan de pognon, on trouve ça et là quelques titres qui ont choisi de ne faire aucune concession au système dominant ; qui font le pari de l’intelligence collective et de l’humilité plutôt que de la cotation en bourse et/ou de la publicité à outrance. A côté des mastodontes multimillionnaires, ils peinent à faire entendre leur voix dissidente faute de moyens suffisants pour financer une rédaction, pour communiquer sur leur existence, pour offrir des services esthétiques et performants. Ce sont eux, les petits artisans inaudibles indépendants, qui voient dans l’information un bien commun plutôt qu’un produit de consommation « packagé, consensuel et vendeur », et qui incarnent la liberté d’expression au prix de tous les sacrifices.

Il a fallu qu’une rédaction et un journal soient décimés au fusil d’assaut pour que le peuple français en entende parler, se soulève et lui apporte ce soutien tant mérité. A l’aune de ce triste constat, la question mérite donc d’être posée : chers citoyens, faut-il mourir pour que vive un journal libre et indépendant ?

Baptiste Duclos
Baptiste Duclos, journaliste et rédacteur en chef de The Dissident.