Frédéric Bosqué : « La transition n’est pas un gadget pour bobo »

Frédéric Bosqué

Frédéric Bosqué

Responsable de structures de l’économie sociale et solidaire, « coach » en gestion des émotions, praticien des monnaies locales et citoyennes, militant pour l’instauration d’un revenu de base inconditionnel : si Frédéric Bosqué parle beaucoup, il agit plus encore. Son parcours, qu’il sait rythmer de tournures crues mais chantantes, ce Montalbanais de naissance l’a bâti au prisme de ses valeurs humanistes, mais toujours en y associant son gout d’entreprendre. L’objectif ? Généraliser sur les territoires de vie les outils qui permettent de « passer d’une société de production, où l’homme et la nature ne sont que des prothèses aux processus industriels, à une société de l’émancipation, où l’humain pourra expérimenter le chemin de son propre bonheur ». Lorsque l’imaginaire Görzien trouve son entrepreneur de terrain, les vieilles certitudes n’ont qu’à bien se tenir.

The Dissident : Vous avez débuté votre formation à la fin des années 1970 par un CAP Hôtellerie, chouette expérience ?

Frédéric Bosqué : Super expérience ! Ma vie a véritablement commencé à 16 ans et demi avec l’école hôtelière. Je pense que je recherchais un moyen de devenir autonome assez rapidement, ce qu’offrait cette formation. C’est à partir de ce moment que je me suis ouvert, que j’ai commencé à vouloir agir, prendre des responsabilités. Je me rappelle de réunions avec le proviseur et les professeurs où l’on réfléchissait sur les moyens à mettre en œuvre pour améliorer la vie au sein du lycée.

« L’engagement, je ne l’envisage pas
sans le plaisir »

L’école m’a aussi transmis cet esprit de services et de « plaisirs de la vie » que je conserve depuis, car l’engagement je ne l’envisage pas sans le plaisir. Mais c’est aussi mon oncle barman qui m’a donné le gout du métier : cette position m’offrait la possibilité de papoter avec les clients et je trouvais ça humain et sympa !

Vous avez rapidement bifurqué vers la création et la gestion d’entreprise, devenant successivement gérant de coopérative, président d’entreprise d’insertion, directeur d’entreprise adaptée… Vous recherchiez plus d’action ?

Je devais être musicien ! Mais à 20 ans, lors d’une sortie de concert à Toulouse, je suis tombé sur un sans-abri qui dormait dans sa pisse et son vomi. Ça a été une première rencontre avec la misère sociale qui a été un déclencheur radical pour le reste de ma vie ! Je me suis dit que ce n’était plus possible d’être aussi heureux dans un monde où il existait autant de misère. A partir de là a commencé ma quête d’instruments qui me permettraient de contribuer à résoudre cette misère sociale. Une autre expérience, qui m’a directement impacté, m’a fait réfléchir sur le rôle de l’économie dans notre société. Dans les années 2000, j’ai dû déposer le bilan de ma boite suite à la spéculation des valeurs dot-com.[1] J’ai réalisé le « plafond de verre » que représentait le monde de la finance et j’ai compris que cette façon de faire de l’économie ne me correspondait pas. J’ai alors créé – puis transmis à mes salariés, devenus coopérateurs – deux entreprises sociales : une entreprise adaptée dans le domaine de l’intérim social et une coopérative dans le domaine du handicap.

Vous vous revendiquez d’ailleurs « entrepreneur humaniste » : cela signifie que les autres ne le sont pas ?

Le problème, c’est que l’on regroupe sous le terme d’entrepreneur des métiers qui ne sont pas les mêmes. J’ai toujours vu l’entreprise comme un moyen de créer de l’abondance pour répondre à des besoins, autrement dit pour mettre ensemble des personnes autour d’un projet dans l’objectif de faire plus et mieux que ce qu’on aurait fait tout seul. Un entrepreneur qui maintiendrait en rareté sa production dans le but ultime de faire de l’argent changerait déjà de nature.

Dès lors, comment les différencier ?

Le débat sur la délimitation du secteur de l’entrepreneuriat social et solidaire est vieux comme le monde et pose encore question aujourd’hui. J’ai pour ma part un petit désaccord avec la définition française qui consiste à accorder l’appartenance d’une entreprise au secteur de l’ESS uniquement en fonction de son statut (d’association, de coopérative, de mutuelle). Par exemple, on retrouve aujourd’hui sous ce statut des grandes banques qui spéculent sur des valeurs boursières, qui investissent dans des paradis fiscaux, et dont les objectifs sont avant tout lucratifs, et ce alors que des petites entreprises ne possédant pas ces statuts développent des externalités positives pour la société et la nature. Quand je rajoute le suffixe « humaniste », ce n’est donc pas seulement par souci de provocation, c’est aussi pour me démarquer de ces entreprises dont le profit à court terme est devenue une obsession, et de montrer que c’est possible pour un entrepreneur d’appliquer des méthodes et des objectifs respectueux de l’humain et de la nature.

Rester humain tout en assumant des fonctions de décideur c’est donc possible selon vous ?

Bien sûr ! Mais c’est d’abord aux salariés qu’il faudrait le demander… Toutes les entreprises dont j’ai été acteur ont été dirigées soit au consensus, soit au consentement,soit aux 2/3 des voix en cas de vote. Les salariés étaient parties prenantes dans les décisions stratégiques et la définition des cahiers des charges de l’entreprise. A chaque fois que j’ai décidé seul, j’ai toujours pensé que c’était une erreur, que c’était un symptôme du mauvais fonctionnement de l’entreprise. Mais il arrive parfois que l’entreprise peine à sortir d’un conflit et donc à décider sur des questions vitales, et c’est là qu’intervient le rôle du dirigeant qui doit trancher. C’est donc très important que les parties prenantes de l’entreprise choisissent celui ou celle qui va jouer ce rôle de médiateur. Plutôt que quelqu’un qui cherche à imposer sa volonté en permanence, un dirigeant doit être un médiateur qui aide les autres membres de l’entreprise à passer les caps difficiles.

Cette volonté de rendre l’économie plus humaine, ces idées d’éthique sociale, de coopération et d’autonomie ne datent pas d’aujourd’hui : on les retrouve par exemple chez un Fourier, un Proudhon, un Godin, ou un Gide, ayant tous vécus au XIXe siècle… Vous vous sentez proche de cette mouvance ?

Oui très proche. Ces mouvements, qu’ils soient issus du socialisme, du communisme ou même du mouvement social-chrétien, sont tous porteurs de valeurs humanistes, c’est-à-dire qu’ils considèrent que l’Homme est autre chose qu’une prothèse à une intention divine, naturelle ou sociale. Ils portent aussi des valeurs d’autonomie dans leurs missions de réappropriation des moyens de production, des moyens de distribution, des moyens d’échange ou de la gouvernance. En fait, toutes ces convictions dites du « socialisme utopique » [2] qu’ont choisi d’abandonner, à tort, le Parti Communiste et le Parti Socialiste. Je me sens profondément ancré dans cette volonté de donner aux êtres humains la possibilité d’expérimenter par eux-mêmes le chemin de leur propre bonheur, dans le respect des autres et, je rajouterai aujourd’hui car c’est fondamental, de la nature. Je pense que la mise à disposition de ces outils devait être la vocation première de tout gouvernement.

Ces idées vous paraissent-elles aujourd’hui véhiculées par des personnalités ou des structures ?

Pour tout dire, je me sens un peu orphelin sur le plan de la pensée. Je renvoie dos à dos les politiques dites libérales qui veulent nous transformer en prothèse économique, en appareil de production destiné à générer des richesses en monnaie, et l’ensemble des mouvements plutôt de tradition socialistes et marxistes qui nous réduisent à un appareil de production mais cette fois-ci dans une intention collectiviste. Je crois que ces deux grandes tendances – qui ne le sont peut-être plus pour longtemps – forment en fait les deux roues d’un essieu qui ne nous correspond plus pour décrire le monde. Les partis politiques sont nés à un moment de l’Histoire où leur présence était nécessaire, mais aujourd’hui je crois qu’ils sont dépassés et que nous avons un besoin pressant de renouvellement. En même temps, je constate que la représentation vient souvent avec la généralisation des idées, et que si nos ainés avaient attendus d’être représentés pour mettre en place les droits de l’Homme et le progrès social ils n’auraient jamais pu le faire !

Personne donc, sinon vous-même, pour porter vos valeurs dans notre société ?

Si, bien sûr. Ma vision s’est construire au fil de rencontres et de lectures. Je suis un ami du philosophe Patrick Viveret [3] et nos échanges sont à chaque fois très riches. J’ai également été considérablement marqué par le travail du philosophe et journaliste André Görz [4], pourtant disparu dans une certaine ignorance il y a huit ans, et dont la pensée ne me parait pas être assez représentée dans notre société, y compris chez les écologistes. Comme l’avait déjà observé Görz, je crois que nous avons du mal en ce moment à quitter une société de production pour entrer petit à petit dans une véritable société d’émancipation.

« Il est utile de temps en temps, comme on se brosse les dents, de se nettoyer le cerveau ! »

J’aime aussi beaucoup me référer à l’action non-violente de Gandhi : loin de son image de bisounours, il avait d’abord compris que le pouvoir d’action était économique, entre les mains des Indiens qui consommaient les produits anglais. Mais pour répondre à votre question, je me sens plutôt représenté aujourd’hui par tous ces mouvements alternatifs et citoyens qui cherchent à élaborer des solutions bricolées pour que leur vie leur appartienne en propre.

Revenons à votre parcours. Vous avez en parallèle suivi des formations en gestion des émotions. « Prendre soin des âmes », c’est important ?

 J’ai pris soin de la mienne d’abord ! Très tôt, j’ai pris conscience que mon développement personnel était nécessaire à mon développement social, notamment pour me désaliéner de toutes les contraintes que fait peser sur nos épaules la société. Les techniques de développement personnel m’ont été d’une aide précieuse pour canaliser mes émotions et j’ai vite eu envie de les transmettre aux autres. D’où mon expérience de « coaching » auprès d’entrepreneurs ou de responsables associatifs pour les aider à dépasser leurs mécanismes d’angoisse et à gérer les inquiétudes inhérentes à leur travail. J’ai notamment pu expérimenter les techniques de Programmation Neuro-Linguistique [5] et de « pleine conscience – pleine présence», sorte de « laïcisation » des techniques bouddhistes de méditation et de respiration, qui permet par une pratique quotidienne d’améliorer la relation avec ses émotions un peu trop débordantes. C’est aussi un « kit de survie » pour le militant ! Je dis ça en rigolant, mais beaucoup de volontaires engagés dans la transition sont amenés à être en contact avec des informations négatives ou destructrices, ce qui n’aide pas forcément à inspirer de la joie et de l’espérance aux autres… Il est donc conseillé, de temps en temps, comme on se brosse les dents,  de se « nettoyer » le cerveau !

Vous évoquiez tout à l’heure votre ami Patrick Viveret. Vous êtes également membre du mouvement Sol pour une appropriation citoyenne de la monnaie et vous avez participé à la création du Sol Violette à Toulouse et du Sol Olympe à Montauban : en quoi la monnaie est-elle un bulletin de vote aujourd’hui ?

MLC - Frédéric BosquéUne des pistes de la transition, sinon la principale, se trouve dans la fin des monopoles monétaires. Je m’explique. Nous sommes aujourd’hui dans un état de « rareté monétaire », non pas qu’il n’y ait pas assez de richesses pour tout le monde, mais parce qu’il n’y a pas assez de monnaie en circulation dans l’économie réelle. Aujourd’hui, pas moins de 98% des échanges monétaires se font dans les économies spéculatives des marchés financiers et seulement 2% dans l’économie réelle ! Il nous faut donc nous réapproprier l’outil monétaire pour enraciner notre force économique dans un territoire de vie et empêcher cette force vive que nous créons d’être aspiré par les marchés financiers. Comment ? En émettant notre propre monnaie utilisable dans un réseau d’acteurs de notre territoire que nous aurons définis. A partir du moment où j’étends la démocratie aux marchés, où je fais le choix de transférer mon pouvoir d’agir du bulletin de vote classique qui me permet d’élire des représentants tous les 3, 4 ans, au bulletin monétaire que je tiens dans ma main tous les jours, je vais permettre une accélération phénoménale du processus de transition, croyez-moi !

On comprend le principe, mais plus concrètement ça donne quoi ?

D’abord, si je reprends 1€ à des banques commerciales classiques pour le transférer sur des comptes d’épargne éthique, je vais diviser par 12 la capacité de ces banques commerciales à créer du crédit et donc leur capacité à s’en servir essentiellement pour financer les marchés financiers.

« Utiliser une monnaie  citoyenne est l’acte le plus
révolutionnaire que nous pouvons faire au XXIe siècle ! »

Ensuite, je vais par le même geste multiplier par 12 la capacité de crédit des banques éthiques qui vont s’en servir pour financer l’économie réelle et les acteurs respectueux des humains et de la nature. Simplement en transférant mon argent d’un banquier vers un autre, je suis en train de fabriquer un levier de 24 pour la transition ! Les monnaies locales complémentaires (MLC) ne sont pas un « gadget pour bobo », utiliser une monnaie citoyenne est l’acte le plus révolutionnaire que nous pouvons faire au XXIe siècle ! Si demain les citoyens commençaient à changer ne serait-ce que 15% de leur pouvoir d’achat en MLC, ça veut dire que nous serions en mesure de récupérer toute la monnaie émise par la Banque Centrale, rien de moins !

C’est en effet assez puissant, mais est-ce si facile de participer, est-ce autorisé par l’État ?

Même s’il existe encore des carcans juridiques, c’est en fait assez simple. Tout le monde peut dès à présent ouvrir un compte dans une banque éthique comme la Nef [6]. Tout le monde peut dès à présent acheter ses produits via une monnaie locale et, s’il n’en existe pas près de chez lui, la créer ! Je crois qu’on ne se rend pas bien compte des moyens d’actions que nous offre la nouvelle loi sur l’ESS [7]. C’est la première fois à ma connaissance que l’on autorise des citoyens à se regrouper pour créer une monnaie complémentaire à la monnaie centrale alors que, jusqu’à présent,nous étions simplement tolérés par la Banque de France. Aujourd’hui, on ne peut plus dire qu’on n’a pas de pouvoir d’action pour transformer les choses, mais ça passe par des outils d’échanges et de consommation, en complément du vote !

L'Inconditionnel, journal sur le revenu du base.

L’Inconditionnel, journal sur le revenu du base.

Un autre outil au service de la transition, le Revenu de Base Inconditionnel, fait lui-aussi son chemin et vous n’avez pas manqué de participer à sa promotion : c’est quoi l’idée ?

C’est de donner à chacun les moyens de choisir au mieux son existence pour expérimenter le chemin de son propre bonheur dans le respect des humains et de la nature. Avec ce revenu, la garantie d’un apport monétaire pour vivre ne provient plus de mon action individuelle dans la production marchande mais de la capacité collective de la Nation à l’honorer. On pourra choisir son activité sans rendre son existence dépendante de la vente de sa force de travail. Sans le chantage à la faim qu’exerce le monopole de l’activité marchande à distribuer des revenus suffisants, ce sont des pans entiers de l’économie marchande qui vont s’écrouler et disparaître pendant que de nouvelles activités choisies vont jaillir du fait du temps libre généré par ce nouveau revenu. C’est l’assurance de passer à terme, sans violence je l’espère, d’une société de la production à une société de l’émancipation.

Plus concrètement ?

Je vais reprendre la définition en cinq critères du mouvement pour un revenu de base. Le RBI est inconditionnel, il n’y a pas de condition pour le recevoir, il est accessible à tous sans distinction. Il est inaliénable, personne ne peut vous le prendre, même en cas de dettes ou de prison par exemple. Il est versé de la naissance à la mort, de votre première inspiration à votre dernière expiration. Il est cumulable avec n’importe quelle activité marchande, il ne stigmatise pas une partie de la population. Il est individuel, il est versé à une seule personne, pas à un foyer. Si ces cinq critères ne sont pas respectés, ce n’est pas le RBI que je défends.

Mais ce RBI n’existe-t-il pas déjà en France, redistribué sous formes d’aides sociales ?

En France il existe trois formes d’allocations. Les allocations assurantielles (chômage et maladie), on n’y touche pas. Les allocations de transferts de revenus des actifs vers les inactifs (la retraite), on n’y touche pas non plus. Le RBI va toucher à la troisième forme d’allocations, les allocations de solidarité. Ce système est une jungle épouvantable que même les plus hauts fonctionnaires ne comprennent plus. Marc De Basquiat [8] a analysé en profondeur toutes les formes que pouvaient prendre ce système à partir des travaux de Piketty sur le modèle fiscal français. Et il a découvert qu’il existait plus de 150 façons différentes en France de redistribuer de la monnaie à des personnes en situation d’exclusion financière ! Le plus aberrant, c’est qu’il y a des personnes très riches qui touchent plus parce qu’ils ont plus d’enfants que des personnes en situation d’exclusion qui n’en ont pas. Une grosse partie du RSA n’est d’ailleurs pas touché par ceux qui pourraient en profiter. Alors ce mille-feuille, on l’aplatit, et on en fait un flan aux œufs : on fusionne ces 152 aides en une seule et on la donne à tout le monde ! Ça aura à la fois le mérite de simplifier la procédure et de rendre leur dignité à ceux qui le touche et qui n’auront plus à se justifier.

Quel serait le montant d’un tel revenu ?

Il y a au sein des militants un vif débat qui fait osciller le RBI entre pas moins de 450€ et pas plus de 1500€. Le mouvement ne se prononce pas là-dessus et laisse soin à la communauté politique de décider de ce montant.

Mais vous, votre avis ? Vous dites que même pour un euro, vous voteriez ce projet…

Je ne me bats pas sur le montant, je me bats sur l’introduction d’un nouveau droit, le montant viendra ensuite. Le droit de bénéficier d’un revenu pour exister indépendamment d’une activité marchande est selon moi au moins du même niveau de transformation sociétale que la fin de l’esclavage ou du travail des enfants. Au XVIIIe siècle, des enfants poussaient des wagonnets dans les mines et tout le monde s’en foutait car c’était considéré comme normal. C’est grâce à l’action d’une minorité que ce type de travail a été interdit. Et bien je pense que les esclaves aujourd’hui sont les salariés ou les petits patrons, contraints de bosser pour survivre. On doit leur donner le droit de choisir leurs activités.

On imagine que le montant dépendra surtout de ce que l’on peut financer ?

Personnellement je pense que 450€ ce n’est pas assez et qu’il faut le monter au moins jusqu’à 831€, 1€ au-dessus du seuil de pauvreté. Marc De Basquiat a montré dans son étude que la fusion des 152 aides permettrait déjà, sans augmentation d’impôts ni diminution des allocations actuelles, de donner par mois à tous les français 450€ pour les adultes et 225€ pour les enfants. Le reste, pour arriver à 831 euros, on peut le trouver en réformant le principe de création monétaire et en le confiant aux citoyens.

L’argent que les enfants ne peuvent pas utiliser avant leur majorité, c’est bête de le laisser dormir…

C’est juste. Je fais partie de ceux qui pense que nous devons donner la même sommes aux adultes et aux enfants mais n’en confier qu’une demi part à leur parent jusqu’à l’âge adulte. L’autre demi part, pourrait être placée dans un fond d’investissement pour la transition, qui nous permettrait d’investir dans l’appareil de production local pour le rendre suffisant et durable, mais aussi d’accompagner les citoyens qui veulent relocaliser leur production, voire devenir autonome. Bien sûr,ce capital sera rendu 18 ans plus tard à son destinataire majeur avec en plus un abondement lié à la création de richesse à laquelle il aura contribué durant toutes ces années dans son territoire de vie.

Mais n’existe-t-il pas un risque d’utilisation contre-productive du RBI, par exemple en réinjectant sa masse monétaire dans les circuits financiers et de consommation classiques ?

Oui, si nous le versons seulement en euros. Non si nous le versons au maximum en monnaies citoyennes qui irrigueront les organisations à la production locale et durable. Cela revitalisera le tissu économique local et donc par effet boule de neige redonnera des revenus fiscaux aux communes qui pourront à nouveau avoir les moyens de préserver nos biens communs et d’étendre nos libertés individuelles. Comme le dit mon ami Patrick Viveret, le RBI est un « bâton de marche » : si on le transforme en « bâton magique », il deviendra vite un « bâton merdeux ». Il faut le faire fonctionner en synergie avec les autres piliers de base d’une société d’émancipation : réappropriation des moyens de production et des moyens d’échanges, on l’a vu, mais aussi de distribution.

Est-ce justement pour reprendre la main sur la distribution que vous avez fondé le groupement d’achat de proximité Katao ?

Exactement. Lorsqu’avec des amis nous avons pris conscience de l’incidence que pouvait avoir sur l’environnement et sur les humains l’achat de certains produits, on s’est demandé comment, à notre petit niveau, on pouvait faire pour réduire ces impacts. On a pris un tableur, on a noté tout ce que chacun achetait tous les jours et on a regardé pour chaque cas s’il existait des producteurs proches de chez nous. Au début, les gammes étaient très peu diversifiées et on sentait un peu tous la même odeur de gel douche ! Puis, progressivement, notre groupe s’est agrandi et on a développé un logiciel libre, Katao, dont la vocation est de fédérer des groupements d’achat et de donner un circuit de distribution aux producteurs locaux et vertueux afin que ceux-ci puissent profiter d’un réseau de clients capables, par un nombre croissant d’achats, de rendre accessible les produits et les services aux modes de production durable.

C’est donc d’une contamination par petits gestes conscients plus que d’un « grand soir » que nous avons besoin pour transformer la société ?

Lors de mes premiers engagements, quand j’avais une vingtaine d’année, je pensais que les méchants étaient les riches… et que les gentils… étaient les pauvres !

« Dire au citoyen que tout est de la faute de certaines personnes
ou de certaines idées le dégage de sa responsabilité
individuelle et donc de sa capacité d’action »

J’ai rapidement déchanté quand j’ai réalisé que nous étions tous co-responsables de la situation. Je pense que ce n’est pas rendre service au citoyen que de lui dire que tout est la faute de certaines personnes ou de certaines idées. Cela nous dégage de notre responsabilité individuelle et donc de notre pouvoir d’action. Pour changer les choses nous n’avons pas besoin d’attendre le grand soir ou le messie : changer les choses c’est tous les jours par des petites actions conscientes. Mais je ne dis pas que c’est facile ! Il est important que chacun puisse se positionner par rapport à ce qu’il se sent capable de faire évoluer.

Quand bien même un tel mouvement se mettrait en marche, imaginons qu’il aille à l’encontre des intérêts d’une certaine oligarchie en place et que celle-ci vous fasse obstacle : feriez-vous appelle à la désobéissance civile ?

Je pense qu’il y a un chemin avant la désobéissance pure et dure. Créer des centres de production pour être autonome, les relier par des réseaux de distribution, mettre en place des moyens d’échange alternatifs, créer des revenus d’autonomie… Tout cela, la loi nous le permet aujourd’hui. Avant de désobéir à la loi, ce qui n’est pas un acte sans dommages collatéraux, je voudrais être sûr que j’ai d’abord essayé dans le cadre qui m’était donné. Les puissants ne sont grands que parce que nous les laissons faire ! Après, bien sûr, si un gouvernement va à l’encontre des droits humains, j’ai non seulement le droit mais surtout le devoir de désobéir, c’est écrit dans la Déclaration des Droits de l’Homme de 1793 [9] !

Vous avez 50 ans mais encore des idées plein la tête. Votre dernier projet, la création de l’éco-village TERA,cherche à faire, entre autre, la démonstration par la preuve de vos idées ?

Si l’on veut, oui. A presque 30 ans d’engagements pour remettre l’économie au service de la vie, je viens de me rendre compte que tous ces engagements étaient trop séparés et isolés les uns des autres. C’est pour cela, qu’avec des amis citoyens, nous avons lancé MUSE, un manifeste qui a pour but de remettre de l’esthétique en politique et de faire de la commune la finalité de toute action politique [10]. A partir de cette expérience m’est venu le concept de « coopérative intégrale », c’est à dire la fusion entre une commune et une coopérative dont le projet d’éco-village Tera sera une expérimentation concrète d’ici à 10 ans. L’idée est de garantir à tous les habitants de cette commune du XXIe siècle un revenu d’autonomie nanti sur la capacité de production durable et locale de leur territoire de vie. Amorcé en euros il sera progressivement versé en monnaie citoyenne locale. Bien sûr, si la production locale ne suffit pas à satisfaire les besoins fondamentaux, des échanges pourront avoir lieu au-delà du territoire de vie, mais dans la mesure où ceux-ci font la preuve d’une valeur ajoutée sociale et environnementale mesurable et acceptable. L’idée est simple : on installe sur une petite commune en train de crever sur le plan économique et démographique au minimum 300 et au maximum 1800 habitants avec tout ce qui se fait de mieux en matière de production durable et de gouvernance partagée.

Pourquoi avoir choisi le rural, une commune en train de mourir ?

C’est paradoxalement dans ces petites communes délaissées du plus grand nombre que se trouvent les plus motivés ! Lors de mes deux tours de France en vélo avec assistance électrique, je suis allé à la rencontre d’une foule de petits élus locaux, entrepreneurs, associatifs, citoyens que j’ai senti désireux d’action et profondément engagés pour leurs territoires. C’est aussi ici que j’ai pu constater la présence de ressources indispensables à notre projet d’autonomie : terre, eau, soleil, vent, tout est déjà là pour réhabiter le présent ! Enfin, dans ces petites communes, on évite la concentration des problèmes qui peut exister dans les grandes villes du fait de l’entassement des gens [11]. Je pense par exemple à la gestion de la paix sociale ou à la pollution. Mais je dois dire que ce choix du rural est aussi stratégique : il permet de s’éloigner suffisamment de la pression économique, politique et sociale du système dominant pour ne pas brimer ou décourager les jeunes pousses. L’idée c’est aussi de s’autoriser à respirer, de retrouver de la capacité d’agir dans son milieu immédiat.

Element de vie autonome - Frédéric Bosqué.

Pourquoi dans ce cas ne pas rejoindre une ZAD ?

C’est un autre projet. Je ne dis pas qu’il n’est pas bon, je dis qu’il n’est pas le mien. Il faut à mon avis se retirer suffisamment loin pour se détacher de la pression mais rester suffisamment prêt pour pouvoir remailler une nouvelle société. Il faut atteindre un niveau équilibré qui nous redonne la possibilité d’agir sur notre milieu immédiat tout en restant « connecté » pour faire tache d’huile.

Références

[1] La « bulle internet » est une bulle spéculative qui a affecté les « valeurs technologiques », c’est-à-dire celles des secteurs liés à l’informatique et aux télécommunications sur les marchés d’actions à la fin des années 1990. Son apogée a eu lieu en mars 2000.

[2] Le socialisme utopique se caractérise par sa volonté de mettre en place des communautés idéales selon des modèles divers ainsi que sa méthode de transformation de la société qui, dans l’ensemble, ne repose pas sur une révolution politique, ni sur une action réformiste impulsée par l’État, mais sur la création, par l’initiative de citoyens, d’une contre-société socialiste au sein même du système capitaliste. Il connaît son apogée avant 1870, avant d’être éclipsé, au sein du mouvement socialiste, par le succès du marxisme.

[3] Ancien conseiller référendaire à la cour des comptes, Patrick Viveret est philosophe et essayiste. Il a notamment mené une réflexion sur les notions d’indicateurs de richesse et de croissance (voir son rapport Reconsidérer la Richesse) et a initié le mouvement Sol. Aux côtés d’Edgar Morin et de Stéphane Hessel il a en outre fondé en 2012 le collectif citoyen « Roosevelt 2012 ».

[4] Un temps animateur de la revue Les Temps Modernes de Jean-Paul Sartre, AndrèGorz a été journaliste à L’Express puis co-fondateur du Nouvel Observateur avant de s’en désolidariser. Il a été un des premiers à développer les bases de l’écologie politique et ses réflexions sur la place du travail et du temps choisi, la critique du capitalisme, le revenu d’existence, sont brulantes d’actualité. Voir notamment son ouvrage Misères du présent, richesse du possible dans lequel Görzpropose un ensemble de politiques pour une véritable écologie et explique que la sortie du capitalisme a déjà commencé, notamment via les mouvements citoyens et les expérimentations alternatives…

[5]La programmation neuro-linguistique (PNL) a été mise au point en 1972 par John Grinder, professeur de linguistique, et Richard Bandler, mathématicien et psychothérapeute. Elle est un ensemble de techniques de communication et de transformation de soi qui s’intéresse à nos réactions plutôt qu’aux origines de nos comportements. Elle propose une grille d’observation pour améliorer la perception que nous avons de nous-mêmes et des autres et de se fixer des objectifs afin de les réaliser. Une de ses ambitions est de permettre de programmer et reproduire ses propres modèles de réussite.

[6] La Société financière de la Nef est une coopérative de finances solidaires. Elle exerce une double activité de collecte d’épargne et d’octroi de crédit dans le cadre d’un agrément de la Banque de France. Les financements accordés par la Nef permettent de soutenir la création et le développement d’activités professionnelles et associatives à des fins d’utilité sociale et environnementale, voir http://www.lanef.com/

[7]La nouvelle loi permettraune reconnaissance de principe de l’existence des monnaies locales en tant que moyen de paiement. Les associations porteuses de projets de création de monnaies locales pourront les présenter plus facilement auprès des collectivités locales. Pour autant, elles devront toujours demander une dérogation à l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR), chargée de délivrer les agréments aux établissements financiers. De plus, les organismes de l’ESS seront autorisés à émettre et gérer ces monnaies uniquement à condition que ce soit leur « unique objet social », ce qui obligera les associations multi-activités à créer des structures dévolues uniquement au lancement de la monnaie locale, voir http://www.la-croix.com/Solidarite/Dans-l-economie/Le-coup-de-pouce-des-deputes-aux-monnaies-locales-2014-05-15-1150923

[8]Ingénieur de formation et cadre dans son parcours professionnel, Marc de Basquiat travaille depuis plusieurs années sur l’allocation universelle. Il a notamment rédigé une thèse visant à étudier de manière très précise le financement d’un revenu de base en France (disponible ici).

[9] Voir son article 35 relatif à l’insurrection populaire: « Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est pour le peuple, et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs ».

[10]MUSE veut dire Manifeste Umain (Un Umain est un Humain qui a enterré la H de guerre) pour une Société de l’Émancipation. Il défend huit missions pour une commune résolument en transition écologique et sociale : la Citoyenneté réelle, la Santé préventive, l’Alimentation saine, l’Énergie renouvelable, l’Eco-construction, la mobilité partagée, les activités économiques choisies et les activités culturelles comme nouvelles clés de voûte de la cité Franche du XXI° siècle.Voir http://www.muse.coop

[11]D’après une étude de l’INSEE parue en octobre 2011, 61 millions de personnes soit 95% de la population vivent en France sous influence de la ville. Voir l’étude

Ugo Bessière
Ugo Bessière est diplômé de Sciences Po Grenoble et du Collège d'Europe de Bruges en politiques et administration européennes. Il travaille au Conseil Régional des Pays de la Loire sur les thématiques agricoles et économiques pour le groupe Europe Ecologie - Les Verts (EELV). Ugo est membre des associations Nantes en Transition et Virage Energie-Climat et un membre actif d'Alternatiba Nantes dont la prochaine édition est prévu les 19 et 20 septembre 2015.