La Gryffe, un îlot libertaire au coeur de Lyon

Revues proposées par La Gryffe - (c) Alice Dubois

Revues proposées par La Gryffe - (c) Alice Dubois

À la fois librairie, centre de documentation, salle de réunion et de conférences, La Gryffe est un lieu mythique de la culture libertaire. Vous espériez y rencontrer des punks s’égosillant sur un morceau des Bérurier Noir ? Raté ! Loin des images d’Épinal dont peinent à se défaire les mouvements anarchistes, La Gryffe est un espace ouvert sur le monde, et profondément ancrée dans la vie locale. Rencontre. 

C’est Ignace, 62 ans, bénévole depuis les prémices de l’association, qui nous raconte les premiers pas de La Gryffe. Tout de noir vêtu, les yeux rieurs, il se souvient des nombreux mouvements du début des années 70 qui se côtoyaient alors à Lyon, au 13 rue Pierre Blanc, dans un local du collectif libertaire. « Des anarchistes, des Insoumis, qui se battaient pour l’objection de conscience et qui ont permis de faire voter une loi remplaçant la peine de prison réservée aux déserteurs par un service civique. »

Une époque qui a vu naître pléthore de collectifs. « C’était l’effervescence. Il y avait même des coopératives d’artisans qui se montaient dans la rue » raconte-t-il. Alors qu’une librairie marxiste ferme ses portes, les libertaires décident de récupérer les bouquins, s’offrant ainsi un premier fond de livres gratuits. Et parviennent à dégoter l’actuel local, situé au 5 rue Sébastien Gryphe, qui leur est laissé en location « pour pas cher ». Nous sommes en 1978, l’aventure commence…

De Bakounine à la littérature jeunesse

Trente sept ans plus tard, la Gryffe, devenue une librairie spécialisée reconnue, constitue l’une des composantes majeures du mouvement libertaire. Dans ses rayonnages clairs et très bien fournis, se côtoient ouvrages classiques de référence et nouveautés : un grand nombre de productions dédiées à l’anarchisme ou à des thématiques précises, mais aussi des polars, des essais ou des romans publiés par les éditions Gallimard comme par de petites maisons indépendantes.

Les livres proposés par La Gryffe - (c) Alice Dubois

Les livres proposés par La Gryffe – (c) Alice Dubois

Pas du tout dogmatique, la librairie propose un large choix de lectures, toujours en phase avec les valeurs qu’elle défend. « Pour les fêtes de fin d’année, on fait grossir très fortement notre rayon livres de jeunesse, le but étant d’avoir un minimum de politisation et de réflexion, notamment sur la construction du genre, sur les inégalités entre hommes et femmes », explique Arnaud, 25 ans, ancien élève de Sciences Po Lyon 2 et bénévole depuis 4 ans.

La Gryffe, mémoire des mouvements libertaires

Un espace d’ouverture, où l’on trouve aussi des disques, des DVD, des journaux et des revues d’ici ou d’ailleurs comme Lutopik, Démocratie directe, D’ébats féministes, et bien d’autres…

Mais au-delà de sa casquette de libraire, La Gryffe travaille aussi à perpétuer la mémoire libertaire. Daniel, militant de la première heure, tient d’ailleurs à nous faire visiter le premier étage du local, où se situe le Centre de documentation libertaire. C’est ici que sont conservées les archives libertaires, minutieusement numérotées, qui témoignent de l’histoire des différents mouvements lyonnais : documents de collectifs, papiers administratifs de la Gryffe, tracts, correspondances… Une précieuse mine d’information, dont Daniel n’est pas peu fier. Tout à côté, une autre petite salle abrite quant à elle une bibliothèque de prêt, où se croisent régulièrement étudiants et chercheurs, venus consulter des ouvrages spécialisés.

La bibliothèque de La Gryffe - (c) Alice Dubois

La bibliothèque de La Gryffe – (c) Alice Dubois

« On ne fait pas de vote comme chez les Trotskystes »

Association loi 1901, La Gryffe fonctionne selon les principes libertaires : autogestion, partage des tâches, prise de décision en commun… « On ne fait pas de vote comme chez les Trotskystes, tu vois ! » s’amuse Ignace. « Si quelqu’un est vraiment opposé à quelque chose, on ne le fait pas. Par exemple, le débat de cet après midi sur l’histoire de la Révolution : si quelqu’un avait lu le livre et nous avait dit « Oh non, c’est horrible ! » et bien on ne l’aurait pas organisé, même si nous, on l’a trouvé très bien. On marche au consensus ».

Des règles de fonctionnement qui permettent à une petite vingtaine de personnes de faire tourner la machine. Des individus aux parcours divers : retraités, jeunes diplômés, personnalités émérites ou militants chevronnés, issus de tous les milieux… Pas vraiment étonnant, si l’on en croit Arnaud : « De par la définition même de l’anarchisme, il n’y a pas de parti, pas de ligne directrice, pas de manuel qu’il faut avoir lu. Ce sont des tendances et des courants idéologiques qui permettent de couvrir un champs très large ».

Abdel, 26 ans, ingénieur informatique par ailleurs engagé dans la Quadrature du net, acquiesce : « On n’ attend pas des gens qu’ils viennent et nous récitent Bakounine non plus, on n’attend pas forcément des anarchistes ou des libertaires, même si c’est carrément un plus ! ».

Diffuseurs d’idées

Financièrement, la Gryffe tourne depuis ses débuts grâce aux cotisations de ses adhérents. « Avec, on payait intégralement le loyer. On était entièrement libres », se rappelle Ignace. Grâce au surplus, l’association achète ses premiers livres. « Qu’on vende des bouquins ou qu’on n’en vende pas, c’était pareil. On était autonomes ». Depuis, les loyers ont augmenté, mais l’association fonctionne toujours de la même manière. «L’absence totale de salariés fait qu’on a des coûts assez faibles », poursuit Arnaud.

Une situation qui leur permet de choisir les livres qu’ils souhaitent diffuser, sans se soucier des enjeux commerciaux. Et s’ils ne peuvent « se contenter de vendre du Bakounine », comme le rappelle Abdel, c’est aussi et surtout leur envie d’être des diffuseurs d’idées qui les pousse à élargir le choix des ouvrages.

Avec l’argent gagné par la vente de livres, la Gryffe paye ses charges et rachète des bouquins. Devenir propriétaire du lieu ? Personne n’y pense, le prix du local commercial est hors de portée. L’argent économisé sert à rembourser le matériel, les déplacements des copains et de tous ceux qui filent un coup de main, mais aussi à organiser des événements.

Un lieu de ralliement

Depuis sa création, la librairie sert de lieu d’accueil et d’entraide pour tous les mouvements libertaires. Devenant très vite un refuge pour certains, notamment pour les membres des Insoumis. « À l’époque d’Ignace, les gens venaient chercher des clés pour des appartements », raconte Arnaud. Aujourd’hui, La Gryffe est « un lieu de pratiques, d’échanges et d’élaborations d’idées pouvant permettre à tous ceux et toutes celles qui subissent et refusent l’exploitation et l’oppression, de réfléchir et d’agir pour leur émancipation ». Elle accueille ainsi « plein de groupes du milieu alternatif en général », précise Abdel.

Des journaux et revues disponibles à La Gryffe

Des journaux et revues disponibles à La Gryffe

Beaucoup de groupes s’y réunissent régulièrement, dans l’arrière salle que l’association prête gratuitement chaque semaine. Outre les débats et conférences qu’il organise, le collectif reçoit aussi des mouvements « qui n’ont pas forcément l’estampillage libertaire anarchiste, mais avec qui on s’entend bien  et qui  viennent se réunir ici pour monter des associations, créer leurs idées », raconte Arnaud. En ce moment, la Gryffe héberge ainsi un projet de lycée autogéré lyonnais, mais aussi des groupes antifascistes et de défense des sans-papiers. « Ça a toujours été un lieu de ralliement dans le milieu lyonnais », confirme le jeune homme.

Quand les libertaires se réapproprient la ville

Affiche du festival « On s’installe partout ! », 2013 - DR

Affiche du festival « On s’installe partout ! », 2013 – DR

Hors ses murs, La Gryffe aime aussi aller à la rencontre des Lyonnais. Depuis quatre ans, elle organise avec d’autres associations Le Mois Libertaire, en octobre-novembre. Au cœur de l’événement ? Le salon des éditions libertaires et le festival « On s’installe partout ! » qui, pendant un mois, propose chaque soir un concert, une expo ou un débat thématiques. Le but étant, comme le souligne Arnaud, d’être présents « dans le maximum de quartiers possibles » pour « faire de la diffusion d’idées [et] prouver que ces idées ont leur place dans tous les quartiers de Lyon ». Une initiative qui rencontre un vif succès.

À l’heure où nous quittons la librairie, une dizaine de personnes sont déjà là pour assister au débat de l’après-midi. On déambule dans les rayons, on échange… Au premier étage, un étudiant bosse à la bibliothèque, pendant que des militants arrivent. Sur la mezzanine, une amie de Daniel, armée de fil et d’une aiguille, s’affaire à donner une seconde vie aux vieux ouvrages abimés. « L’atelier reliure », comme on l’appelle ici, bat son plein… Depuis bientôt quarante ans, La Gryffe bouillonne. Et à la regarder vivre de près, on se dit que le monde alternatif dans toute sa diversité a décidément de beaux jours devant lui.

> La Gryffe
5 rue Sébastien Gryphe – Lyon 7e.
Ouverture du lundi au samedi de 14 à 19 h.
Tél-fax : 04 78 61 02 25

Alice Dubois
Journaliste et chroniqueuse, avec prédisposition naturelle pour les sujets de société, la biosphère et les culture(s). Après une vie entre spectacle vivant et agence de com. La presse écrite ? Depuis sa première machine à écrire, en 1984.