Juliette Duquesne « La société civile est un laboratoire du monde du futur. »

Juliette DUQUESNE © Laurence de Terline

« Réenchanter la vie et la société apparaît indispensable dans un monde convulsé par l’insatiabilité devenue un précepte, une sorte de devoir civique, afin que la prédation institutionnalisée ne subisse aucun handicap. » Coécrits entre l’essayiste Pierre Rabhi et la journaliste Juliette Duquesne, les Carnets d’Alerte se donnent comme objectif de diffuser des problématiques cruciales, et pourtant oubliées ou ignorées, telles que la faim dans le monde ou la situation des semences. A une époque où la désinformation atteint son apogée, ces quatre mains se mêlent pour nous alerter sur la condition de l’humanité.

Connu pour son engagement au sein du développement des pratiques agricoles respectueuses de l’environnement, Pierre Rabhi s’est notamment investi dans des pays d’Afrique, du Burkina Faso au Mali en passant par le Niger. Il est également le fondateur du mouvement Colibris, un mouvement préconisant une nouvelle société basée sur des valeurs humanistes et écologiques. Dans cette collection, les Carners d’Alerte, il reprend sa plume de poète pour analyser les propos de Juliette Duquesne, journaliste indépendante que The Dissident a rencontrée.

The Dissident : D’où est partie l’initiative de cette collection ?

Juliette Duquesne : L’idée a débuté lors de ma rencontre avec Pierre Rabhi, lorsque je réalisais un reportage sur lui pour le journal de 20H de TF1. Nous sommes tous les deux tombés d’accord sur le fait que, dans les articles que nous lisions, il manquait parfois une vision globale. Notre volonté n’est pas de réaliser des ouvrages exhaustifs, mais de tenter de révéler les informations qui nous paraissent justes et indispensables. Notre travail est complémentaire : d’un côté, j’apporte tout ce qui est concret, à l’aide d’entretiens avec des spécialistes, des politiques, des chercheurs et d’une enquête approfondie pour trouver et vérifier les chiffres et les données essentiels. De son côté, Pierre Rabhi porte un regard différent sur tous ces éléments. Il les analyse en prenant de la hauteur. Il nous a semblé que cette vision globale apportée dans les Carnets d’Alerte manquait pour comprendre des sujets complexes mais aux enjeux importants, comme les semences ou la faim dans le monde. C’est également le cas pour le prochain à venir qui portera sur la finance.

Aviez-vous déjà été confrontée à ces thématiques ?

J’avais déjà été confrontée à des sujets tels que l’agroécologie, les semences ou encore la finance ; c’est moins le cas en ce qui concerne les mécanismes de la faim dans le monde. Lorsqu’il faut les aborder, je commence souvent par essayer de répondre aux questions posées lors des discussions que je peux avoir avec ma famille ou mes amis. La question principale du carnet sur la faim dans le monde est « est-ce qu’on peut nourrir la planète avec l’agroécologie ? » Pierre Rabhi l’a fait en Afrique, c’est quelque chose dont on ne parle pas assez. On insiste beaucoup sur son parcours, mais moins sur ce qu’il a pu accomplir au Sahel, au Burkina Faso… (Pierre Rabhi a consigné cette expérience dans le livre L’offrande au crépuscule primé par le ministère de l’agriculture en 1989.) Quant au sujet des semences, c’est un sujet encore méconnu et pourtant capital.  Les semences sont la base de la vie. C’est un sujet complexe où il est parfois compliqué de démêler le vrai du faux.

Pierre Rabhi © Colibris

Pierre Rabhi © Colibris

 

Comment expliquer que ces sujets soient si peu évoqués aujourd’hui ?

Pierre Rabhi dit quelque chose qui me semble très juste, à savoir que nous sommes dans une société qui vit dans l’excès de divertissement pour ne pas voir le monde tel qu’il est. La faim dans le monde et les maladies liées à la malnutrition sont des sujets que nous préférons ne pas évoquer, ou alors il arrive que nous en parlions de façon erronée.  C’est par exemple le cas des famines en Afrique : on a tendance à dire qu’elles sont dues aux conflits mais c’est en fait plus compliqué que ça. On ne parle pas, par exemple, des déplacements de populations dus à la sécheresse qui peuvent engendrer des conflits… Et on ne décrypte jamais les problèmes structurels de la faim dans le monde. Et pourtant, un enfant meurt toutes les 6 secondes ! Le point positif à noter, c’est qu’il suffirait de changer quelques pratiques pour améliorer la situation : arrêter les OGM, mettre en place l’agroécologie… Nous sommes de plus en plus nombreux à être conscients que les OGM comme l’agriculture intensive sont des échecs. Nous avons les solutions à portée de main. Mais il reste une résistance  au changement qui nous empêche d’avancer.

Ces thématiques étaient également absentes des derniers débats présidentiels…

Ces sujets sont effectivement oubliés même au moment des élections. Et pourtant, d’un point de vue politique, les sujets comme les semences ou la faim dans le monde sont des sujets qui concernent chacun d’entre nous. La façon dont les traite Pierre Rabhi est loin du discours écologique parfois culpabilisateur. Il parle avant tout de la beauté.   Il est étrange que ces sujets cruciaux ne soient pas plus évoqués car ce sont des sujets concrets. Il me semble qu’ils touchent bien plus le grand public que beaucoup de thématiques qui ont pu être abordées au cours des dernières campagnes présidentielles. En privatisant les semences, on nous retire notre autonomie. Ce sont des sujets cruciaux, et le but de nos livres est avant tout d’alerter. L’objectif est que ces carnets soient courts mais clairs, accessibles pour le grand public.

N’y a-t-il pas un risque que ces livres ne sortent pas du cercle déjà intéressé par ces problématiques ? Ne faudrait-il pas davantage introduire ces sujets dans le domaine éducatif ?

Le but est que ce cercle s’élargisse. Si les personnes qui connaissent déjà Pierre Rabhi pouvaient les diffuser autour d’eux, ce serait déjà un bon début ! L’intérêt est de faire comprendre tous ces enjeux pour qu’ensuite les lecteurs puissent alerter d’autres personnes sur ces problématiques.   Il est vrai que ce serait intéressant de se rendre davantage dans les milieux scolaires. Echanger est primordial pour diffuser. L’objectif de ces carnets est de donner la possibilité aux lecteurs d’avoir toutes les facettes d’un sujet pour en saisir les enjeux, afin qu’ils puissent se forger leur propre opinion. Il est important aujourd’hui d’avoir toutes les informations nécessaires afin d’agir.  L’homme ne peut pas continuer à se placer au-dessus de la nature.

Au Burkina Faso, Pierre Rabhi a initié les habitants à l'agroécologie © Terre et Humanisme

Au Burkina Faso, Pierre Rabhi a initié les habitants à l’agroécologie © Terre et Humanisme

Pierre Rabhi a cette phrase très forte : « il faut prendre conscience de notre inconscience »

C’est une phrase très juste de la part de Pierre Rabhi. Nous devons changer, pas seulement du point de vue de la société, mais aussi en chacun d’entre nous. Comme le dit régulièrement Pierre Rabhi, il ne suffit pas de manger bio pour créer une réelle alternative. On peut manger bio et exploiter son prochain. Le changement doit avant tout être intérieur. En ce moment, la société développe peut-être des alternatives mais nous gardons parfois de mauvaises habitudes.

Notre inaction est-elle liée à une société de l’indifférence ?

Les idées se propagent tout de même. Pierre Rabhi était encore peu connu, il y a quelques années. Aujourd’hui, il refuse des centaines de conférences, faute de temps. Il y a eu un éveil des consciences autour de l’agroécologie. Certes, ces mouvements représentent encore des niches, mais ils sont en plein essor.  Il y a encore de fortes résistances : on en revient à cette société de l’excès de divertissement évoquée par Pierre Rabhi. C’est pour cela qu’il me paraît essentiel de parler de tous ces sujets. Par exemple, la finance qui est le sujet du prochain livre, est un problème qui rebute parce qu’il est complexe. Et pourtant, cette problématique est essentielle pour comprendre le monde dans lequel nous vivons. Aujourd’hui, le terme de « finance » est galvaudé. Par méconnaissance, certains la rejettent totalement. La finance est utile mais aujourd’hui la financiarisation excessive de l’économie a des conséquences néfastes au quotidien pour les salariés, les citoyens ou encore la nature.  C’est ce que nous allons essayer de montrer dans ce livre. Il est essentiel de décrypter les mécanismes de la société. Je dirais même que c’est apaisant de comprendre dans quel monde nous vivons, même lorsqu’on découvre des logiques dangereuses et néfastes pour l’avenir de l’humanité. Si on reste dans le flou, on peut faire ce qu’on veut de nous. Peu de personnes connaissent les chiffres : 795 millions de personnes sous alimentées, 2 milliards malnutries, 40% de la population mondiale en manque de nourriture, 70% des personnes qui souffrent d’un manque de nourriture sont des paysans… Il me paraît essentiel d’alerter l’opinion sur ces sujets cruciaux.

Le sujet central de ces livres est avant tout l’agroécologie…

 L’agroécologie est le sujet central du carnet d’alerte sur la faim dans le monde. Dans ce livre, nous avons choisi le mot agroécologie afin de désigner les pratiques écologiques des pays du sud où la certification « agriculture biologique» n’est pas toujours utile. Ce sujet a beaucoup été développé par Pierre Rabhi qui en fait jusqu’à une philosophie qui transforme notre rapport à l’argent ou à la nature.  Contrairement à l’agriculture intensive où l’agriculteur est un exploitant, l’agroécologie permet au paysan d’être réellement autonome.  Dans cette définition, l’agroécologie va bien plus loin que le cahier des charges de l’Agriculture Biologique. Le problème c’est qu’aujourd’hui, le terme d’agroécologie est parfois utilisé à d’autres fins, pour une agriculture beaucoup moins exigeante de l’AB… En réalité, ce n’est pas seulement l’agriculture qu’il faudrait changer mais toute la chaîne alimentaire.

Olivier de Schutter, ancien rapporteur spécial des Nations Unies sur le droit à l’alimentation © ONU/Jean-Marc Ferré

Olivier de Schutter, ancien rapporteur spécial des Nations Unies sur le droit à l’alimentation © ONU/Jean-Marc Ferré

Quel est l’horizon de tout cela selon vous ?

Les enjeux financiers sont énormes, les lobbys puissants. Les résistances au changement sont encore très fortes. Mais l’agroécologie, l’économie sociale et solidaire sont des mouvements qui prennent de l’ampleur. Ces techniques agricoles sont en plus efficaces. Comme le dit Sylvain Berton, [directeur des opérations chez Agrisud International NDLR] « nous restons vigilants mais nous sommes confiants » car il est prouvé que l’agroécologie fonctionne. La consommation du bio est en plein essor. En Europe, il est vrai que ce mouvement est parfois perçu comme une attitude « bobo ».  Mais l’agroécologie est surtout une solution pour remédier à la faim dans le monde ! Certains accusent les défenseurs de l’agroécologie d’être passéistes, de prôner un retour en arrière. Comme le dit justement Olivier de Schutter [ancien rapporteur spécial des Nations Unies sur le droit à l’alimentation NDLR], « l’agroécologie est l’agriculture du XXIème siècle ». Quant à d’autres sujets, comme celui des OGM, nous avons l’avantage en Europe de ne pas en cultiver beaucoup, contrairement au Brésil ou aux Etats-Unis par exemple. Dans de nombreux pays, la culture d’OGM a été un échec. Aujourd’hui,  les acteurs de la société civile craignent plutôt le développement des nouveaux OGM. En Europe, ni le pouvoir politique ni le pouvoir juridique n’a encore tranché sur les autorisations de ces nouvelles techniques qui permettent de modifier le génome.

Comment « réenchanter la vie » selon l’expression de Pierre Rabhi ?

 Comme le répète Pierre Rabhi, il faudrait commencer par sortir du discours culpabilisateur et reconnaitre la beauté de la nature. Pierre Rabhi est attaché à une écriture poétique. Il souhaite toucher les êtres humains dans leur globalité et pas seulement leur rationalité. Voilà pourquoi notre approche est complémentaire, j’apporte l’enquête factuelle et lui l’aspect poétique. Il serait également intéressant que la politique accompagne davantage la société civile. La société civile est un laboratoire où s’inventent des solutions pour le futur. Il suffirait de pas grand-chose, un appui financier de ces solutions suite à reconnaissance politique. Des initiatives se développent tous les jours, partout dans le monde.

 

Juliette_DUQUESNE_©_Laurence_de_Terline

Juliette_DUQUESNE_©_Laurence_de_Terline

 

Journaliste depuis 2005, Juliette Duquesne a travaillé pendant 10 ans pour le journal de TF1 (13h et 20h). Elle se spécialise dans les sujets liés à l’actualité quotidienne tels que les dérives des marchés financiers, les dangers de la malbouffe ou les initiatives de la société civile. Depuis 2016, elle traite ces mêmes sujets en tant que journaliste indépendante.

 

 


 

Pour en finir avec la faim dans le monde, Pierre Rabhi et Juliette Duquesne, Editions Presses Chatelet, 5 avril 2017, 12 euros

http://livre.fnac.com/a10285778/Pierre-Rabhi-Pour-en-finir-avec-la-faim-dans-le-monde 

 

 

Les semences, un patrimoine en voie de disparition, Pierre Rabhi et Juliette Duquesne, Editions Presses Chatelet 5 avril 2017, 12 euros

http://livre.fnac.com/a10285779/Pierre-Rabhi-Les-semences-un-patrimoine-vital-en-voie-de-disparition#int=S:Suggestion|FA:LIV:Fiche_Article|NonApplicable|10285779|BL1|L1

Charlotte Meyer
Ancienne stagiaire chez The Dissident, Charlotte Meyer est étudiante à l’IEP de Paris dans l’objectif de devenir journaliste. Elle dirige depuis sa création en 2016 le média jeune "Combat", en hommage à Albert Camus.

2 Comments

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  2. Yves ROGER

    2 juillet 2017 à 8 h 01 min

    Très bonne initiative que je soutiens.
    Cependant pourquoi inciter les lecteurs à se procurer les ouvrages à la FNAC ?
    Les libraires indépendants se battent pour leur survie….laissez les personnes choisir sans les orienter vers une grande enseigne.

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