Georges Didi-Huberman : « Et nous devons nous-mêmes devenir des lucioles »

Georges Didi-Huberman à la webradio MACBA.

Georges Didi-Huberman à la webradio MACBA.

Né le 13 juin 1953 à Saint-Étienne, Georges Didi-Huberman est philosophe et historien de l’art. Également directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), il a développé dans plusieurs ouvrages sa réflexion sur les petits êtres lumineux que sont les lucioles. Cette fois, c’est aux enfants qu’il adresse sa pensée sur ces vers luisants, accompagnée des dessins colorés d’Amélie Jackowski.

« C’est bizarre, quand on voit le livre, il a l’air facile. Mais, en fait, c’est plutôt compliqué. Je n’ai pas tout compris… Par contre, il est très beau. On dirait un peu de la poésie. » Malgré son aspect d’ouvrage pour enfant, le livre de Georges Didi-Huberman intrigue à la sortie des écoles. De 4 à 10 ans, les plus jeunes froncent les sourcils de page en page. Leur réflexion, souvent, reste la même : le livre est bien compliqué. « Il est plutôt pour les adultes, je ne comprends pas pourquoi on dit que c’est pour les enfants », se vexe même l’un d’eux avant de tourner les talons. Celui-ci retournera sur ses pas quelques minutes plus tard : « Mais bon, c’est beau quand même une luciole. » En trois jours, toutes classes confondues, les avis se confondent : le livre est « difficile à comprendre », mais tous s’entendent pour avouer que cela n’enlève rien à « sa beauté », « son regard poétique » ou encore « ses couleurs qui donnent envie ». « On dirait un rêve, s’exclame le plus jeune, en traçant du doigt le contour des dessins. J’aimerais bien y aller. » Le plus âgé, l’air érudit, relève brusquement la tête en s’écriant : « C’est ça, non, la philosophie ? »

« La danse des lucioles, ce moment de grâce qui résiste au monde de la terreur, est la chose la plus fugace, la plus fragile qui soit »

Poétique, onirique, philosophique : voilà comment le jeune public perçoit l’album qui leur est destiné. Livre de la nuit pourtant lumineux, pages nocturnes où scintillent les lucioles surgies de l’ombre, Georges Didi-Huberman offre ici un message d’optimisme, un poème d’espoir qui intrigue autant qu’il enchante. Au plus près de son texte, la palette colorée d’Amélie Jackowski fait vivre des parcelles lumineuses, dessine des sourires et des étoiles à ces enfants en quête des lucioles. Ensemble, ils construisent un chant d’humanité où la luciole est reine.

Symboles de l’humanité

Si Georges Didi-Huberman inscrit ici sa réflexion au cœur d’un livre pour enfants, ses études consacrées aux lucioles datent de plus longtemps. En 2009, il avait ainsi dédié tout un ouvrage à ces petits vers luisants, symboles de l’humanité au plus profond de la nuit. Survivance des lucioles se fondait alors sur la philosophie de Pasolini introduite dans sa lettre à Franco Farolfi qui, en 1941, louait leur apparition. Êtres minuscules, presque invisibles, il se font ainsi la métaphore de « l’humanité par excellence, l’humanité réduite à sa plus simple puissance de nous faire signe dans la nuit », splendides lueurs dans un monde que l’on croit ténébreux. Sous la plume de Pasolini, la luciole est cette lueur dans la nuit de l’adolescence, mais aussi, et surtout, l’emblème d’un régime politique en opposition au totalitarisme. Résistance constante, survivance jusque dans le chaos, l’être le plus petit et le plus lumineux au monde devient le refus face à l’obscurité. La fracture dans la pensée de Georges Didi-Huberman se fait en 1975. À cette date, Pasolini se lamente de la disparition des lucioles causée, selon lui, par le néofascisme contemporain. Dans un article qu’il leur dédie, il considère ainsi que la faible lueur des lucioles, vacillante, a sombré dans l’enfer d’un monde nocturne. Leur extinction en Italie, causée par la pollution du XXe siècle, serait donc pour lui la métaphore de la disparition de l’humanité, au point que Pasolini écrit : « La tragédie, c’est qu’il n’existe plus d’êtres humains. »

Face à cela, le livre de Georges Didi-Huberman est une protestation. De ces quelques pages colorées, dans lesquelles les mots de l’auteur courent comme les vers d’un poème, il s’oppose à cette vision d’un monde où les lucioles auraient déserté. Alors qu’il dénonçait en 2009 les « prophètes du malheur » qui, comme Pasolini, affirmaient la mort des êtres de lumière, Des lucioles résonne comme un message d’optimisme en annonçant leur existence. Au cœur de ce livre nocturne, la lune n’est pas la seule éclaircie : de page en page, les lucioles viennent éclairer le ciel d’encens jusqu’à créer un halo de lumière. « La danse vivante des lucioles s’effectue justement au cœur des ténèbres », écrit-il. Où que l’on soit, il s’agit de pouvoir, ou de vouloir, persister à les voir apparaître, réapparaître, s’illuminer, surgir et resurgir du néant.

« Il y a tout lieu d’être pessimiste, mais il est d’autant plus nécessaire d’ouvrir les yeux dans la nuit, de se déplacer sans relâche, de se remettre en quête des lucioles »

Après s’être adressé aux adultes, c’est aux plus jeunes que l’auteur lance son impératif : il ne tient qu’à nous de voir les lucioles dans les ténèbres, d’apercevoir dans la globalité nocturne l’être minuscule et pourtant lumineux. Non, affirme-t-il à travers ces quelques pages, les lucioles n’ont pas disparu. Il subsiste encore cette obstination au cœur de la nuit, ce refus des ténèbres, cette résistance minuscule et pourtant bien vivante, témoin de ces parcelles d’humanité que certains refusent de voir.

« Et nous devons nous-mêmes devenir des lucioles, former une communauté du désir, une communauté de lueurs émises, de danses malgré tout, de pensées à transmettre. » Ainsi Georges Didi-Huberman conclut-il son livre. Et, à elle seule, cette phrase résonne comme une lueur d’optimisme qui, en un clin d’œil, fait voler en éclat la toile du pessimisme ambiant. Suivez donc les lucioles, vous verrez que notre humanité subsiste.

Charlotte Meyer
Ancienne stagiaire chez The Dissident, Charlotte Meyer est étudiante à l’IEP de Paris dans l’objectif de devenir journaliste. Elle dirige depuis sa création en 2016 le média jeune "Combat", en hommage à Albert Camus.

2 Comments

  1. astrid Shriqui Garain

    11 février 2018 à 16 h 43 min

    Très bel article. Merci Charlotte.

  2. Juliette Grégoire

    14 février 2018 à 8 h 55 min

    Très beau travail ! Merci !

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