Jacques Floch : « Les nouvelles technologies perturbent nos structures »

Jacques Floch

Quatre fois maire de Rezé, quatre fois député PS, ancien ministre, Jacques Floch a longtemps assuré la présidence de l’Institut Kervégan à Nantes. Il est aujourd’hui président de l’Agence d’urbanisme de Nantes. Dans un entretien exclusif, il exprime son point de vue sur notre vieille République, sur fond de crise démocratique dans le dossier de Notre-Dame-des-Landes.

The Dissident : Que ce soit sur le projet d’aéroport du Grand Ouest, le mariage homosexuel, ou même les troubles politiques qu’a connu l’UMP, les prises de position de part et d’autre sont très radicales. Comment l’expliquez-vous ?

Jacques Floch : C’est le problème de notre décennie : l’organisation démocratique dans une démocratie représentative. A l’Assemblée, on élit des députés de la nation. Ils ont le droit de voter les lois, de nommer un gouvernement pour faire du règlement. Celui-ci est sous le contrôle du parlement et des juges : le conseil constitutionnel, le conseil d’état. Ceux-ci sont chargés de vérifier si les règles ont été respectées ou pas. Aujourd’hui, le problème, c’est l’accélération de l’information. N’importe qui peut y accéder extrêmement vite grâce aux nouvelles technologies, mais cet accès privilégié n’est pas suivi de la connaissance. Les gens sont informés mais pas suffisamment instruits pour analyser. J’ai 75 ans, je rédige un peu avec du matériel informatique, mais le plus souvent j’utilise ma plume. Mes petits-enfants, c’est tout le contraire. Ils passent leur vie sur leur tablette numérique. Nos structures sont perturbées par ce phénomène. Quelle que soit la thématique, les interlocuteurs sont dans un rapport d’égal à égal grâce à cet accès rapide à l’information. Dans ce contexte, on est en droit de se poser la question : qui est légitime pour décider ?

Cela pose le problème de la crédibilité des politiques en général. Pensez-vous que la commission Jospin et notamment sa proposition d’interdiction du cumul des mandats peut résoudre en partie l’équation ?

Je suis totalement favorable au non cumul des mandats ! J’ai cumulé par le passé : conseiller régional, conseiller général, maire de Rezé, député. J’ai abandonné mes places dans les deux conseils, mais j’ai gardé la mairie et ma place de député, car je devais sortir Rezé de l’anonymat. Ce n’est pas facile de faire la part des choses, mais cela permet de ne pas vivre dans une bulle, comme je le dis dans mon livre.  Je suis malgré tout pour une rénovation de nos institutions pour que la République puisse s’adapter aux besoins actuels. On a toujours vécu dans un système très jacobin. Je l’ai moi-même longtemps été, bien que maintenant je devienne de plus en plus girondin. Les lois de décentralisation sous Mitterrand ont été adoptées car on a réalisé que les collectivités pouvaient assurer des services de l’Etat beaucoup plus efficacement. La période bonapartiste, pendant laquelle les programmes des écoles étaient rédigés par Napoléon, est révolue. Si j’étais à la tête du pays, je réfléchirais au rééquilibrage et à la taille critique des régions en terme d’espace géographique, de démographie et de richesses, et je poursuivrais le processus de décentralisation afin qu’elles puissent avoir de nouveaux pouvoirs législatifs.

Que pensez-vous des fortes crispations qui ont lieu actuellement autour du projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes ?

Nous avons une assemblée élue qui a pris une décision : il faut doter l’ouest de la France d’un grand équipement de transport. A l’époque, on disait que si l’ouest veut vivre dans la future Europe, alors il doit être désenclavé. Il y a eu des rails, qui ont amené le TGV, puis des autoroutes pour relier les principales villes de la région. Les moyens de le faire étaient au rendez-vous car le projet avait été imaginé durant les 30 glorieuses. L’aéroport était prévu en même temps que le TGV, dans les années 1980, et devait être capable d’accueillir des avions supersoniques, c’est-à-dire le Concorde. Même si ce dernier a été sabordé, il n’en reste pas moins que le Grand Ouest a besoin d’une telle structure.

L’opposition à ce projet a pourtant dressé toute une liste d’arguments attestant le contraire..

Ces arguments contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes ne sont pas valables. On me dit : dans 20 ans, le transport aérien n’existera plus par manque de ressources. Ils ne font pas confiance aux recherches d’aujourd’hui. Il y aura une nouvelle énergie qui prendra le relais, c’est une certitude. Et puis, s’il fallait suivre cette logique, alors autant fermer Airbus. Mais aucun opposant ne le demandera, parce qu’Airbus, ce sont des milliers d’emplois en Loire-Atlantique.

Quid de l’environnement et de la raréfaction des terrains agricoles, quand on perd l’équivalent de la surface d’un département tous les 10 ans ?

Vous savez, j’ai été technicien agricole. J’ai travaillé au ministère de l’agriculture à compter les araignées rouges à la binoculaire. J’ai dû ensuite faire la guerre d’Algérie, 27 mois, 27 jours et 4 h. A mon retour, je suis allé sur Nantes pour faire une formation à l’Insee. J’étais chargé d’établir un service de statistiques agricoles. J’ai fait mesurer l’exploitation du sol. Actuellement, en Loire-Atlantique, il y a environ 15 000 hectares de terrains en friche. Soit sept fois la superficie de Notre-Dame-des-Landes. C’est donc un faux débat. D’autant plus que pour produire suffisamment de nourriture pour 60 millions de français aujourd’hui, 100 millions demain, 30 départements cultivés avec des méthodes modernes suffisent. C’est le cas actuellement. Le problème qui existe, c’est la rétention de terres agricoles par les propriétaires, qui attendent qu’elles deviennent des terrains à bâtir pour pouvoir les revendre à un prix 10 fois plus élevé en moyenne. De même, à Nantes, on a la première agence de travail sur l’agriculture intra-urbaine. Grâce à cette action, on a dans l’agglomération nantaise une agriculture de qualité, une demande forte et une production de haut niveau. Cela représente environ 3000 emplois. Quant à l’environnement, dans les années 1990, une commission spéciale créée par Jean-Marc Ayrault a eu l’idée de créer des forêts urbaines sur des terrains en friche. On a ainsi une réserve foncière pour du vert. Notre région est très en avance sur les autres métropoles françaises.

Que dites-vous à l’agriculteur local qui veut conserver ses terres ?

Je comprends tout à fait qu’il ne veuille pas partir, mais depuis 1790 et la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, l’expropriation peut être décidée par le pouvoir public pour un juste projet avec une juste indemnisation. C’est aux élus de décider de cela, et s’il y a contestation, il faut passer par un juge. Si c’est déjà fait, alors une décision doit être prise. On peut être contre l’aéroport, mais on ne peut pas dire : « Il ne se fera pas ». La  désobéissance civile que vous évoquez n’est justifiée que lorsque les autorités donnent un ordre contraire à la loi, à l’éthique ou aux droits de l’homme.

Comment voyez-vous la tentative de « criminalisation » de l’opposition autour de ce projet d’aéroport ?

Plus on avance, plus on sort du débat citoyen pour entrer dans un débat outrancier. Ouest France relatait dans ses colonnes que des routes sont interdites à certaines personnes. Comment en est-on arrivé là ? On ne m’interdit pas de circuler sur le territoire de la République ! Je ne pourrais pas tolérer que la moindre ruelle me soit interdite à Rezé. Ces zones interdites par des citoyens deviennent peu à peu des territoires de non droit, c’est inacceptable. Autant il est normal que des gendarmes aient ce pouvoir s’ils m’exposent une bonne raison de le faire, autant il est inadmissible que des citoyens ordinaires m’interdisent de circuler. Et si des élus rentrent dans ce jeu, c’est un manquement à leur devoir. Ils sont même doublement fautifs car ils sont porteurs de la loi.

Comment faire pour « dépassionner » et réhausser le débat ?

Le gouvernement de Jean-Marc Ayrault a mis en place, il y a quelques jours, une commission de dialogue, qui sera une commission d’explication. Beaucoup de gens se demandent si ce projet est vraiment utile. Je souhaite également que soient mis face à face les arguments pour et contre le projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Je pense que ça va être fait. La commission vérifiera ensuite si toutes les règles du débat ont été respectées, chez tous les acteurs de ce projet, même y compris Vinci. Une fois fait, il faudra regarder s’il y a encore quelque chose à mettre à plat et s’il n’y a toujours pas d’accord de conclu, alors il faudra se poser la question : est-ce qu’on continue ou pas ? Les opposants devront appliquer le même raisonnement.

Que pensez vous des concepts de décroissance et de croissance décente ?

Je ne suis pas pour la décroissance, je suis pour la limitation de la croissance. Attendons le jour où les gens qui nous disent qu’il faut la décroissance seront prêts à partager leurs heures de travail et leurs revenus pour que tout le monde ait un niveau de vie convenable.  Je suis scandalisé d’entendre que plus de 800 000 personnes vont aux Restos du cœur. Allez en Afrique, allez en Asie, et parlez-leur de décroissance. Les gens vont vous dire que vous vous moquez du monde. Quand on dit aux chinois de faire attention avec le CO2, ils répondent aussitôt qu’ils n’ont pas atteint notre niveau de vie, notre niveau de production intérieure brut par habitant. En règle générale, les gens qui vous parlent de décroissance ont la bouche pleine et, souvent, ils en ont aussi au fond des poches. Le concept de croissance décente est beaucoup plus adapté à mon sens.

Crédit photo B. D.

Article publié à l’origine sur Europe Créative

Baptiste Duclos
Baptiste Duclos, journaliste et rédacteur en chef de The Dissident.
Rémy Degoul
Rémy Degoul, fondateur et directeur de publication de THE DISSIDENT, fondateur d’Europe Créative, administrateur de l’APCP- Association pour la création d’un Conseil de presse, ancien Administrateur du Fonds Européen pour la Liberté d’Expression, ancien président du COLISEE-Comité de Liaison pour la Solidarité avec l’Europe de l’Est.