La généalogie d’une banalité de Sinzo Aanza

Sinzo Aanza, auteur de Généalogie d'une banalité (Ventes d'ailleurs). Photo DR.

Sinzo Aanza, auteur de Généalogie d'une banalité (Ventes d'ailleurs). Photo DR.

« L’homme n’est pas étanche, il est d’une porosité inévitable, sournoise mais inévitable.» 
Sinzo Aanza

« Le véritable salaire de la désobéissance civique arrive. Ne fermez pas votre radio, ne changez pas de chaîne, car l’histoire va s’écrire sous vos oreilles ce soir… »

La clef de Généalogie d’une banalité de Sinzo Aanza est dans cette phrase. Mais avant, il faut faire preuve de patience. Car la lecture de ce livre au style riche, truculent, impétueux, inventif, pantagruélique, veiné de mots que la langue française a rayé de son vocabulaire depuis belle lurette, est en elle-même une ode à la lenteur de par la complexité du récit, à la fois épopée, chronique sociale et subtile autant que prudente critique politique d’un pays, le Congo, quasiment quatre fois plus grand que la France. Et il faut bien l’admettre : notre ignorance de lecteurs occidentaux formatés par Tintin au Congo, est inversement proportionnel à l’insignifiante connaissance que nous avons de ce pays. Oh bien sûr, nous avons vaguement en mémoire le fait que le Congo fut la danseuse belge maltraitée du roi génocidaire Léopold II. Le nom de Lumumba nous dit quelque chose, bien que beaucoup moins que celui de Sankara du Burkina Faso. On se souvient de Mobutu, Kinshasa nous rappelle Kabila, le génocide rwandais, Kivu, les enfants soldats, la terreur en roue libre. Pour certains, des vieux vraiment de la vieille, s’il en reste encore, Kinshasa évoquera le nom de Léopoldville, lié à celui de Gecamines, héritière de l’Union Minière du Haut Katanga. Pour d’autres, et surtout grâce à Élise Lucet et son émission Cash Investigation, le cuivre et le coltan extraits du sol de la République Démocratique du Congo stigmatisent la honte consciencieuse et les métaux sanglants de nos smartphones. Sans oublier évidemment, l’Afrique et les Chinois, où ces derniers imposent, lentement mais sûrement, un colonialisme très taoïste, mais non moins destructeur.

Cette Histoire dans l’histoire est l’armature d’une épopée ordinaire où s’entrecroisent les vies et les biologies – terme par lequel l’auteur exalte le corps et l’esprit dans tout ce qu’ils ont de sublime et de pourrissable – des habitants du Bronx, quartier maudit d’Elisabethville, ancien nom de l’actuel Lumumbashi et qui ne diffère point de « la banlieue des grandes villes du monde entier ». Le récit de cette épopée est diffusé en une journée sur la radio nationale qui veille jalousement aux grains que pourraient distiller les mauvaises langues sur la perfection de la gouvernance, actuelle ou passée. Pour ce faire, via des commentaires cliniques qui aimeraient faire croire que le Congo est le Bouthan de l’Afrique, elle renvoie à leur ordinaire tous les intervenants, celles et ceux qui lisent et celles et ceux qui témoignent grâce à « des notes recueillies par la police et dont personne dans ce maudit quartier ne veut assumer d’être l’auteur. Ces notes vont être lues par Sidonie Lutumba, alias Beauté Nationale, alias Black is beautiful, alias Julia Roberts, alias Da vinci Code. » En exergue à cette tonitruance, où le cœur se fout des idéologies, où la misère est le seul trophée universaliste de la mondialisation dont la corruption reste le meilleur des jokers, où la vie n’est que survie de labyrinthe et où le désespoir s’épuise dans le rire et les larmes, car « vivre est une manière désespérée de s’abriter du néant », le discours que Lumumba prononça le jour de l’indépendance du Congo, le 30 juin 1960. Quatre-vingt ans de régime colonialiste contre 55 ans de liberté pour aboutir, sous mandat chinois et occidental à un watergate populaire qui a pour scandales et turpitudes, encore et toujours, le cuivre. « De fil en aiguille, entre incompétence, débrouille et clientélisme, crises économiques et politiques, faiblesses de l’État, une culture administrative perverse et puante est née ici. Résultat, le pays est dans le caca. »

« Favela construite dans ce qui avait été pendant la période coloniale, la zone neutre, le cordon sanitaire de sept cent mètres1 de large pour épargner la ville européenne du paludisme, des fièvres typhoïdes, des choléras, des ebolas et des bilharzioses nichés dans l’insalubrité de la ville africaine », le Bronx est la scène sur laquelle vont défiler des femmes, des hommes et des enfants comme on en trouve dans toutes les poubelles du monde moderne. Belladone, « une fille à qui la vie n’a pas fait de cadeaux », et qui « a la vie de quelqu’un dont personne ne regrette l’absence… », Vierge Noire sulfureuse et Pythie de la modernité pour qui « il y a plus de dignité dans la condamnation que dans la compassion », donne ce qu’elle a : sa beauté, son corps et ses sortilèges, avérés ou non. Docta, l’homme médecine « gère les accouchements des femmes de tout le monde » et soigne les « biologies » de tout un chacun. Maureen, paysagiste mondaine autrefois renommée, déteste autant les Chinois qui « menacent son business avec effronterie, cynisme et mépris silencieux  » que « le discours captieux et artificiel des humanitaires sur l’altruisme et la nécessité de sauver les pauvres… de calamités lassantes… avec quoi ils rabattent les oreilles des paisibles citoyens, à qui rien encore n’est arrivé. » et peste contre ce Congo dont le peuple est incapable de s’indigner collectivement. Le Cheminot, catéchiste forcené et mémoire de la Société nationale des chemins de fer du Congo dont les ébats sexuels sont colportés par tout le quartier, qui mesure ensuite sa virilité à la rondeur du ventre de ses deux épouses, Chantale et Chlotilde. Petit Pako, le maître de l’électricité du Bronx avec ses raccords pirates (figure que l’on retrouve dans tous les Bronx du monde). Kafka, « un mec un peu fêlé », un instituteur romantique et rebelle qui est convaincu que l’éducation est le remède à tous les maux, finira comme tous les autres, et ils sont nombreux, atteint de la même frénésie de la ruée vers le cuivre qu’autrefois, ceux des Gécamines, sauf que ces derniers s’échinaient la moelle pour les Blancs, et qu’eux, le font pour les Chinois et eux-mêmes. Alors, ils creusent. Partout. Sous leurs maisons, entre et à côté. Le Bronx comme une gigantesque fourmilière qui s’effondre lentement sous leurs efforts et leur bouffe l’âme, l’esprit et le corps. Le cuivre, « le cash des Chinois », comme un eldorado vénéneux. « Creuser, nous dit Belladonne, c’est comme piler les feuilles de manioc ; c’est comme se lever le matin et se brosser les dents avant d’aller en ville, comme on dit. Ça fait partie des choses qu’on fait naturellement ou qui sont devenues naturelles avec la généralisation de la débrouille… Creuser c’est jouer au loto. Tout le monde n’est pas censé obtenir le jackpot, mais les gens continuent d’aller taper dans le sol, parce que certains veinards y ont rencontré la vie après plusieurs coups de bêche. »

« Les gens n’ont qu’à essayer d’être justes »

Mais les arcanes de cette Généalogie de la banalité se perdent dans d’autre dédales. D’une part, dans les rues pouilleuses d’Elisabethville où la vie, bercée par les voix d’Adu Elenga, de King Kester Emeneya ou de Koffi Olomidé. grouille et bruisse d’une joyeuse amertume, où la prostitution, le racket et toutes les entourloupes de la débrouille tapinent dans les odeurs de cuisine et les ivresses grandioses provoquées par la boisson locale illicite, le Lutuku, « l’alcool partagé étant un mortier qui fixe une fraternité sincère ». Dans le Bronx, on crie, on mange, on dort, on baise, on rit, on rêve, on pleure, on prie, on naît, on crève. Et d’autre part, dans la mémoire de deux vieillards, Vincent de Paul et Guibert Paul, dont l’unique raison de vivre est de mourir le plus vite possible. Ces deux-là ont tout vécu, vu et fait, les guerres mondiales, le cuivre et la bombe atomique, la colonisation et l’Indépendance, l’amour, le sexe, les femmes, les enfants, les désillusions. Ils sont revenus de tout. Avec l’âge, ils sont devenus philosophes. Ils sont la voix entre le passé et le présent. Et donc, libres de parole. La pauvreté ? : « Il ne faut s’en prendre qu’à soi-même, les pauvres qui restent pauvres, c’est de leur faute, les pays qu’on pille c’est de leur faute, on a tort d’être un faible… Les gens qui sont exploités ne font que jouer leur rôle, pareillement aux ouvriers dans les fourmilières, les termitières ou les ruches. On ne dit pas que les reines fourmi sont fascistes ou esclavagistes, elles font tourner une machine sociale et n’importe quel exploité est un exploiteur dans l’âme. » Les Blancs ? : « On dit que les Blancs sont des racistes mais je vous assure qu’il suffit d’inverser la situation et nous serons pires racistes que les Blancs…. Imaginez que nous sommes plus riches et plus puissants que les Blancs dont nous nous plaignons constamment de la barbarie, les Blancs ne deviendraient-ils pas tous des Albinos à nos yeux ?… Si nous devenons des Occidentaux, ça sera terrible, nous couperons les couilles des Blancs pour fabriquer des gris-gris, et tous les Pygmées seront des Juifs, des Arabes ou des Tziganes à nos yeux, les Arabes, les Indiens, les Japonais, les Américains du Sud et les Chinois seront tous des Arabes. » La Bonté de l’être humain ? : « Demander aux gens d’êtres bons, c’est une connerie, ils n’ont qu’à essayer d’être justes. La bonté suppose de se tailler une nouvelle nature, alors que la justice ne demande qu’à jouer un rôle vis-à-vis des autres. Être un père juste, un patron juste, un ami juste qui fait ce qu’il peut sans être extraordinaire. »

Cette polyphonie de personnages permet à l’auteur d’émarger subtilement le regard critique qu’il porte sur son pays, regard à la fois amoureux et passionné, lucide et également, visionnaire. Amoureux, parce que les parfums flamboyants ou délétères d’Elisabethville semblent courir dans les veines et le verbe spontané, parfois cru, de Sinzo Aanza. Ils attisent sa colère, nourrissent ses indignations, se trempent dans l’authenticité de ces êtres anonymes qui sont citoyens d’un monde globalisé et bipolaire, divisé entre ceux qui survivent dans sa crasse pour que d’autres puissent brandir le fameux slogan « Je suis ». Bien peu cependant revendiquent celui de « Je suis Congo » et plus généralement, « Je suis Afrique ».

« Chaque citoyen est l’État et le vit à sa manière »

Entre ironie, voire cynisme, et tendresse, Sinzo est aussi un homme lucidement critique. Tout y passe. Les affres de la colonisation : « Les Occidentaux nous ont tellement niqués… non froissés, enculés à sec, gondolés… non… trempés dans la bouse… non vraiment niqués qu’ils ont fait de nous de perpétuels endeuillés. » Les Villes Noires où croupissent les esclaves et petites mains de notre modernité, véritable cordon sanitaire – aujourd’hui exotique – des Villes Blanches « taillées sur mesure pour que les Européens se sentent chez eux », schéma récurrent que l’on retrouve dans tous les pays, là où les expatriés sont la photocopie conforme des colonisateurs d’hier. Le télescopage entre riches et pauvres, entre Blancs et ici, Noirs, entre Noirs et culs Blancs, êtres interlopes que l’on retrouve également partout, « des Noirs ou des métis si raffinés qu’on a la conviction qu’ils ont arrêté d’être des Noirs. Ils ne sont pas différents des Blancs… Les fameux évolués, tous ceux qui deviennent relativement riches, deviennent aussi relativement blancs. » L’Église et son prosélytisme pathologique : « Les missionnaires ont détruit ce pays, encore plus que les colons et les esclavagistes ». Les humanitaires qui « ne veulent rien entendre d’autre que la malaria. Si vous voulez l’argent de l’assistance, dites que vous soignez la malaria. » Ou encore les ONG dont « le vocabulaire est un mélange impressionnant, et qui se veut équilibré, pondéré, entre indignation, condescendance, compassion, révolte, complexe de supériorité et détermination à changer le monde. »

Mais Sinzo Aanza a l’intelligence de ne pas tomber dans le piège victimaire du colonialisme, passé et toujours sous-jacent, aussi coupable soit-il. Car, dit-il, « au lendemain de la guerre, l’État (dans la compréhension des autorités) n’existait pour ainsi dire plus. Ça fait que de nos jours, chacun est son propre assureur, sa propre sécurité sociale, sa propre sécurité tout court, sa propre police, sa propre loi, son propre juge, sa propre banque, son propre employeur… Chaque citoyen est tout ça pour lui-même. Chaque citoyen est donc l’État et le vit à sa manière. » Souvent mal, souvent comme il le peut. À la démerde. « L’enfer… on est seulement autorisés à le meubler avec la diversité de nos misères. » Et que faire d’autre quand le gouvernement, confit de corruption, s’emplit les poches, préférant confier « tout le cuivre, toute la terre susceptible d’en contenir » aux investisseurs étrangers, et prioritairement aux Chinois ? Que faire quand « le discours de l’opposant fait partie du discours officiel pour la simple raison qu’il ne doit pas troubler l’ordre public. » et qu’à trop se montrer insistant, l’opposant finit au mieux en prison, au pire disparaît du jour au lendemain ? Que faire devant cette assertion aussi réaliste que pathétique : « Un peuple qui ne s’insurge pas contre les actions politiques de son gouvernement est quand même satisfait. » Que faire quand la société de consommation engendre dénuement et misère planétaires ?

Un récit épique d’une grande contemporanéité

Le Bronx, cette zone neutre, ce hors-monde dans le monde, est non seulement la tumeur engrossée par un régime politique chaotique, mais aussi le fruit putride de la mondialisation qui déconstruit la souveraineté des États au nom d’un libéralisme cynique, où la seule liberté consentie aux individus est celle de la soumission, quant non de la démission. C’est l’abîme que nous creusons nous-mêmes. Nous y participons en aveugles consentants et en collaborateurs zélés. Nous nous en lavons benoîtement les mains en applaudissant ceux qui se rebellent, là-bas, loin et en les laissant crever quand ils arrivent à nos portes. Mais comme le dit très justement Kafka en rigolant : « La vie, c’est la guerre, et dans cette guerre-là tu gagnes seulement les petites batailles, à la fin la guerre elle t’emporte. Une guerre dont personne ne remporte la victoire. » Peut-être, mais il est des guerres qui exigent la désertion. Celle que se livrent, en leur bénéfice, les puissants de ce monde et les technocrates en col blanc en est une.

Sinzo Aanza, jeune écrivain congolais, a écrit un récit épique, plutôt qu’un roman, d’une grande contemporanéité, servi par un style qui nous secouent de nos ronronnements littéraires. Certes il est long, parfois touffu plutôt que confus et impossible à résumer. Certes les mots biologie et collines de l’humilité finissent pas vous flanquer un tournis anatomique. Mais il n’empêche que Généalogie d’une banalité est truffé de pépites. Des mots qui partent en vrille. Des rires grinçants. Des fulgurances de tendresse, de désespoir ou d’ironie, des phrases lumineuses de poésie ou qui tombent comme des guillotines sur nos consciences endormies et nos lâchetés confortables. C’est également un grand livre par ce qu’il nous apprend et la réflexion à laquelle il nous invite. Le genre de bouquin qui tombe rapidement des mains pour les uns, ou qui fait grandir celle ou celui, certainement plus rare, qui prend le temps de le lire jusqu’au bout.

« Changer de nationalité, nous dit Sinzo, c’est errer dans l’histoire des autres. »

Il nous offre là un voyage mémorable.

Généalogie d’une Banalité, Sinzo Aanza, Ventes d’ailleurs (ISBN : 9782364130685)

Notes

1. L’Empire des hygiénistes: Faire vivre aux colonies, Olivier Le Cour Grandmaison, 2014.

Les enjeux politiques de la santé: études sénégalaises, et françaises, Didier Fassin, 2000.

Histoire des colonisations. Des conquêtes aux indépendances (XIIe-XXe siècles, Marc Ferro, 2015.

Mélanie Talcott
Je publie sur mon blog A l'Ombre du Regard (www.lombreduregard.com) des chroniques littéraires mais aussi des articles "généralistes" suivant le feeling du moment, sur Médiapart et également sur La Cause Littéraire. Je suis écrivain. Avant, c'était avant... dont beaucoup de voyages, le dernier fut le plus long : cinq ans en Inde.

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