Haut-Karabakh : nouvelle pomme de discorde entre Russie et Turquie

Le Parlement de la république du Haut-Karabakh, à Stepanakert. Photo Flickr/Marco Fieber

Le Parlement de la république du Haut-Karabakh, à Stepanakert. Photo Flickr/Marco Fieber

Enclavée dans les montagnes du sud du Caucase, la république auto-proclamée du Haut-Karabakh a été début avril la cible d’attaques des forces armées azerbaidjanaises, malgré un cessez-le-feu vieux de plus de 20 ans. Si, à première vue, ce conflit ne semble concerner que l’Arménie, le Haut-Karabakh et l’Azerbaïdjan, il constitue une énième source de confrontations entre Moscou et Ankara en Asie centrale.

Dans la nuit du 1er au 2 avril dernier, les autorités arméniennes ont fait état d’une « attaque massive » azerbaïdjanaise à la frontière du Haut-Karabakh dont elles assuraient jusqu’à présent la protection. A Bakou, en Azerbaïdjan, la position officielle expliquait que cette offensive au sol n’était en fait qu’une riposte suite à des provocations à l’artillerie et au lance-grenade du côté arménien. Cette confrontation armée, une fois de plus responsable de la mort de plusieurs civils, laisse entrevoir le réchauffement d’un conflit larvé depuis plusieurs décennies dans la poudrière du Caucase.

L'Arménie, l'Azerbaidjan, et l'enclave du Haut-Karabakh. Source euronews

L’Arménie, l’Azerbaidjan, et l’enclave du Haut-Karabakh. Source Euronews

Autrefois oblast autonome sous l’URSS, le Haut-Karabakh, bien que composé à 80% d’Arméniens, fut rattaché par Moscou à l’autorité de la république socialiste et soviétique d’Azerbaïdjan. A la chute du communisme en 1991, Stepanakert (la capitale) proclame aussitôt son indépendance à la suite d’un referendum. Bakou, devenue indépendante elle aussi, envoie l’armée, puis organise un blocus de l’entité, enclavée au sein même du territoire azerbaïdjanais et séparée en cela de l’Arménie par le corridor de Lachin. La réponse arménienne ne se fait pas attendre : la contre-offensive permet aux forces armées d’Erevan de prendre le contrôle du corridor et de repousser l’Azerbaïdjan au delà du Haut-Karabakh. S’en sont suivies plusieurs résolutions du conseil de sécurité pour imposer à toutes les parties un cessez-le-feu en 1994, tandis que le groupe de Minsk présidé par la Russie, les États-Unis et la France, se chargeait de négocier une issue définitive et pacifique à cette guerre à l’origine de plus de 30 000 morts. Le statu quo, émaillé d’échanges de tirs sporadiques, aura donc perduré jusqu’en avril dernier, sans que les négociations n’aient jamais pu aboutir plus loin.

En l’espace de vingt ans, la donne géopolitique a cependant considérablement changé et a vu l’émergence, ou réémergence, d’acteurs désormais prépondérants dans les enjeux géopolitique au Caucase et, plus globalement, en Asie centrale.

La bataille des ambitions

Personne n’a oublié l’annexion de la Crimée par une Russie tentant vaille que vaille de restaurer l’influence du tsar Vladimir de Moscou en « verrouillant » son voisinage. La Russie tient l’Ukraine par ses approvisionnements énergétiques et une guerre civile qui perdure dans le Donbass, lance des cyber-attaques contre les sites gouvernementaux et stratégiques d’Estonie et de Géorgie, ambitionne de fusionner avec le Belarus, renforce ses relations auprès des républiques d’Asie centrale… Malgré les sanctions des occidentaux, le jeu russe s’est étendu jusqu’en Syrie où l’habileté diplomatique de Vladimir Poutine a une fois de plus pris de court les États-Unis et leurs alliés pour préserver les intérêts de Moscou dans la région (une base militaire en Méditerranée, notamment).

Cette implication militaire en Syrie s’est également accompagnée de provocations vis à vis de la Turquie, autre acteur émergent de la région, dont le développement économique sert la politique étrangère presque « néo-ottomane » de son président islamiste Recep Tayip Erdogan. À Ankara, la volonté de renouer avec les peuples turcophones d’Asie centrale, tout en essayant d’incarner un leadership au Moyen-Orient, existe mais s’oppose à certaines réalités du terrain : des États comme l’Arabie Saoudite, Israël, le Qatar ou encore l’Iran constituent des pôles de puissance et d’influence importants dans la région, de par leurs ressources en hydrocarbure, leurs capacités financières, leurs technologies militaires ou bien leurs alliés. La tentation de faire fi de l’influence occidentale au profit d’une Turquie « indépendante » et donc forte s’est par ailleurs manifestée dans l’ambigüité du régime turc vis à vis de l’État islamique (EI). Le pays était ainsi pendant plusieurs mois la terre de transit des apprentis djihadistes européens souhaitant rejoindre les rangs de l’EI. La récente entrée en guerre de la Turquie contre ce supposé « califat » ne clarifie pas les positions du sultan Erdogan pour autant. Les armées turques sont soupçonnées de lutter aussi bien contre l’EI que contre les troupes kurdes locales… L’indépendance officielle d’un Kurdistan semble en effet de plus en plus inévitable dans le nord de l’Irak et constitue un danger pour l’intégrité et la stabilité de la Turquie, elle-même habitée par une minorité kurde très politisée, voire militarisée.

Vers une cristallisation des tensions turco-russes au Haut-Karabakh ?

Dans ce méli-mélo d’intérêts géostratégiques, la Russie voit désormais la Turquie comme une puissance rivale. A ce titre, on se souvient encore des provocations des pilotes d’aéronefs russes survolant lors de leurs missions en Syrie l’espace aérien turc sans demander d’autorisation. L’armée turque avait alors abattu l’un de ces bombardiers sans autre forme de procès. Le conflit dans le Haut-Karabakh est, dans son registre, tout à fait capable de cristalliser les tensions qui s’accumulent peu à peu entre Ankara et Moscou.

Bien que principalement chiite, l’Azerbaïdjan du dictateur Ilham Aliyev est une terre musulmane et turcophone, membre en cela du Conseil turcique (avec le Kazakhstan et le Kirghizistan). La Turquie fut le premier État à en reconnaitre l’indépendance et constitue actuellement l’un des plus gros fournisseurs dans les importations azerbaïdjanaises (14% des importations, soit juste derrière.. la Russie, premier fournisseur du pays avec 14,3% des échanges). Les liens entre Bakou et Ankara sont si forts que les deux pays se considèrent comme une seule et même nation, outre le fait que la position de l’Azerbaïdjan est particulièrement stratégique dans l’acheminement des hydrocarbures de la mer Caspienne vers l’Europe, via la Turquie (le tracé du projet de gazoduc Nabucco permettrait de ne pas dépendre de la Russie.. mais est désormais concurrencé par le projet Southstream défendu par l’Italie et la Russie, qui évite la Turquie).

Un soldat arménien au Haut-Karabakh, sur la ligne de front à la frontière azerbaïdjanaise en 2012. Photo AFP/Karen Minasyan

Un soldat arménien au Haut-Karabakh, sur la ligne de front à la frontière azerbaïdjanaise en 2012. Photo AFP/Karen Minasyan

L’Arménie fait quant à elle figure de mouton noir dans la région. Victime par le passé d’un génocide sous l’Empire ottoman, le pays est essentiellement chrétien apostolique (92,5% des habitants), une branche du christianisme orthodoxe. Avec la Géorgie, l’Arménie est l’un des rares États majoritairement chrétiens du Caucase et de son voisinage direct. Compte tenu de cette délicate situation, les Arméniens se sont naturellement tournés vers leur ancienne capitale, Moscou, elle aussi orthodoxe, pour assurer leur sécurité. Le poids de la Russie dans l’économie d’Erevan n’est pas négligeable puisqu’elle représente plus de 20% des exportations arméniennes et près d’un quart de ses importations. Enfin, les deux pays sont liés depuis 2002 par l’Organisation du traité de sécurité collective (Belarus, Tadjikistan, Kazakhstan, Kirghizstan, Russie et Arménie), qui consacre l’entraide militaire entre ses membres dans le cas d’une agression.

Tout l’enjeu du conflit du Haut-Karabakh réside dans ce jeu d’alliances. Si, à première vue, il est question d’un contentieux à la portée très limitée – l’indépendance ou non d’une partie de l’Azerbaïdjan qui ne partage que peu de choses avec les Azerbaïdjanais, et occupée militairement depuis des décennies par l’Arménie – tout laisse penser qu’un nouvel épisode guerrier entre Erevan et Bakou pourrait déclencher une énième confrontation entre Moscou et Ankara. Au lendemain de l’attaque azerbaïdjanaise, la réaction de Vladimir Poutine avait été immédiate : son ministre des affaires étrangères Serguei Lavrov fut envoyé à Bakou, tandis que son Premier ministre Dmitri Medvedev se rendait à Erevan. La négociation d’un cessez-le-feu, propre à défendre ce statu quo à Stepanakert qui bénéficie tant aux Russes, semble avoir réussi puisque les affrontements ont depuis cessé. Malgré tout, les forces armées azerbaïdjanaises seraient selon les Nouvelles d’Arménie en train d’amasser du matériel militaire dans l’enclave de Nakhitchevan en vue d’une offensive qui pourrait avoir lieu cette semaine. Le ministre azerbaïdjanais de la défense a quant lui déclaré que « si le régime militaro-politique criminel de l’Arménie ne respecte pas les résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU exigeant le retrait immédiat et inconditionnel des troupes des territoires azerbaïdjanais occupés, l’attaque de l’armée azerbaïdjanaise sera nécessaire et inévitable ». Pour répondre à la surenchère de Bakou, l’Arménie a décidé il y a quelques jours de lancer une procédure de reconnaissance de l’indépendance du Haut-Karabakh.

L’escalade des tensions est donc bien partie, et désormais l’attention va se porter sur les efforts du groupe de Minsk pour trouver un terrain d’entente entre les différentes parties… L’occasion, peut-être, d’en profiter pour enfin donner la parole aux Karabakhtsis dans les négociations de paix concernant leur propre avenir ?

Baptiste Duclos
Baptiste Duclos, journaliste et rédacteur en chef de The Dissident.