“Un aligator nommé Rosa”, Marie-Célie Agnant

Marie-Célie Agnant

Marie-Célie Agnant est romancière, poète, nouvelliste et conteuse, elle est née en Haïti et vit au Québec depuis 1970. Écrivaine attentive au monde qui l’entoure, elle écrit des textes qui reflètent cet engagement. Très active sur la scène littéraire québécoise, elle connaît également une grande carrière internationale. Depuis 1994, elle a publié une dizaine d’ouvrages, parmi lesquels La Dot de Sara, Le Silence comme le sang, Le Livre d’Emma. Plusieurs de ses textes, Alexis d’Haïti, Alexis, fils de Raphaël, La Légende du poisson amoureux, sont destinés à la jeunesse. Un alligator nommé Rosa est paru aux éditions Vents d’ailleurs en 2017.

« Un jour pour le chasseur, un jour pour le gibier. » 

Marie-Célie Agnant est l’auteure d’une grande œuvre au rayonnement international et une voix majeure de la littérature haïtiano-québecoise. Dans ce roman intitulé Un alligator nommé Rosa, elle revient sur les années sombres de la dictature duvaliériste et sur une mémoire (dans « ce pays de la démémoire ») des générations qui ont survécu aux massacres perpétrés par ceux qu’on appelait les Tontons Macoutes.

« 1960, Haïti brûle d’une fièvre qu’aucune eau d’aucun fleuve ne parvient à apaiser. Ceux qui gravitent dans les coulisses du pouvoir semblent animer d’une énergie soudaine, qui les enivre et les pousse à commettre les actes les plus barbares pour s’attirer les bonnes grâces du nouveau président, un petit homme tout ce qu’il y a de plus obscur, arrivé au palais dans une boîte à surprises faite sur mesure pour les républiques bananières. À la fois craint et méprisé, ce minable docteur gris, Papa Doc, l’appelle-t-on parfois, dispose d’un pouvoir stupéfiant de sujétion, qu’il exerce sur tout un chacun. »

Une incursion dans l’univers des “reines-choches”

La fiction colle au plus près d’une réalité, celle de récits de violences rapportés dans la littérature haïtienne par des auteurs courageux comme Marie Vieux-Chauvet en son temps, celui de Duvalier. Une littérature souvent colorée du sentiment de honte et de dignité à la fois face à la cruauté et la bêtise des tortionnaires guidés par l’avidité et la cupidité. On a rarement évoqué l’importance des femmes, ces « fillettes-lalos » et ces « reines-choches » qui commandaient, tout comme les hommes, les massacres et les tortures, sous les ordres de Papa Doc et de son fils. Ici, il s’agit d’une incursion dans l’univers méconnu des reines-choches, tortionnaires monstrueuses qui, comme Rosa, la bouchère folle de l’uniforme – symbole de pouvoir illimité – et attirée par les armes que portent les hommes, forment des fillettes-lalos du « groupe des Gazelles féroces ».

« Une femme doit être trois fois plus dure et autoritaire, disait-elle, c’est ce que tu apprendras. Parce qu’ils croient que les femmes manquent de courage, qu’elles ne peuvent pas commander. La seule manière de leur montrer notre force, c’est d’être mille fois plus forte qu’eux tous. C’est pour cette raison, d’ailleurs, que le Chef suprême préfère nommer les femmes au commandement des Volontaires de la sécurité. Nous ne laissons rien passer. Résultat : efficacité absolue ! La consigne : pas de pitié, pas de quartier ! »

Rosa Bosquet, surnommée l’Alligator par le narrateur, Antoine, venu se venger de la perte de sa famille, est une femme très vieille, recluse dans le Sud de la France. Une France qui a su accueillir et abriter des dictateurs exilés. Cette femme, riche du trafic des dons d’organes et de celui des enfants, coule des jours paisibles dans un paysage aussi lumineux qu’est noire son âme. « Toute cette beauté si près de Rosa ! Cela est bien injuste. »

Composé de deux parties qui se répondent, le roman met d’abord en scène l’arrivée et l’installation d’Antoine qui, après avoir attendu trente ans ce moment où il se retrouvera face à la tortionnaire de sa famille, ne sait plus très bien comment il lui fera payer ses crimes. La torturera-t-il ? La tuera-t-il comme il l’a toujours souhaité ? Il en a si fort le désir, et sa haine est palpable, mais en est-il capable ? « Il n’existe aucun châtiment à la mesure des crimes de Rosa Bosquet ! Il n’est de loi que l’on puisse inscrire dans sa chair ! » 

La douleur et le souvenir d’Antoine sont toujours à vif. Il se souvient de tout, à chaque instant : du feu qui s’enroule autour de son lit d’enfant, des grenades qui éclatent, de la meute qui assassine, de sa fuite éperdue, lui l’enfant de dix ans.

« Antoine hurle ses rêves, secoue les draps. Il se fait tout petit et gémit, car il se trouve dessous, en dessous de tous ces cadavres. Il étouffe. Il devrait se réveiller, mais il n’y parvient pas à cause du cercle ; le cercle, odeur de chair brûlée, se referme. Combien de fois faudra-t-il faire le tour de l’horreur pour que s’évanouisse l’odeur ? Celle des chairs de sa chair. Le voilà lambeau de chair calcinée, abandonnée. » 

Comment devient-on bourreau ? Quel nom donner à cette « suite d’ouragans qui le ravagent en présence de Rosa » ? Et Laura ? Laura, la nièce de Rosa, cette jeune femme au service de sa tante et qui attend, simplement, que celle-ci meure afin d’être libérée d’elle et du malheur qui la contient et la retient prisonnière de sa vie, une vie qui n’en est pas une, qui n’en a jamais été une. C’est dans la seconde partie que le souvenir de son enfance – à la lueur de ses suspicions sur les intentions d’Antoine – fera remonter le refoulé d’une mémoire torturée, martyrisée, ses propres doutes, ses hontes, ses lâchetés d’enfant surprotégée par cette tante qui disait l’aimer alors qu’elle sentait bien que rien n’était normal, elle, si petite quand la cruelle l’a prise en charge. Sa peur de savoir lui a fermé les yeux jusqu’à l’arrivée d’Antoine, qui va la forcer à les ouvrir sur des dossiers qu’il lui confiera et qui retracent la vie de sa tante et ses forfaits.

Ouvrir les yeux, écrire les récits, entendre ceux qui ont vécu la terreur et la dictature suffit-il à guérir la douleur d’avoir perdu ses parents, ses amis, sa famille, son pays ? La mort, l’exil, les deuils quand ils composent une vie ne sont pas la vie. Tourner la page, laisser le temps faire son œuvre…

« Et cette Rosa tout comme Pinochet, les Stroessner, Mobutu et autres saigneurs des peuples, mourra de sa belle mort. Et demain, après-demain, plus tard, les bonnes âmes adopteront le ton de circonstance habituel pour parler des milliers de victimes de ces dictatures, ils les aligneront tout comme on aligne une rangée de cierges, avant de souffler sur leur mémoire et de les éteindre, pour toujours. »

Marie-Célie Agnant exprime dans les remerciements, en fin d’ouvrage, sa reconnaissance à ses pères. « Certains naissent de père inconnu, d’autres ont eu le bonheur d’en avoir plus d’un. » C’est son cas. Le premier était avocat et fut victime de la terreur duvaliériste, disparu dans les cachots du régime. Le second, le père nourricier, poète dans l’âme, papa gâteau, « un peu fou sans doute », lui faisait répéter : « Célie sera une femme de lettres ». Lui aussi victime des allées et venues incessantes des macoutes et des tortionnaires duvaliéristes a fini, à un âge assez avancé, par préférer l’exil. Et le troisième, son géniteur, qui aimait écrire, avait le verbe haut et haïssait Duvalier et qui, « comme un cerf-volant après les nuages, courait les femmes, fabricants d’enfants, vénéré par eux tous », lui a inculqué la haine du macoutisme et tout ce qui s’y apparente. Elle prévient toutefois : « Ce livre n’est qu’une fiction, et aucune fiction ne peut prétendre donner la mesure de l’horreur duvaliériste. » 

 

Marie Josée Desvignes
Poète et formatrice en écriture, Marie-Josée Desvignes est également professeure de lettres. Elle est l’auteure d’un essai sur les ateliers d’écriture, et nombre de ses poèmes sont parus en revues. "Requiem" est son premier recueil publié.

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