Le festival de Cannes, un royaume africain

L'affiche officielle du festival de Cannes 2016. Crédit Festival de Cannes

L'affiche officielle du festival de Cannes 2016. Crédit Festival de Cannes

Alors que se déroule actuellement l’édition 2016 du festival de Cannes, le réalisateur camerounais Jean-Pierre Bekolo, auteur notamment du long-métrage satirique « Le Président » en 2013, revient sur la conception très spéciale de l’Afrique qui ressort de cet évènement.

Si nous sommes désormais habitués à chaque festival de Cannes à chercher le film africain des différentes sélections, nous nous sommes aussi habitués à nous contenter de voir tout le continent représenté par un ou deux cinéastes africains issus du petit monde des mondanités et réseaux parisiens… En quoi l’Afrique a-t-elle besoin de ce “red carpet cinéma” (cinéma de tapis rouge) ?

L’absence de l’Afrique, ou plutôt la présence d’une certaine idée de l’Afrique, au festival de Cannes, que ce soit dans la sélection officielle, dans les sections parallèles ou même dans les jurys, est le fait d’individus dont les préférences et les goûts sont connus, tels que Thierry Fremaux pour la sélection officielle, ou Edouard Waintrop pour la quinzaine des réalisateurs pour ne citer que ceux là. Aucun d’eux n’a jamais eu d’intérêt pour l’Afrique. Ils l’assument. Les Africains doivent donc s’habituer à ne rien attendre d’un festival qui annonce clairement qu’il n’est pas une coupe du monde où chaque continent serait représenté.

« Le festival de Cannes a ses Africains comme il a ses cinéastes »

Si pour le festival de Cannes l’Afrique n’est effectivement pas assez glamour pour monter ses marches, et puisque ce n’est qu’une affaire de tapis rouge, à Lagos,  ils n’attendent plus Cannes pour se dérouler un “red carpet”… Tout comme l’Afrique n’attends plus Cannes pour se raconter, se regarder et admirer ses talents comme c’est le cas en ce moment à la biennale de Dakar. Ainsi, on évitera le mélange des genres assez glauque  dont Cannes s’est fait la spécialité qui consiste à allier glamour et misère.

Le festival de Cannes a ses Africains comme il a ses cinéastes. Ces Africains du festival de Cannes, parce qu’ils nous représentent nous dit-on, nous avons peut-être un mot à leur endroit… Afin qu’ils nous représentent mieux. Car quand l’un n’est pas membre du jury, il est en sélection, et quand il n’est nulle part, il est quand même là pour dire qu’il n’est nulle part. Tout ceci en notre nom, au nom de tout un continent, au nom de l’Afrique !

Conformément à une vieille tradition française où artistes et intellectuels ne s’opposent pas au pouvoir, nos Africains du festival de Cannes, quand ils ne sont pas ministres, conseillent les dictateurs africains qui très souvent financent aussi leurs films. La relation entre le festival de Cannes et l’Afrique ressemble malheureusement ici à la l’histoire de l’ancien maire de Cannes Maurice Delauney avec l’Afrique, où les auteurs du livre Kamerun, aux origines d’une guerre cachée (Éditions La Découverte) lui reprochent d’avoir inventé au Cameroun, avec quelques compagnons ayant connu l’occupation nazie et la guerre d’Indochine, ce qu’ils ont appelé « la guerre psychologique anti-révolutionnaire« , une méthode qui consistait à détruire la lutte d’un peuple en l’opposant à lui-même. Nos Africains du festival de Cannes sont-ils autre chose que des « gates keepers », chargés de garder les portes du temple ? Ils acceptent très bien le sale boulot de s’assurer que les gueux restent bien loin du tapis rouge. Ils sont donc présidents de commissions chargées de financer les films, mêmes les films africains. Étrangement, c’est lorsqu’ils sont à ces postes que les films africains obtiennent le moins de financements au profit, parfois, des films asiatiques ou latinos… En dehors d’eux, “les Africains de service”, point d’Afrique !

Puisque les Africains du festival de Cannes sont censés nous représenter et que nous sommes bien dans un royaume africain, puis-je demander au festival de Cannes et à un de ses présidents de jury “africain”, de surcroit membre du gouvernement de son pays, de demander que soit annulée la condamnation à mort du blogueur Mohamed Cheikh ould Mkheitir qui a été confirmée le mois dernier par le gouvernement Mauritanien ?

Jean-Pierre Bekolo
Réalisateur

Auteur invité
Auteur invité