Une Ferme du bonheur en pleine zone urbaine

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Nichée derrière la faculté de Nanterre, entre l’A14 et l’A84, non loin des cités laissées pour compte et des voies ferrées, la Ferme du bonheur est un cercle de réflexion, un laboratoire de recherche et d’action sur l’Homme et la Terre qui affirme la culture sous toutes ses formes : théâtre, musique, danse, arts plastiques, cinéma… mais aussi urbanisme, agriculture, environnement, écologie et enfin action sociale, pédagogie. Nous avons rencontré Rémy Carras, responsable production et communication – régisseur général, un des piliers de l’équipe.

The Dissident : Vous faites partie de l’équipe de la Ferme du Bonheur de Nanterre depuis plusieurs années. Comment en êtes-vous arrivé là ?

J’ai grandi dans un village à la campagne en Isère où j’ai fait toute ma scolarité, puis je suis parti à l’université de Lyon où j’ai obtenu un Master II en histoire des religions. A partir de ce moment là, je savais que je voulais me réorienter vers la culture. J’avais déjà participé à de petits événements quand j’étais au lycée et j’ai creusé un peu dans ce sens, d’une part parce que je jouais de la batterie et puis d’autre part parce que lors d’une année Erasmus en Angleterre, je faisais partie d’une association de musiciens. Après l’obtention de mon Master, plutôt que de partir en doctorat, j’ai pris une année sabbatique pour accumuler de l’expérience et pour être sûr de pouvoir rentrer par la suite dans une formation culturelle. Je suis parti vivre en Argentine où j’ai travaillé dans une petite association, La Fabrika, située dans une ville de banlieue de Buenos Aires où j’ai été professeur de batterie. C’était une association culturelle et très politique, basée dans un quartier hyper mal famé. On y faisait des ateliers avec les enfants et avec les grands-mères notamment. Je suis ensuite rentré en France pour intégrer une formation à l’université d’Avignon qui s’appelait « Stratégie du développement culturel – mention public de la culture et communication », et qui est un peu une formation « fourre-tout ». Puis je suis reparti pour faire un stage à la Nouvelle-Orléans, aux Etats-Unis. J’y ai travaillé en tant que journaliste dans un magazine qui s’appelait Off Beat,  le plus gros magazine de jazz et blues de la ville. En rentrant en France, j’ai galéré, vécu le chômage chez mes parents pendant 9 mois. C’est sur le site du Pôle Emploi que j’ai trouvé le poste à la Ferme du Bonheur. J’ai passé l’entretien le 27 juillet 2011, le 28 j’attaquais.

La Ferme du Bonheur est née il y a 20 ans d’une initiative libertaire et de la volonté de concevoir la cité autrement. L’état d’esprit est-il toujours le même aujourd’hui ?

Lorsque Roger Des Prés, le fondateur et le directeur artistique du lieu, a trouvé ce bout de terrain à Nanterre à côté des arènes, tout était encore en friche. Il n’y avait rien à part les palissades. Ancien membre du groupe français Les Endimanchés, proche des fameux Béruriers noirs, il est arrivé avec son âne, quelques chèvres, des poules, des tentes militaires. Il avait un spectacle à monter alors il s’est installé là, avec sa caravane et ses roulottes. C’était de l’activisme, même s’il faut faire attention avec cette notion, surtout qu’elle est très connotée raciste. C’était à la base, la volonté d’essayer de trouver une troisième voix. Avec la guerre froide, les représentations étaient très manichéennes : ou tu étais libéral, ou archi coco, avec tout ce que ça implique des deux côtés. Il fallait essayer de trouver une voie alternative. Aujourd’hui, je pense que cet esprit est toujours là, même si dans l’histoire de La Ferme il y a toujours eu de petits passages très communautaires. L’esprit originel y est toujours. La différence avec l’équipe que nous avons actuellement, c’est l’ajout d’un côté plus professionnel. A l’administration, nous sommes tous des professionnels de la culture. Ce sont nos formations et c’est cela que nous voulons faire. Nous avons amené quelque chose d’un peu plus droit et nous composons entre Roger, son désir de liberté, d’activisme, cette recherche constante sur l’homme et la ville, sur la culture et l’agriculture et notre côté très carré, très posé.

En tant que citoyen, qu’est ce que cela représente pour vous ?

Au début, quand les gens me posaient la question d’où je travaillais et que je répondais la Ferme du bonheur, ça avait un côté très hippie qui fait assez cheap, je m’en rendais compte. En même temps, ce que nous faisons est très valorisant. Oui nous organisons des fêtes Electro, la majorité du public est composée de hipsters, mais à côté de ça,  nous organisons des ateliers de lecture sur Kateb Yacine avec des gamins de la cité voisine.

Nous avons travaillé avec des personnes qui vivent en foyer Coallia, des centres d’hébergement social. C’est aussi une politique de développement et c’est important pour moi. Nous prenons de l’argent d’un côté, on ne va pas se mentir, mais c’est ce qui nous fait bouffer et nous permet aussi de faire du théâtre, où il y a peu de personnes qui vont venir parce que c’est élitiste, pointu et composé d’acteurs en devenir et de gros cas sociaux. A côté de ça, nous accueillons aussi des SDF dans nos caravanes. Les conditions d’accueil et de vie sont ce qu’elles sont, mais ça permet à des individus de rebondir, de trouver au moins un toit et une gamelle, parfois un travail et de se relancer.

Remy Carras

Rémy Carras, un des piliers de l’équipe de la Ferme du bonheur. Photo DR

A posteriori, après cette expérience-ci, je me dis que finalement, je n’aurais pas pu travailler ailleurs. Avec tout le respect que j’ai pour ces structures, je ne me vois pas bosser au 104 par exemple, parce que c’est trop institutionnalisé, trop cadré. A La Ferme, vu que nous sommes une petite équipe et que nous débordons d’activités, c’est très polyvalent. Tu te retrouves à faire une affiche sur Photoshop et puis deux minutes après, il y a les brebis qui sont en train de mettre bas et tu dois les aider, puis il faut créer une scène ou aller à une réunion avec des institutionnels. Je pense que cette envie est liée à mes expériences à Lyon et en Amérique du Sud. C’est un parcours et une disposition mentale. Peut-être que c’est lié aussi à l’appartenance d’une classe. Mes parents sont ouvriers. C’est de la trime et de la débrouillardise. Il ne faut pas compter que sur l’argent et il faut toujours trouver le moyen, des façons détournées de faire les choses.

La Ferme du Bonheur est un lieu extrêmement riche qui prône la culture sous toutes ses formes, du spectacle vivant à l’agriculture, un lieu qui tient à défendre « l’agro-poésie ». Comment définiriez-vous ce terme ?

Ce terme est lié à la perception de Roger de la culture et du spectacle : il ne peut pas percevoir de la culture sans les animaux. Quand il dit « culture », c’est vraiment la culture au sens large, tout ce qui fait que l’homme est homme, c’est à dire à partir du moment où il rationalise et où il réfléchit à ses actions que ce soit pour se nourrir ou pour nourrir son esprit. C’est ça, la notion d’agro-poésie. Elle regroupe l’agriculture, avec la dimension d’élevage, de jardinage et de récupération de friches, de nouvel urbanisme, d’architecture et de débrouillardise et également la culture de l’esprit. C’est un terme qui évoque la culture comme nous l’entendons : théâtre, musique, cinéma, arts plastiques etc.. Mais aussi agriculture, notamment avec la création du P.R.E (Projet Rural Expérimental) qui existe depuis 10 ans. A l’époque c’était une friche magnifique. On y trouvait même une espèce de papillon Jacobée qui avait disparu d’Ile-de-France depuis 20 ans et qui s’était réinstallée ici. L’endroit a été sacrifié par les autorités locales et tout a été défoncé pour faire place à un carrefour ignoble dans ce bordel urbanistique qu’est la ville de Nanterre. Il restait une seule friche et Roger a décidé de prendre autorité dessus. Selon moi, c’est quand même très ornemental parce que pour avoir défriché et terrassé ce terrain, je sais que c’est du remblais dégueulasse, que la terre est très mauvaise mais en 4 ou 5 ans de travail sur le Champs de la Garde, qui est la première pierre du P.R.E, les membres de la Ferme ont bien revitalisé la terre et le paysage qu’ils ont créé, juste au dessous du tunnel de l’A14, entre deux voix de RER, est beau. Le rendement varie entre 500 et 1000 kg de production par an. Ce n’est pas fou mais c’est symbolique. Il y a le postulat de départ qui fait que tous les outils sont manuels. Et puis, à un moment, c’est à la limite de l’individualisme. Chez Voltaire, quand Candide dit « il faut cultiver son jardin », c’est quand même très cloisonné. Là, avec les moyens que nous avons, nous ne pouvons pas nourrir 100 ou 200 personnes quotidiennement, d’autant plus que nous n’avons que 2 ha de cultivés. Nous ne souhaitons pas non plus tomber dans l’excès de l’agriculture intensive. Mais au milieu de ce désordre urbain, d’arriver à produire des légumes frais, quasi bio, en circuit court, c’est une jolie prouesse.

Avec le PRE, nous nous posons entre guillemets comme les héritiers de Le Nôtre : nous faisons une autre forme d’urbanisme. Les aménagements faits aux terrasses de Nanterre sont juste ignobles, autant mettre de la moquette ou des paillassons et c’est comme ça que les urbanistes et les institutionnels veulent recoudre la ville et recoudre le lien social. Nous ne sommes pas sûrs de ça, nous. Donc nous proposons autre chose.

Pour vous donner un exemple concret d’agro-poésie, nous avons organisé récemment une grande fête Electro. Nous sommes partis en transhumance avec une batucada de 25 personnes et nous avons emmené les moutons avec nous. Les petites parisiennes en goguette se sont pris une grosse claque en voyant des moutons, qui d’autant plus sont une espèce en voie de disparition. Il y a toujours cet enjeu artistique et cet enjeu d’élevage qui sont réunis. C’est de la survie. A défaut de pouvoir faire une multiplication des têtes parce que nous ne sommes pas dans l’intensif, nous n’en avons pas les moyens et ce n’est pas le but, nous faisons de la préservation. Nos moutons, c’est une race qui s’appelle « Thônes et Marthod » qui vient de Haute Savoie et qui est en voie de disparition, parce qu’ils mettent un an à atteindre leur taille adulte contre six mois pour la majorité des espèces. Ils ne sont pas jugés assez rentables par la majorité des éleveurs. Nous faisons aussi de la reproduction de lapins chèvre, une race de lapins fermiers. D’un côté, nous pouvons éventuellement les manger et d’un autre côté, nous rencontrons des éleveurs pour faire la promotion des espèces. Nous essayons de les vendre pour que la race perdure. Nous proposons un suivi à long terme ainsi qu’un encadrement. Finalement, La Ferme est un lieu de création avant tout. A la base, Roger est créateur. Je pense que c’est sa plus belle et sa plus grande œuvre et si certains ne la considèrent pas comme une œuvre artistique, au moins c’est une œuvre sociale. C’est une sorte d’œuvre d’art en mouvement perpétuel.

Comment se lient la pratique artistique et l’action sociale que vous revendiquez ?

Par exemple, Pierre-Vincent Chapus, auteur et metteur en scène de la compagnie COC était en résidence d’auteur chez nous cette saison. Sa compagnie a été subventionnée par la Fondation Abbé Pierre car certains de ses comédiens venaient d’un centre d’hébergement pour cas sociaux situé à Gagny, en région parisienne. Nous n’avons pas peur de mettre les mots sur les choses. Oui, ce sont des cas sociaux. Par ailleurs, quand Roger monte des spectacles lui-même, il a beaucoup de mal avec l’industrie culturelle du casting, il a l’impression d’être au supermarché. Généralement, il recrute sur un coup de cœur. Le dernier spectacle qu’il a mis en scène était une reprise sur Khaled Kelkal, autour d’un entretien que celui-ci avait donné à un sociologue allemand, deux ans avant qu’il ne commette les attentats de Saint-Michel. L’acteur choisi par Roger était un cas social issu d’une riche famille de droite dure, avec un parcours complètement fou. Au sein de notre propre équipe, nous travaillons avec Jacky, qui est un peu un symbole de La Ferme. C’est notre berger, mais il est aussi parfois DJ… Il fait un peu tout. Il vivait dans un foyer de l’AFTAM juste à côté, dans une vieille piaule misérable de 7m². Nous l’avons intégré à la Ferme en tant que bénévole. En échange d’un peu de travail quotidien, nous lui faisons son suivi administratif, actuellement un nouveau CV pour qu’il trouve du boulot, et bien sûr, nous lui offrons le gîte et le couvert. Nous avons décidé de prendre nos primes de fin d’année de l’année passée pour payer toutes ses dettes auprès de la banque de France.

La Ferme est aussi un lieu d’accueil et de partage, ouvert sur le monde. Quels rapports entretenez-vous avec les pouvoirs publics et les habitants de Nanterre ?

Déjà, il faut prendre en compte le contexte territorial. La Ferme, c’est un petit écrin de vert et de beauté dans ce que l’urbanisme des années 50 et 60 à la française compte de plus dégueulasse. Nous sommes entre l’A14 et l’A86, entre les lignes de trains et le RER, entre certaines des cités les plus chaudes de Nanterre qui est une ville avec une sociologie assez marquée, à côté d’une zone SEVESO, à côté du centre de détention des Hauts-de-Seine, sous le couloir aérien de Roissy – Charles de Gaulle… Nous sommes au milieu de ça. Avec le public, ça dépend des événements que nous proposons. Nous essayons toujours de les attirer. Nous avons développé plusieurs initiatives, notamment avec Aïma dans la ville, en 2004 et en 2007. C’était une tente berbère que nous avions installée un peu partout sur des évènements. Là, c’était vraiment aller aux pieds des immeubles dans les cités de Nanterre. Personnellement, je ne suis pas pour la passivité constante des personnes. Je ne crois pas à l’école de Francfort et aux théories d’Adorno où les gens sont complétement passifs. Il faut qu’ils y aillent d’eux mêmes, qu’ils grattent. Nous sommes à 50 mètres de leur barre d’immeuble, nous ne pouvons pas être plus près. Quand nous proposons du théâtre, c’est gratuit, quand nous proposons des activités au PRE, c’est gratuit. A un moment, il faut aussi que les personnes se prennent par la main. Ils sont au courant de tout ce que nous faisons, il faut qu’ils viennent. Pour le centre-ville de Nanterre, c’est une sociologie assez bizarre. Les gens viennent en goguette le dimanche en refusant de mettre des coups de pioche sur du remblai, mais ils viennent profiter du paysage. Après, il y en a certains qui acceptent de nous aider, des lascars, des retraités et même des bobos. Selon les événements, que ce soit du théâtre très pointu ou de la fête Electro, ce sont plus des Parisiens qui viennent chez nous, il ne faut pas se mentir.

Dans le cadre de l’économie sociale et solidaire, le conseil général des Hauts-de-Seine a lancé un appel à projet que nous avons remporté en 2012. C’est un projet de ferme urbaine et dans ce projet, nous avons intégré la réouverture de notre table d’hôte pour septembre 2013 et l’appellation même de Ferme urbaine qui englobe les projets d’éco-pâturages et de ferme pédagogique. Nous recevons des personnes qui sont en centres sociaux comme les handicapés mentaux du centre Note Bleue qui viennent une fois par mois. Nous allons à Garches dans une villa qui s’appelle La Villa d’Epidaure qui encadre des personnes atteintes d’Alzheimer. Nous y allons avec les moutons. Pour la majorité, ça leur rappelle leur enfance à la campagne. Nous développons aussi des ateliers avec les écoles voisines. Les enfants ont peint La palissade des poètes l’an passé, que nous inaugurons à chaque printemps des poètes. Cette année avec l’école La Fontaine du petit Nanterre, un quartier qui craint, nous avons organisé un cycle de lecture et d’écriture autour de Kateb Yacine. Je pense que c’est important de leur proposer autre chose. Quand ça marche les gamins sont ravis et ils ramènent leurs parents le dimanche en leur disant qu’il y a du thé à la menthe, du café et que c’est trop bien. Ils regardent les moutons et les lapins et les parents se prennent aussi une grosse claque, une petite bouffée qui casse un peu le quotidien très monotone de la vie en banlieue. En 2012, nous avons accueilli 14 000 personnes autour de 150 activités.

Avec les pouvoirs publics, c’est compliqué. Nous sommes sous le joug d’une interdiction d’ouverture au public car le lieu n’a pas été jugé aux normes. Tout ça est politique car le foncier est super intéressant ici pour la faculté et pour les autres. Nous faisons les choses que nous estimons justes, toujours. Et parfois c’est contre la loi. La résistance et l’illégalité se font malgré nous. Avec la mairie de Nanterre, communiste, nos rapports sont assez fluctuants. Toute initiative qui ne vient pas d’eux est bonne à jeter. C’est triste.

La Ferme a-t-elle, selon vous, un véritable impact sur son environnement proche et sur les habitants de la ville ? 

Nous sommes une alternative, le deuxième établissement culturel de la ville de Nanterre après le CDN Les Amandiers, qui est le plus gros CDN de France. Donc oui, nous sommes une alternative assez « grosse machine ». Les gens sont au courant, ils viennent. Il y a un brassage générationnel, social et ethnique qui est assez délirant. Lorsque sur une fête Electro, tu as la jeunesse dorée parisienne avec quelques lascars des cités voisines qui assistent à une démonstration de Gumboots (ndlr : une danse africaine percussive) de jeunes Sud-africains qui viennent d’un bidonville de Kliptown, à Soweto, c’est fou. Ces jeunes sont actuellement en résidence chez nous grâce à la réalisatrice et plasticienne Delphine De Blic qui vit en Afrique du sud. Sur place, l’association Eat my Dust a accueilli l’an passé des réalisateurs français pour aider les gamins des bidonvilles de Kliptown, pour leur offrir une alternative et leur faire découvrir le cinéma. Cette année, dans le cadre de l’année de la culture Sud-africaine en France, c’est à leur tour de venir. Ils ont construit un Shak, l’architecture typique des bidonvilles. Ils vont organiser un stage de Gumboots et une projection de leur CM, suivi d’une semaine de projection de cinéma Sud africain.

Les initiatives locales d’écologie urbaine fleurissent un peu partout depuis quelques années. Est-ce que vous évoluez en circuit fermé ou est-ce que vous êtes reliés en réseau à d’autres structures ?

Nous ne sommes inscrits dans aucun réseau, mais la deuxième AMAP d’Ile-de-France s’est créée ici. Il y a un nombre incalculable d’associations qui se sont créés à la Ferme du Bonheur ou qui ont été récupérées par la mairie de Nanterre comme L’Agora. Ce sont des initiatives qui sont nées de propositions ou de créations ou parfois d’une prise de conscience spontanée, qui se développent progressivement. A Saint-Denis par exemple, l’association Clinamen spécialisée en tonte écologique vient de la Ferme. Lorsque le 6B a organisé des fêtes Electro l’année dernière, ils ont fait appel à nos DJ et à cette association pour organiser une transhumance. Je pense que ce n’est pas trop vantard de dire que nous sommes une source d’inspiration pour ceux qui sont à la recherche d’une voie alternative. Je pense que consciemment ou inconsciemment, il y a un choix lié à la volonté d’indépendance que nous avons. Nous refusons d’être récupérés. Nous recevons pas mal de propositions, notamment musicales, que nous refusons. Il y a aussi une réalité plus pragmatique, c’est notre manque de temps. S’inscrire dans des réseaux, tenir des réunions constamment… Je pense que nous avons raté la grosse subvention « Ile-de-France Culture » qui est tombée récemment qui s’appelait Les fabriques de la culture et qui était dédiée aux friches culturelles de la région parce que justement, nous ne faisons pas partie du réseau actif. Nous n’avons pas pu influencer la définition de ce qu’allait être les fabriques. La subvention nous est passée sous le nez parce que nous n’avions pas assez de poids. Cela peut donc nous jouer des tours.

Aspirez-vous à une autosuffisance globale ?

Le fait que nous fonctionnons sur des circuits courts, que nous fassions notre propre engrais avec nos fumiers et nos déchets végétaux et animaux, que nous remettons sur le champs pour les légumes destinés à notre consommation, c’est comme une sorte de cercle vertueux. Nous ne sommes pas autarciques parce que nous restons ouverts aux gens. C’est un lieu public et nous ne sommes pas cloisonnés derrière nos portes. D’ailleurs c’est le public qui décide, qui nous donne raison ou tort sur nos choix esthétiques, politiques ou sociaux donc oui, nous sommes forcément ouverts. Après, nous n’allons pas nous acoquiner avec n’importe qui juste parce que ça rapporte de l’argent.

Assiste-t-on à une transition culturelle au sens large ?

Je pense que nous avons de plus en plus besoin de ce type d’alternative. Quand je regarde ce qui se développe à Detroit notamment, c’est une ville complètement sinistrée par la crise du capitalisme. C’est fou, toutes les initiatives citoyennes qui se développent comme la réécriture de la ville par exemple. Il y a énormément de jardins partagés, de plus en plus de pistes cyclables parce que les villes américaines ont été pensées par rapport au modèle de l’essence pas chère et de l’automobile, mais les gens ne peuvent plus s’offrir de voitures ou tout simplement faire le plein. Il y a eu un phénomène assez marquant dans la ville de Détroit même, où un centre équestre a fermé faute de moyens. Ce sont les jeunes gangsters qui ont récupéré les chevaux parce que eux-mêmes n’avaient pas de quoi se payer une grosse cylindrée. Ils se trimbalaient donc à cheval. C’est de la réappropriation, de la réécriture. Ça se passe surtout en Occident. Le fait qu’il y ait des animaux en ville, des troupeaux surtout, ce sont des questions que l’on ne se pose pas forcément en Asie, en Inde ou dans les villages vietnamiens. Peut-être que nous aussi, nous allons arriver à cette nécessité. Je pense que nous allons être amenés à passer par là tout en évitant la récupération. Pour l’anecdote, lors du projet Les Fabriques de la culture, Patrick Devedjian avait dit « Je souhaite à l’économie sociale et solidaire autant de succès qu’à l’économie de marché ».  J’espère que l’économie sociale et solidaire ou la réinvention urbaine, les alternatives ou l’indépendance, peu importe comment nous l’appelons finalement, aura plus de succès !

Quels sont les projets à venir pour la saison prochaine ?

Nous allons essayer de remettre en place des expositions d’art plastique, peut-être accueillir des plasticiens en résidence. Nous avons quelques touches avec Manif Art qui est un collectif de jeunes grapheurs. Nous allons essayer progressivement de casser la frénésie Electro au niveau de la musique pour aller vers du Live. C’est quelque chose qui me tient vraiment à cœur et ça part d’un constat où j’ai l’impression que les plus jeunes se désintéressent davantage de la musique live et qu’ils préfèrent voir des concerts de DJ. Je trouve cela assez triste. Mon projet personnel, et je suis assez content parce que je l’ai défendu et que j’ai obtenu satisfaction, c’est la mise en place l’été prochain d’un « Festival Nouvelle-Orléans » avec des films, des conférences, notamment avec les gens de Treme, une série diffusée sur la chaîne HBO et dont je connais le producteur et scénariste Eric Overmyer. Il y aura aussi de la musique bien sûr : une date métal, une date jazz et blues, une date hip hop et sûrement un bal Cajun traditionnel pour clore le festival. Cela nous permettra aussi de nous ouvrir sur toute la tradition culinaire de la Nouvelle-Orléans. Par ailleurs, nous continuerons à développer le projet agricole, notamment la tonte écologique. Nous avons quelques contacts avec l’université de Nanterre et avec un lycée de la ville. Et puis bien sûr il y a LE projet de la Ferme qui est le film et la pièce de théâtre sur tous les écrits politiques de Jean Genet. C’est un projet global qui s’appelle « L’ennemi déclaré : Jean Genet trahi par Roger Des Prés ». C’est le tome 6 des œuvres dites complètes de Jean Genet, toutes ses œuvres politiques, ses articles, ses préambules, etc.. Son papier magnifique sur le massacre de Chatila, sa lutte également pour l’indépendance de l’Algérie. De tous ses écrits, Roger en a fait une œuvre qu’il reprend en ce moment. Les premières scènes fictives ont déjà été tournées dans le Morvan. Nous tournons les prochaines au mois d’août. Montées, elles constitueront un film d’ouverture à la pièce de théâtre. Le projet est ensuite de faire tourner la pièce dans les lieux où Jean Genet s’est impliqué, où il a lutté et de tourner le reste des digressions fictives en Palestine, en Algérie, en Afrique du Sud et peut- être aux Etats-Unis. Les représentations auront lieu en avril et mai 2014. Un très beau projet qui nous emmènerait jusqu’en 2015-2016. C’est un peu le fil rouge des années à venir.

Alice Dubois
Journaliste et chroniqueuse, avec prédisposition naturelle pour les sujets de société, la biosphère et les culture(s). Après une vie entre spectacle vivant et agence de com. La presse écrite ? Depuis sa première machine à écrire, en 1984.