François Meyronnis : « Les classes moyennes savent qu’elles sont condamnées »

François Meyronnis, écrivain : "Les gens savent que tout repose sur du vide". Photo C. Hélie

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On le rencontre au Select, François Meyronnis. C’est ici, dans cette brasserie parisienne jadis fréquentée par Hemingway et Artaud, que l’écrivain travaille tous les après-midi. Depuis toujours, ou presque. À 52 ans, ce proche de Philippe Solers a consacré sa vie à la littérature, loin des radars médiatiques. Son cinquième et dernier livre, Tout autre, lève le voile sur son parcours, celui d’un irrégulier qui n’a jamais pris place « dans la ruche ». Entretien.

The Dissident : La parole est au cœur de votre travail d’écrivain. Dans Tout Autre, vous racontez qu’enfant, vous faisiez tout pour détourner celle de votre maîtresse d’école, afin qu’elle ne vous atteigne pas…

François Meyronnis : Oui, j’avais l’impression que la parole qui m’était adressée n’était pas en mesure de me nourrir. Que si je l’acceptais telle qu’elle m’était livrée, elle pourrait se transformer en poison. Du coup, je faisais en sorte de me couper complètement de cette parole, par une espèce de concentration perpétuelle. Et j’essayais de me remettre en vie à travers ce que j’appelle les noms. Certains m’aimantaient plus que d’autres : Tarquin le Superbe, Jean Des Bandes Noires… C’étaient souvent des rois ou des princes, généralement étrangers. Et s’ils étaient Français, ils avaient toujours une forme d’étrangeté.
À travers les noms, c’est la noblesse qui m’attirait. Contre le milieu ambiant. La classe moyenne, l’ordre républicain… Ces choses-là me semblaient misérables. Alors je m’efforçais d’asseoir en moi une forme de noblesse.

Vous avez conservé cette irrégularité, et avez finalement respecté le mot d’ordre des situationnistes à la lettre, « Ne travaillez jamais »…

Travailler ne m’est jamais venu à l’esprit en fait. Quand j’étais enfant je ne voyais que des blasons [rires]. Le concept de travail était pour moi quelque chose d’obscène. Comme toutes les valeurs de la classe moyenne. Le concept même d’agrégation – qui signifie quand même « rejoindre le troupeau » – m’est tout simplement insupportable. Je me suis donc dit que j’allais faire autre chose. C’est vrai qu’à 15 ans, il y a eu une coupure avec la découverte de Lautréamont. Et plutôt que ne me normaliser, j’ai choisi de radicaliser ma dissidence.

Vous ne considérez pas la littérature comme un travail ?

En un sens si, mais ce n’est pas un travail essentiel. C’est un approfondissement de l’inutile. C’est peut-être là d’ailleurs qu’il y a la plus grande urgence. La société bourgeoise a jeté l’interdit sur l’inutile. Le monde actuel est fondé sur une décision : tout est profane, donc tout est utile. La contrepartie, c’est que si tout est profane, la réciproque est vraie : tout est sacré. Mais si tout est sacré, tout doit être détruit. Et c’est ce que nous montre ce monde qui s’autodétruit. Moi je n’ai jamais pensé que tout était profane. J’ai un rapport avec le sacrifice, avec le sacré, et donc avec l’inutile. Il ne s’agit pas simplement de cultiver une sorte de singularité élégante. C’est aussi un écart qui permet d’envisager le monde d’une toute autre manière.

Selon vous, « la parole ne nomme plus »…

Nous avons un rapport instrumental avec la parole, qui fait qu’elle se détourne de nous. On a décidé de fabriquer ce monde qui, au bout d’un moment, est lié à une espèce de processus, et nous échappe. Avec « les temps modernes », nous partions de l’idée que l’Homme allait se créer lui-même, être autonome, se donner sa propre loi… Et cette logique est la même jusqu’à l’auto-fabrication. Mais quand l’Homme arrive à réaliser le programme, une étrange courbure fait qu’il devient un produit. On parle de manipulation génétique, l’alliage entre la biologie et la cybernétique devient possible. Évidemment, tout ça part du principe que la parole n’est rien qu’un équipement à notre service. Et le reste s’ensuit. Si on envisage la parole uniquement comme un instrument, ça veut dire qu’il n’y a plus aucune poésie possible. La contrepartie, ça veut dire que les être parlants sont des déchets. Un déchet ça s’évacue.

C’est une conception extraordinairement misérable de ce qu’est un être parlant.

Vous évoquez une époque que vous jugez « vouée à la décomposition »…

Le ravage suit son cours, et je ne vois plus quelque volonté humaine que ce soit qui puisse interrompre ce processus. Ça a lieu, ça se déploie, on appelle ça « économie ». C’est un système qui aboutit à la destruction et à la dévastation. Et on comprend qu’aucun soi-disant « décideur » n’est en mesure de faire quoi que ce soit. Il n’y pas de frontalité possible. On peut s’opposer à un pouvoir qui aurait une assise déterminée, or la domination présente est essaimée, elle est en quelque sorte évanescente. Être dissident, c’est prendre la mesure de ça. Être capable de comprendre que, dans la dialectique du maître et de l’esclave, le maître a joué le coup le plus extraordinaire qu’il pouvait jouer : disparaître. L’esclave n’a plus personne devant lui. Du coup il n’y a plus que des esclaves. Un dissident, c’est donc celui qui est capable de jouer avec le « tout autre ». Quand tout se ferme, curieusement, quelque chose s’ouvre comme jamais, et ce qui aurait été de l’ordre de l’ésotérique apparaît sous nos yeux. À condition qu’on se donne les moyens de le voir, bien sûr. On peut dire que c’est un âge apocalyptique, au sens où c’est un âge de révélation.

La question de la « mort-vivante » est très présente dans votre livre…

Effectivement, si on décide que tout est profane, les vivants se croient seuls. Les morts, dont on ne sait plus quoi faire, ont disparu. Et celui qui croit vivre dans une vie complètement profane, séparé de tout ce qui l’a précédé, a toutes les chances d’être un mort-vivant. lI est coupé de son ombre. Or ceux qui n’ont plus d’ombre, ce sont les morts. Dans toutes les traditions spirituelles, on nourrit son ombre, les êtres parlants ont un rapport avec les défunts. N’avoir aucun rapport avec eux aboutit à des choses terribles. C’est ce qu’on appelle un déficit de symbolique.

En même temps les morts nous font honte, surtout pour les Français. Ils sont précédés par une énorme grandeur, dont on est coupé, dont on ne peut pas être fier. Sauf qu’on sait que ça existe et que ça nous humilie radicalement. C’est une expérience qui produit une crise d’identité et des symptômes politiques dangereux. Les Français sont dans un tel état de dégradation que des propositions jugées absurdes il y a quelques années deviennent tout d’un coup plausibles. Je dirais même presque inévitables. Donc ces problèmes de mémoire sont assez graves.
Un roman français de Beigbeder, qui est un peu le contraire de Tout Autre, commence d’ailleurs par une amnésie. Ce grand bourgeois se rend compte qu’il est aussi coupé de ces ancêtres que le premier péquin venu, qu’il n’a aucun rapport avec ce qu’il est. On aboutit alors à une forme de somnambulisme suicidaire. C’est exactement le contraire de ce que je prône et de ce que je suis.

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Aurélia Blanc
Aurélia Blanc, journaliste indépendante. Passée par Respect Mag ou le Bondy Blog, je traîne mes guêtres sur le web, dans la presse magazine ou dans l'édition.