Football en famille : quand la CAN se perd en Guinée Équatoriale

Le président de la Guinée Equatoriale, S.E. Obiang Nguema, brandit la Coupe d'Afrique des Nations. Photo DR

Le président de la Guinée Equatoriale, S.E. Obiang Nguema, brandit la Coupe d'Afrique des Nations. Photo DR

Connaissez-vous la Coupe d’Afrique des Nations (CAN) ? Mais si ! Vous avez sans doute entendu parler de cette patate chaude footballistique dont on ne sait jamais si le pays organisateur sombrera, ou pas, dans la guerre civile avant de pouvoir accueillir les premiers supporters. Ambiance.

Prendra ? Prendra pas ? Pour la Confédération africaine du football (CAF), organiser une CAN, c’est un peu comme jouer au loto. Les pays candidatent, obtiennent l’organisation de la compétition, puis croisent les doigts pour que leurs villes ne sombrent pas dans l’anarchie d’ici la cérémonie d’ouverture. Depuis sa première édition en 1957 au Soudan, la coupe d’Afrique des nations a toujours été victime des instabilités politiques d’un continent africain massivement secoué par la corruption, les guerres civiles et les ingérences extérieures. Malgré tout, l’Afrique post-coloniale a toujours eu quelques foyers de démocraties plus ou moins autoritaires dont la stabilité pouvait raisonnablement laisser penser que la compétition ne serait pas interrompue avant que la finale n’ait été jouée. Quelques noms tels que le Ghana, le Soudan, l’Éthiopie ou la Tunisie revenaient régulièrement sur le devant de la scène en vue de promouvoir un football africain de plus en plus qualitatif.

Angola 2010 : tacles à la kalachnikov à Cabinda

Ces dernières années, la CAF a tâché de se tourner davantage vers des États africains à l’économie « pré-émergente » en laissant par exemple l’Angola organiser l’édition 2010. Ancienne colonie portugaise dévastée par une guerre civile de 40 ans suite à son indépendance, l’Angola affichait dans les années 2000 une croissance économique à deux chiffres, tirée en cela par l’exploitation de ses réserves de pétrole et ses liens privilégiés avec le monde lusitanophone que constituent entre autres le Portugal et le Brésil. Si l’Angola avait vraisemblablement les reins pour supporter les coûts d’organisation de la CAN 2010, force est de constater que la situation sociale critique du pays a été très largement, voire sciemment, sous-estimée. Excessivement pauvre, la société angolaise est toujours déchirée par des affrontements armées dans l’enclave de Cabinda, petit territoire isolé du reste du pays entre la République Démocratique du Congo et le Congo-Brazzaville. Le 8 janvier 2010, la sélection du Togo s’en va ainsi en bus disputer son premier match contre le Ghana au stade de Cabinda, sans se douter que les sécessionnistes des Forces de Libération de l’État du Cabinda les attendaient à la frontière pour les canarder au pistolet-mitrailleur. Résultat : l’entraineur-adjoint et le chargé de communication de la sélection, ainsi que le chauffeur du bus, trouvent la mort. Deux joueurs et sept autres membres du staff sont touchés.

La sélection, profondément choquée, retourne à Lomé au Togo, mais n’exclut pas de revenir jouer le reste des matchs de poule. « Pas question », répond la CAF. Le Togo ne veut pas jouer son premier match ? Eh bien le Togo sera disqualifié. Mieux, le Togo sera exclu des deux prochaines éditions de la CAN ! On va leur apprendre à se faire tirer dessus. Fort heureusement, la CAF, sur pression de la Fédération internationale (la FIFA, un autre exemple de transparence), renoncera à appliquer la seconde sanction.

Le Maroc et Ebola

Pour l’édition 2015, le Maroc, état libre et démocratique comme chacun sait, était censé être le pays organisateur. Mais voila, il se trouve que le contexte en Afrique de l’Ouest n’est pas particulièrement propice aux mouvements de foule. En Guinée, au Liberia et en Sierra Leone, une épidémie d’Ebola a fait son apparition et se répand de manière exponentielle à travers la région. Au 11 janvier 2015, l’OMS faisait état de plus de 21 000 contaminés dans ces trois pays, dont 8429 morts (lien en anglais). La maladie, qui se transmet par le toucher, est particulièrement meurtrière si l’on en juge par son taux de mortalité d’environ 70%. Ellepeut justifier de facto, à tort ou à raison, des décisions exceptionnelles telles que des mises en quarantaine ou des fermetures de frontières. Le Maroc, de son côté, a choisi de se retirer de l’organisation de la CAN. La CAF a décidé en conséquence de sanctionner. Ici encore, un pays qui veut avant tout préserver ses citoyens d’une menace de mort sérieuse se voit disqualifié d’office. La CAN n’aura donc pas lieu au Maroc, mais il faut pourtant qu’elle se joue. Des noms circulent sur un potentiel kamikaze capable d’organiser en deux mois une compétition sportive continentale tout en circonscrivant les risques de contagion d’Ebola et de guerre civile. L’Afrique du Sud avait déjà remplacé la Libye en 2013, mais hélas pour la CAF, elle ne fera pas l’édition 2015 du fait d’un budget trop serré. L’omniprésent émirat du Qatar a vu d’emblée l’opportunité de capter encore un peu l’attention du monde et les contrats publicitaires en se proposant aimablement de piquer la vedette aux Africains dans l’organisation de la coupe. On note l’altruisme, mais malheureusement pour les Qataris, la CAF a déjà son champion.

Malabo’s way of life

La Guinée Equatoriale, organisatrice de la Coupe d'Afrique des Nations 2015.

La Guinée Équatoriale, organisatrice de la Coupe d’Afrique des Nations 2015.

C’est ainsi que la Guinée Équatoriale se voit confier l’organisation de la Coupe d’Afrique desNations 2015. Applaudissements d’une presse soulagée, bien que la plupart du monde ne sache pas véritablement où se trouve cette Guinée-là, encore moins ce qu’il s’y passe.

Ce choix de la CAF serait pourtant surprenant, voire choquant, si les principales compétitions sportives qui se sont déroulées sur la décennie écoulée n’avaient pas habitué le public à les voir se dérouler dans des états corrompus jusqu’à l’os, en panne de démocratie, mais étonnamment « en développement » (comprendre « plein d’argent à dépenser »). Le cas de la Guinée Équatoriale ne fait que parachever une œuvre dont le cynisme a depuis longtemps cessé de révolter un public et des journalistes piégés par leur passion du « sport » et leurs propres compromissions.

La capitale, Malabo, se prépare à accueillir des centaines de milliers de spectateurs. Photo DR

La capitale, Malabo, se prépare à accueillir des centaines de milliers de spectateurs. Photo DR

Un président adulé par son peuple

La république de Guinée Équatoriale est un état hispanophone d’Afrique centrale, situé entre le Cameroun et le Gabon francophones, composée d’un peu plus de 600 000 Équato-guinéens. Ce pays a la particularité d’avoir sa capitale Malabo établie sur une petite île, tandis que la plupart de son territoire s’étale sur le continent africain. Indépendant depuis 1968, l’ex Guinée espagnole a vu en 1979 Teodoro Obiang Nguema Mbasogo s’installer au pouvoir. Formé à l’académie militaire de Saragosse, en Espagne, il finit par renverser son oncle au pouvoir en tant que chef des forces armées locales, puis devient président de la république en 1982 avec 95,38% des suffrages. S’ensuit un mandat éclatant de prospérité économique et d’ouverture sociale qui permet à Teodoro Obiang de bénéficier d’un immense soutien populaire et d’un statut de candidat unique aux élections suivantes. En 1989, les Équato-guinéens encore en capacité de marcher se déplacent de nouveau aux urnes et l’élisent avec 99,96% des voix, puis en 1996 (97% des voix), puis en 2003 (97,1% alors même que cinq candidats étaient autorisés). Son travail admirable à la tête de la Guinée Équatoriale, qui a consisté à gérer à sa main les ressources en pétrole de son peuple ainsi qu’à diversifier l’économie de son pays de manière un peu plus informelle (l’Organe international de contrôle des stupéfiants, qui dépend des Nations Unies, place la Guinée Equatoriale sur la liste des narco-états en 1997, tandis que le rapport de 2013 rappelle que le pays est l’un des rares en Afrique à n’avoir adhéré à aucun traité international relatif au contrôle des drogues), a toutefois connu les répercussions de la crise de 2008 et de la chute de popularité qui en a découlé, puisqu’en 2009, Teodoro ne fut élu qu’avec 95,19% des voix.

Des liens étroits avec les plus grands pays

Mais la Guinée Équatoriale, c’est aussi une histoire partagée avec les plus grandes puissances mondiales, notamment la France et les États-Unis. Teodoro Obiang est en effet connu pour faire formidablement bien marcher l’économie locale à Malibu, comme l’expliquait le New York Times en 2009 (lien en anglais), à force d’accumuler voitures de luxe, yachts, jets privés et villas.

Teodoro et son épouse Constancia aux côtés du couple Obama. Photo Maison Blanche / Lawrence Jackson

Teodoro et son épouse Constancia aux côtés du couple Obama. Photo Maison Blanche / Lawrence Jackson

La famille Obiang est également fort bien connue en France, notamment dans le milieu de la magistrature, puisque depuis 2010 Teodoro et son fils Teodorin (aux côtés de leurs amis les présidents congolais et gabonais Denis Sassou Nguesso et feu Omar Bongo) sont impliqués dans une enquête sur les circonstances de l’acquisition de leur patrimoine immobilier sur le sol français. Un mandat d’arrêt international fut émis en 2012 contre Teodorin Obiang parce qu’il refusait de se rendre devant les juges du fait de l’immunité dont il jouirait, selon lui, grâce à son statut de vice-président de la Guinée Équatoriale. L’héritier a malgré tout été mis en examen pour blanchiment début 2014 dans le cadre de cette affaire des « bien mal acquis », toujours en cours aujourd’hui…

Une CAN 2015 qui promet d’être un grand évènement

Sponsorisé par Orange.

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Il s’agira en tout cas d’une occasion inespérée pour les grandes chaines de télévision françaises et internationales de faire la promotion, après bien entendu avoir payé les droits de diffusion aux Qataris de BeIN Sports, de cette Afrique qui monte, émerge, et peut prétendre aujourd’hui à accueillir des compétitions sportives prestigieuses.

Par la grâce du président Obiang et de son fils, la Guinée Équatoriale a en effet toujours su rayonner à l’international, au point désormais d’obtenir contre toute attente, alors même que son équipe nationale de football avait été disqualifiée des phases de qualification, l’organisation de la Coupe d’Afrique des Nations en 2015. Les risques que constituent la perspective d’une guerre civile ou d’une contagion d’Ebola dans la région ne seront qu’un détail dans le vaste dispositif de sécurité qui s’annonce et qui permettra à n’en pas douter d’offrir aux millions de téléspectateurs et à une vingtaine d’oligarques équato-guinéens un moment convivial à partager en « famille » autour d’une bonne bière.

Baptiste Duclos
Baptiste Duclos, journaliste et rédacteur en chef de The Dissident.

Fiche d'identité


République de Guinée Équatoriale


Capitale : Malabo


Langues officielles : espagnol, français, portugais


Monnaie : Franc CFA


Superficie : 28 051 km²


Population : 722 254 habitants (juillet 2014)


Groupes ethniques : Fang (85,7%), Mdowe (3,6%), Annobon (1,6%), Bujeba (1,1%), autres (1,4%)


IDH : 0,554 (136ème, 2012)


PIB : 17 080 millions de dollars (estimation 2013)


Principales richesses naturelles (renouvelables et fossiles) : pétrole, gaz naturel, bois, café, cacao, riz, ignames, manioc, bananes, bétail.


Principaux acheteurs : Japon (18,8% des exportations), France (16,1%), Chine (11,7%), États-Unis (11,3%).


Principaux fournisseurs : Espagne (18,4% des importations), Chine (17,4%), États-Unis (11,1%), France (8%).


Source : CIA World Factbook