Ken Bugul : « Je suis une réalité dissidente »

Ken Bugul, auteur de Cacophonie (éd. Présence africaine, 2014).

Ken Bugul, auteur de Cacophonie (éd. Présence africaine, 2014).

Portrait. Depuis 1982, date de sa douloureuse autobiographie Le baobab fou, la sénégalaise Ken Bugul a mûri son trait et continue de déranger nos idées reçues avec son dernier né Cacophonie (Présence africaine, 2014). Rencontre avec une femme libre à l’occasion du salon littéraire « Impressions d’Afrique » à Nantes, début novembre.

Avant d’intervenir à un débat littéraire elle ne peut s’empêcher de blaguer : « Laissez moi fumer et draguer un peu ! » La « tantie » Mariétou Mbaye, le vrai nom de l’écrivaine Ken Bugul, est comme ça : espiègle et libre. Une liberté qu’elle a arrachée âprement, de vive lutte. Son âge ? Soixante-sept ans. On ne les lui donne pas : « Chut ! J’ai 6+7, 13 ans », rigole cette dame éternellement jeune, née en 1947 dans le village de Maleme-Hodar au Sénégal, « dans un contexte charnière entre la période coloniale et les indépendances qui s’annonçaient. »

Elle regarde la jeunesse de son pays d’un œil bienveillant, notamment la relève des auteurs sénégalais comme Felwine Sarr, Nafissatou Dia Diouf et Mariama Ndoye et nous conseille d’interviewer le collectif « Y en a marre » constitué de rappeurs et de journalistes sénégalais.Contestataire à sa manière, Ken Bugul aborde des sujets sensibles liés à son vécu comme le sexe, l’exclusion, voire l’aliénation dans son dernier livre Cacophonie.

Elle assume être une voix discordante, dissidente :« Je suis une créature, une réalité dissidente. Je suis née comme ça ! J’ai vécu cinq ans avec un vieux père et une vieille mère parce que j’étais la benjamine. A ma naissance, mon père avait plus de quatre-vingt cinq ans. Je croyais que c’était mon grand-père. Ce n’était pas ma faute. Je ne l’ai pas cherché. Je n’ai pas connu de père. J’ai eu un grand-père. Et puis j’étais la seule femme de ma famille à aller à l’école. En 1953, pendant la période coloniale, il n’y avait pas d’école dans mon village. Quand l’école a ouvert sa première classe j’y suis allée. »

A onze ans, elle découvre que celui qu’elle prend pour son grand-père est son père : « Cinq ans après ma naissance, il était devenu vieux ! J’étais dans des circonstances telles que pour me retrouver je devais me fabriquer un personnage. Pour oser, à cette époque, à cet âge, dans le contexte, avec le poids des traditions, c’était vraiment faire de la dissidence. Mon mode de vie était déjà de la dissidence, bien avant que je commence à écrire ! »

Personne n’en veut

En 1982 son autobiographie Le baobab fou lance un pavé dans la mare en racontant sa difficulté à se construire : « Quand ma mère est partie, en me laissant dans la maison familiale, je n’avais que cinq ans. J’ai pensé qu’elle ne m’aimait pas. J’avais un problème de désamour que je raconte dans le livre. » Un récit trop sulfureux pour son éditeur de l’époque, aux Nouvelles Éditions Africaines, qui demande à l’écrivaine en herbe de trouver un pseudonyme : « Il n’avait jamais publié d’autobiographie et encore moins d’une femme qui parlait de sexualité, de drogue, de culture hippie et remettait en question les symboliques de la mère, de la famille ! C’était scandaleux pour une femme sénégalaise musulmane, issue d’un milieu traditionnel et d’un père marabout, de parler de ces choses là. Finalement, j’ai proposé le prénom d’une de mes copines au village, qui vit toujours, Ken Bugul Seck. C’est après que je me suis rendu compte qu’inconsciemment le fait d’utiliser ce prénom, qui signifie en wolof « personne n’en veut », est lié à mon parcours personnel. » (1)

S’ensuit Cendres et braises en 1994 (L’Harmattan) dans lequel elle raconte les violences qu’elle a subies en France : « J’ai vécu des souffrances terribles. C’est la seule fois de ma vie où j’ai vécu en union libre avec un homme sous le même toit, un bourgeois français du septième arrondissement de Paris. Non seulement il me battait à coup de poing (Elle montre ses cicatrices) mais il m’a fracassé les dents. Il a fini par m’envoyer à l’hôpital psychiatrique Sainte-Anne. C’est pour ça que je n’ai plus envie de vivre avec un homme. J’ai connu de telles violences. Dans cet hôpital, dans la chambre où on m’a enfermée, j’entendais les voix des autres femmes qui hurlaient. C’étaient toujours des hommes, leurs maris qui les avaient amenées là. C’est mon vécu qui m’a fait soulever ces problèmes de violence physique ou psychologique que vivent les femmes, qui parfois ne le disent pas. » Riwan ou le chemin de sable (Présence africaine) en 1999 conclut ce triptyque autobiographique .

Naissance d’une plume

Ken Bugul aurait pu s’en tenir là. Elle avait déjà fort à faire en sillonnant le continent de 1983 à 1993 comme fonctionnaire nationale et internationale, au Kenya, au Congo-Brazzaville et au Togo : « Je n’avais pas de prétention littéraire. Je ne suis toujours pas un écrivain. J’espère le devenir un jour ! J’ai écrit dans une démarche d’évacuation thérapeutique. Un jour, chez moi au Togo où j’habitais à l’époque, j’ai reçu la visite de l’ écrivain sénégalais Boubacar Boris Diop qui m’a dit:
« Tu n’écris plus ?
– Moi je ne suis pas un écrivain. C’était juste pour me soulager. A présent je me sens bien !
– Alors il ne fallait pas commencer ! »
Quand il est reparti au Sénégal, j’ai pris ça comme un défi. Je me suis mise à écrire une fiction socio-politique
La folie et la mort sortie en 2000, avec des éléments fantastiques, d’allégorie, de contes et légendes africaines en l’adaptant aux problèmes de pays dictatoriaux où j’ai vécu.»

Dès lors, Ken Bugul continue de dénoncer sans entraves ce que ces yeux ont vu. Dans le roman La rue Félix Faure (Éditions Hoebecke, 2005) elle raconte des drames d’asservissement et de manipulation. « Je peux en parler dans mes écrits. Il y en a d’autres qui n’en parlent pas ! A travers la religion, on manipule les femmes qui sont souvent plus vulnérables : « Le saint-esprit, venez à moi ! » Les bonnes femmes marchent, alors que derrière cela il y a des viols collectifs et de l’exploitation matérielle et financière. J’avais rencontré une espèce de gourou qui a failli m’entraîner là-dedans. Comme je voyageais beaucoup il croyait que j’avais de l’argent alors que je suis toujours fauchée comme un rat d’église ! »

Libre !

Sans se considérer comme une militante, Ken Bugul poursuit ses rêves émancipateurs : « Je dis à la fin de Cacophonie que je ne cherche plus à changer le monde. Je cherche à me changer moi-même ! A mon niveau, je brise les cloisons, je casse les murs pour être libre ! » C’est également le cas de Sali, personnage de Cacophonie, dont l’action se déroule à Porto-Novo, au Bénin, où l’auteur a vécu seize ans : «Sali est enfermée dans une prison au bord d’une rue très bruyante. Il y a une radio et une télé qui marchent 24 heures sur 24. Elle s’en sert comme de personnages qui lui tiennent compagnie. L’action commence le matin et finit à 19 heures, le soir, pendant l’appel à la prière. Cette cacophonie dure du matin au soir : des gens qui rient, se bagarrent, la violence… Cela se greffe à la cacophonie de la prison physique, entre les murs. La remise en cause de son enfermement intérieur va permettre au personnage de se débarrasser de ses certitudes, de ses convictions pour être enfin libre ! »

Une chose est sûre, on n’a pas fini d’entendre parler de Ken Bugul. Sans jamais se départir d’une pointe d’humour, elle nous l’assure : « J’ai décidé d’écrire comme je veux, ce que je veux. Personne ne peut rien contre moi ! Même la mort ne veut pas de moi ! »

 

(1) L’auteur rapporte une anecdote sur la généalogie de ce prénom au Sénégal : « Une femme en état de grossesse accouchait d’un bébé normalement. Au bout de deux jours, le bébé décédait brusquement. La femme refaisait une grossesse sans problèmes. A nouveau, le bébé décédait. A la troisième grossesse, quand le bébé naissait, s’il était de sexe féminin on l’appelait tout de suite Ken Bugul : « personne n’en veut », en sous-entendant que ni le mauvais oeil, ni le mauvais sort, ni même la mort n’en voudront. Comme ces enfants ont survécu, le prénom est demeuré.. C’est devenu un prénom courant. Quand on a un enfant au Sénégal on lui donne le prénom d’un parent, d’un maître spirituel ou d’une amie pour une fille.»

(2) Célèbre rue animée de Dakar

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Julien Le Gros
Julien Le Gros est un journaliste indépendant, spécialisé sur les cultures d'Afrique. Il a notamment écrit pour Jazzman - Jazz magazine, Afriscope, Mondomix... mais aussi sur Internet avec Africultures, Mondafrique, Tribune 2 l'artiste, International Hip Hop. Il a fait des reportages au Kenya, Cameroun, Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Sénégal et récemment en Guinée Conakry sur le virus Ebola.