Jean-Michel Ducomte : « L’Éducation nationale produit des agents économiques plutôt que des citoyens »

Jean-Michel Ducomte, président de la Ligue de l'enseignement.

Jean-Michel Ducomte, président de la Ligue de l'enseignement.

« On ne naît pas citoyen, on le devient », disait Spinoza. Président de la Ligue de l’enseignement, Jean-Michel Ducomte est de ceux qui promeuvent l’éducation populaire comme une dimension fondamentale de la démocratie. À l’occasion de la sortie de son livre consacré à Jean Macé1, The Dissident l’a rencontré.

The Dissident : Dans quel milieu avez-vous grandi ?

Jean-Michel Ducomte : Je suis originaire du Tarn. Mon père était au parti communiste, ma mère était une catholique. J’ai été élevé dans une logique communiste – mon père était membre du parti du même nom. Les valeurs catholiques de ma mère sont arrivées plus tard dans mon éducation, mais ne m’ont jamais véritablement marquées. J’ai toujours été un incroyant.

Politiquement, j’étais au départ plutôt à l’extrême gauche. J’avais une lecture attentive de la pensée de Trotsky. Mais très rapidement, j’ai eu l’occasion de me confronter à d’autres visions, notamment celle d’Antonio Gramsci, chez lequel j’ai trouvé des éléments de compréhension du monde qui nous entoure. J’ai ensuite été au Parti socialiste (PS). J’ai rapidement réalisé que les partis politiques avaient perdu leur capacité à produire des idées capables d’éclairer l’avenir.

Êtes-vous sensible aux thèses libertaires, anarchistes, situationnistes …?

Situationnistes, oui. Je suis plutôt Vaneigem que Debord. C’est une pensée importante, car indépendante vis à vis des autres écoles. J’ai découvert aussi sur le tard Thoreau et la Désobéissance civile. Wilhelm Reich et sa Psychologie de masse du fascisme avait une réflexion également intéressante. Tout cela a fait parti de mon bouillonnement post-soixante-huitard.

Mais celui qui m’a le plus influencé, c’est Condorcet. Je l’ai découvert à plusieurs moments. J’ai croisé intellectuellement le Condorcet révolutionnaire et son rapport sur l’instruction publique d’avril 1792. Puis je me suis intéressé au Condorcet sous l’Ancien régime, qui luttait pour l’abolition de l’esclavage, la libération et l’égalisation du statut des femmes… C’est à lui que je dois l’essentiel de mon intérêt pour l’éducation populaire.

Que pensez-vous de la conversion du Parti socialiste aux thèses néolibérales ? Comment cela influence-t-il l’éducation en France ?

Je pense que c’est un vrai danger. Cela dépasse totalement le périmètre du PS. On est en présence d’une véritable doxa économique, d’autant plus redoutable qu’elle se prévaut d’une prétention scientifique. L’éducation qu’on dispense est aujourd’hui destinée à produire des agents économiques performants plutôt que des citoyens. Il est important que les gens sachent faire ce pour quoi ils se destinent, mais en même temps rien ne remplace une démarche émancipatrice. À ce titre, l’éducation populaire a un rôle à jouer, même en direction de la jeunesse.

Vous avez rejoint la Ligue de l’enseignement en 1989. Pourquoi ?

La question laïque m’est apparue comme une question importante. Je voulais avoir un lien avec une organisation dotée d’une réflexion profonde sur ces questions de laïcité, de république, d’émancipation. Je suis rentré dans la Ligue comme militant actif. J’ai notamment été sollicité lorsque l’organisation avait embrassé la commémoration de la révolution française. Je pensais qu’on pouvait aussi en tirer quelques enseignements. On m’a proposé par la suite de rentrer dans le conseil d’administration. J’ai fini par en devenir le président.

Quelle est la stratégie d’influence de la Ligue de l’enseignement pour inscrire l’éducation nationale dans cette démarche?

L’influence existe, elle est ancienne. Pour la loi sur la refondation de l’école, une partie importante des préconisations qui y figurent viennent d’un travail très en amont effectué par la Ligue. Notre stratégie repose essentiellement sur la société civile, par le biais de réseaux associatifs. La Ligue est un ensemble très fragmenté. Nous essayons de toucher un peu tous les secteurs de la société afin à chaque fois de faire partager cette idée de l’éducation à la citoyenneté.

Vous inspirez-vous des pays étrangers en matière d’éducation ?

L’exemple finlandais est utile à mettre en œuvre. Il y a une forme d’empirisme dans l’approche éducative. Tout en diffusant des savoirs, il tient compte du fait que le temps de l’enfant est une temporalité un peu originale. Tout ce qui est de nature à susciter des éveils, en dehors d’une logique de transmission des savoirs, peut être utile. Ça veut dire libérer du temps, construire différemment la semaine, sans systématiquement valoriser les savoirs intellectuels.

Vous avez récemment publié une biographie de Jean Macé1. Qu’est-ce qui vous a attiré dans le personnage ?

Jean Macé est né en 1815, ça lui fait 200 ans cette année et, en 2016, la Ligue de l’enseignement, qu’il a fondé en 1866, aura 150 ans. Il est donc intéressant de dire quelques mots de son fondateur bicentenaire. Macé a l’immense avantage d’être quelqu’un qui a changé fondamentalement les choses sans être un grand intellectuel. J’ai été étonné de son rapport à 1848. J’ai eu le sentiment que c’était le seul, avec Alexis de Tocqueville, à avoir pressenti que le temps était terminé de cette bourgeoisie triomphante de la monarchie de juillet.

Il avait eu cette sorte de stupeur lors de l’instauration du suffrage universel en se demandant ce qu’en feraient les bénéficiaires. Il avait parfaitement raison : la IIème République s’est mal terminée. Les électeurs ont voté pour Bonaparte et la majorité monarchiste. Ça a été pour lui une révélation : dorénavant, son rôle était de permettre au citoyen de faire un usage responsable et raisonné du droit de vote. Je trouve qu’il est très contemporain.

La question de l’usage raisonné du droit de vote se pose donc toujours ?

Il y a un manque d’envie des citoyens. Le combler passe par le discours politique. Un épisode tout récent m’a irrité, c’est la proposition de rendre le vote obligatoire. La meilleure façon de rendre les Français citoyens, ce serait de les contraindre. Je pense que c’est la pire des réponses à apporter. On ne contraint jamais personne à faire usage d’un droit qu’on lui concède. Rendre le vote obligatoire, c’est finalement exonérer la classe politique de sa responsabilité dans cet épuisement civique que nous connaissons. Il y a des réformes à conduire. Notamment la reconnaissance du vote blanc comme vote exprimé. Les citoyens doivent pouvoir manifester la volonté de ne pas adhérer à l’offre politique qui leur est faite.

Vous écrivez que Jean Macé considérait l’ignorance comme un grand danger pour la République. Est-ce toujours le cas ?

Il y a l’ignorance analphabète, qui a reculé, et l’ignorance dogmatique. Celle-ci ne recule pas. C’est une forme d’ignorance qui repose sur l’idée qu’il n’y aurait qu’une seule vision des choses à défendre. Elle est sans doute pire, car fondée sur la certitude d’avoir raison. Incontestablement, face à cette réalité, il faut introduire de la souplesse intellectuelle. Être intelligent, c’est aussi accepter d’avoir tort, préférer la recherche de la vérité à la vérité. L’autre peut avoir raison.

Vous êtes également membre du Grand Orient de France. Pourquoi la franc-maçonnerie?

J’avais la vingtaine quand j’ai demandé à y entrer. Je n’ai pas été sollicité. La franc-maçonnerie a une méthode qui apprend à écouter, à ne pas avoir raison, à construire en commun. Par exemple, on ne peut interrompre personne. Il ne peut pas non plus y avoir de discussion entre deux membres. Si on a une vision pertinente de l’organisation, on doit admettre qu’elle ne nourrit aucun enjeu particulier. Un mandat est très court, et lorsqu’il est terminé, on revient au niveau le plus bas. Cela donne une liberté extraordinaire. La franc-maçonnerie n’est pas une légion d’honneur à accrocher à sa boutonnière, mais un outil de travail sur soi et sur la société. C’est quelque chose d’une redoutable efficacité.

Quelle est votre analyse sur notre société et sur les conflits que connait notre monde ?

Il n’y a plus d’horizon envisageable. Je pense que nous vivons un monde qui se termine, bien qu’il s’y passe des choses passionnantes -notamment l’accès à une vraie diversité culturelle. Toute période terminale est une période de convulsion, de radicalisation. Ceux qui estimaient détenir des vérités ont le sentiment que ces vérités sont démenties par les faits.

Quels outils permettent encore de faire société ? Ce ne sera surement pas dans la recherche d’identités refermées sur elles-mêmes.Je pense qu’il faut utiliser l’outil que commence à dégager quelqu’un comme François Jullien, auteur de L’écart et l’entre. Il faut aujourd’hui créer du commun. C’est partir de l’idée que chaque opinion, chaque appartenance, est une ressource de sens. Chacune de ces ressources peut contribuer à la création d’un fonctionnement doté d’une logique collective. Avec un petit effort pédagogique, on pourrait parvenir à créer quelque chose qui relève de ce commun. Le monde musulman digère deux siècles de frustration qui l’ont amené à cette position pour partie radicale, et qui ne concerne néanmoins qu’une petite minorité. Accompagnons-les, aidons-les. Je les pense parfaitement capable de créer de la sociabilité ouverte. La vie sociale est aussi faite de transparence, de fluidité, d’une capacité à admettre que les autres sont comme ils sont.

Quel message souhaiteriez-vous passer aux Français ?

Regardez le monde qui vous entoure, regardez les individus qui vous entourent ! Vous ne serez jamais déçus. Vous serez surpris. Vous deviendrez curieux, et vous aurez envie de faire des choses ensemble.

1Jean Macé, militant de l’éducation populaire, par Jean-Michel Ducomte, aux éditions Privat, mars 2015.

Baptiste Duclos
Baptiste Duclos, journaliste et rédacteur en chef de The Dissident.