Gaston : de Babylone à la Pachamama

Le potager de la ferme des cent noms leur garantit une certaine autonomie en terme de légumes. B.D.

le potager des Cent noms © B.D.

Faces de ZAD #4

Après des études en agro développement international qui l’ont amené à sillonner l’Amérique du Sud et le Burkina Faso, Gaston, 26 ans, ingénieur originaire de la région parisienne, a choisi de s’installer sur la ZAD (1) au sein du collectif des Cent noms. L’occasion pour lui de protéger les terres nourricières du bocage nantais, mais aussi de réapprendre à cultiver en milieu tempéré. Portrémoignage.

J’ai toujours travaillé avec la paysannerie dans des pays lointains, en Amérique du Sud, en Afrique, etc. Ce qui m’a permis de développer un rapport à la terre particulier. En Bolivie par exemple, j’ai travaillé avec le Mouvement des Sans Terre. Je me suis intéressé à la réforme agraire et à l’accès à la terre. Ce sont des problématiques très présentes dans les pays en développement, où ils sont confrontés à la mise en place d’une politique de développement majoritaire : la révolution verte. C’est une agriculture plus intensive, plus riche en intrants, en produits chimiques, en pétrole, etc. Là-bas, quand tu parles d’agriculture biologique ou d’agro écologie, il y en a toujours un pour te dire : « Regarde dans ton pays, vous êtes riches parce que vous avez mis en place la révolution verte, parce que vous avez utilisé plein de produits chimiques, quatre tracteurs par personne, etc. » Je suis à contre-courant de cette vision du monde. Ça m’a amené à questionner notre mode de développement et ma légitimité à aller à l’étranger en disant « il faudrait faire ceci, il faudrait faire cela », alors qu’il y a plein de merde chez nous !

Le potager des Cents noms (c) B.D.

Le potager des Cents noms (c) B.D.

J’ai bougé dans le cadre de stages à chaque fois. Quatre mois au Mexique, deux fois six mois en Bolivie, six mois en Equateur et une année d’études au Burkina Faso. Ces expériences m’ont permis d’avoir un aperçu de ce qu’est la paysannerie, entre ce que je connais chez moi et ce que j’ai découvert ailleurs. Finalement, ce sont les mêmes questions qui se posent ici et maintenant : quel développement souhaite-t-on pour le futur ? Comment veut-on aménager le territoire ? Est-ce qu’on veut de la terre bétonnée ou vivrière ? C’est ma corde sensible… ce qui m’a fait venir ici, sur la ZAD. Mon but premier, c’est que cette terre reste une terre productive, pour l’alimentation humaine et biologique, dans des circuits courts. Après c’est vrai que si je suis resté, c’est aussi parce que je me situe plutôt à l’extrême gauche sur l’échiquier politique. Les gens de droite sont plutôt libéraux et d’accord avec l’idée de développement qui est véhiculée par les grands partis politiques et les institutions.

Parler de l’accès à la terre

J’avais pour projet initial de me balader pour réviser un peu tout ce qui se fait en France en terme d’agriculture et de projets alternatifs dans ce domaine. J’ai entendu parler de la ZAD par des copains qui sont du coin. J’y ai vu à quel point les échanges sont riches et combien le terreau est fertile pour laisser la place à un progrès qui dévie de la croissance à tout prix. Au bout d’un mois, je me suis dit que ça correspondait à ce que j’avais prévu avant même de venir sur les lieux. Je faisais parti des plus motivés pour construire le potager. C’est dans la pratique qu’on apprend le plus, ça change de la théorie. C’est bien beau de dire qu’il faut que l’agriculture soit sans pesticide, mais tant que tu n’as pas essayé par toi-même, tu ne peux pas en parler. C’est la première fois que je faisais un potager aussi gros. J’avais déjà de l’expérience sur des surfaces plus petites, plus vivrières. Mes connaissances se concentrent plus sur les cultures tropicales que tempérées. Ce potager m’a permis de m’adapter au climat d’ici. A terme, j’aimerais pouvoir m’installer en France en tant que paysan. Or, aujourd’hui, quand on veut s’installer en France comme jeune agriculteur non issu du milieu rural et n’ayant ni terre, ni lien avec des agriculteurs ruraux, c’est très difficile, ne serait-ce que pour louer les terres. Ce sont toujours les gros projets qui sont dans le moule de l’agriculture intensive et industrielle qui sont favorisés lors de la redistribution de terres agricoles. La lutte qu’on mène ici, sur la ZAD, permet aussi de parler de ça, de l’accès à la terre, de l’alimentation, du sort des agriculteurs. Souhaite-t-on vraiment des paysans avec 300 hectares au lieu de 150 et des machines encore plus performantes, comme aux Etats-Unis, guidées par satellite ?

La vie en collectivité

Le potager des Cents noms (c) B.D.

Le potager des Cents noms (c) B.D.

Ces temps-ci, aux Cent noms, on est treize. Chiffre porte-malheur s’il en est, mais on essaye de s’en sortir ! Au niveau de l’organisation, suivant les points de vue, on est ou très organisé ou peu organisé. Organisé dans le sens où on essaye de se réunir tous ensemble régulièrement pour parler de tel ou tel chantier, ou tout simplement de nos ressentis. Mais l’organisation du collectif est toujours chamboulée par celle de la ZAD en général. Il y a souvent des réunions à l’échelle de la zone. On tourne un peu de sorte que ce ne soit pas toujours les mêmes personnes qui s’y rendent. Certains d’entre nous ont plus de rapports avec les gens du réseau Copain, d’autres ont un bon feeling avec les personnes de l’Acipa. C’est comme ça qu’on entretient des liens avec tout le monde, que ce soit des associations légalement constituées ou des groupes informels. On n’est pas isolé. Moi-même, je sors de temps en temps. J’ai des copains qui sont installés dans une petite ferme en Dordogne. On est tout un groupe à avoir à peu près les mêmes idées et à revenir en France. Du coup, je garde contact avec tous ces gens-là. Ma famille est déjà venue me rendre visite ici, mon petit frère était là ces deux dernières semaines et mes parents viennent dans dix jours.

Au quotidien, on se retrouve le vendredi pour le « non marché », un endroit où on vend les légumes à prix libre. C’est assez cordial, il y a des gens qui passent et on se raconte les dernières nouvelles. On se fixe des dates pour faire telle ou telle chose, on parle des problèmes qu’il y a eu sur la ZAD. Par exemple, la cabane à proximité du non marché a brûlé il y a trois semaines. Donc on profite du marché aussi pour savoir ce qu’on pourrait faire de cet endroit. Demain, on va construire des petits abris, en métal cette fois, pour ne pas qu’ils soient cramés. Après, le quotidien amène son lot d’aventure, et c’est pas toujours facile de respecter le programme de la journée. Il y a toujours 10 000 trucs qui arrivent sans prévenir. Mais cette vie-là me plaît, c’est certain. Je préfère l’imprévu à la routine. Elle me plaît aussi parce qu’on fait plein de conneries et qu’on en tire des leçons. Ça peut concerner des trucs pratiques – s’organiser, faire des réunions, planter des légumes – ou encore la façon dont on gère nos rapports avec les voisins.

L’avenir extra-ZAD

La grande interrogation au jour d’aujourd’hui, c’est : Existe-t-il un futur extra-ZAD ? Puis-je envisager un futur intra-ZAD. C’est une question à laquelle je ne peux pas répondre. A priori, je cherche à m’installer en collectif en France. Mais je n’ai jamais la volonté de récupérer des terres si le projet d’aéroport était abandonné. Je suis là uniquement pour la défense de la terre. Mais je n’ai pas d’affinité particulière avec celle de la ZAD. Je ne me vois pas m’installer ici. En fait, si j’avais la possibilité de me poser n’importe où, j’irai peut-être sur une terre dite non productive. J’aime bien le challenge. Je connais mieux la culture en milieu aride, mais j’aime aussi tous les petits endroits montagneux où nos ancêtres ont réalisé des terrasses, qui ne sont plus utilisées aujourd’hui parce que, mécanisation oblige, les surfaces sont trop petites. C’est plus ce genre de défi que j’ai envie de relever.

(1) Zone d’Aménagement Différé rebaptisé Zone A Défendre par les opposants au projets d’aéroport du Grand Ouest.

Baptiste Duclos
Baptiste Duclos, journaliste et rédacteur en chef de The Dissident.

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