La jeunesse d’Algérie asphyxiée par le système Bouteflika

Le mouvement Barakat de 2014 contre le quatrième mandat d'Abdelaziz Bouteflika. Photo AP/SIPA/Ouahab Hebbat

Le mouvement Barakat de 2014 contre le quatrième mandat d'Abdelaziz Bouteflika. Photo AP/SIPA/Ouahab Hebbat

L’Algérie, près de 40 millions d’habitants, n’a pas connu les printemps arabes à la tunisienne avec le départ de Ben Ali ou à l’égyptienne avec la fin du régime de Moubarak. L’Algérie surprend. Alors qu’on dit le pays au bord du gouffre depuis 15 ans, l’observateur ne voit pas de réelle dynamique de contestation.

Le dirigeant algérien Abdelaziz Bouteflika, 79 ans, apparait, vieux, malade, d’une grande faiblesse physique. Mais cette situation masque les transformations sociales et politiques qu’a connues le pays depuis l’arrivée au pouvoir de l’homme du FLN (Front de libération nationale), régulièrement réélu. Bouteflika de plus en plus absent, et son entourage de plus en plus omniprésent, jouent les diviseurs pour tenir les institutions militaires, les médias, les partis, les groupes d’intérêts. Et ça marche ! Les luttes d’influence sont constantes : les trop âgés sont évincés à la manière de la mise à la retraite en septembre 2015 du responsable du département Renseignement et Sécurité, le général Toufik 76 ans.

Bon an mal an, les institutions fonctionnent et le gouvernement de Bouteflika a même réussi, depuis 2008, à s’émanciper de l’armée qui l’avait porté au pouvoir. La politique de sécurité est, par la constitution algérienne, décidée par un Haut conseil de sécurité toujours présidé par Bouteflika, mais où le secrétaire, un général de l’ANP (Armée Nationale Populaire), travaille avec l’état-major, le Premier ministre et le ministre de l’Intérieur au sein d’une commission mixte qui met en œuvre la politique réfléchie et déterminée au plus haut niveau.

Consensus pour un État fort et redistributeur

La Fédération algérienne du patronat qui s’appuie sur 930 000 entreprises dont les trois quarts créées sous Bouteflika, ne cherche rien d’autre que le statu quo. Elle ne veut pas de libéralisation et se satisfait de la répartition de la rente pétrolière qui permet les subventions (500 milliards de dollars).

Les forces syndicales sont sur la même longueur d’ondes. Contre toute ouverture, pour des dépenses sociales toujours fortes, financées par l’État. Elles sont tout le contraire de ce que fut l’UGTT (Union générale des travailleurs tunisiens) qui provoqua la chute de Ben Ali. Un État fort, redistributeur, interventionniste, est donc plébiscité.

La Sonatrach, compagnie nationale qui gère le pétrole algérien (véritable « sang du pays ») est un État dans l’État : elle mène la politique sociale, construit des stades, finance des actions pour la jeunesse visant à calmer toute ardeur pouvant se retourner contre le régime. Profitent également de la manne pétrolière, les anciens combattants à hauteur de plus de 2 milliards de dollars, et l’armée professionnalisée, mais dans un rôle défensif, avec un budget de 10 milliards de dollars. Le service militaire est passé de 24 mois à 18 mois, puis à 1 an, afin de satisfaire des jeunes qui ne supportaient plus la longueur du temps passé « sous les armes ».

L’enjeu actuel pour une bonne partie de la société algérienne est donc la poursuite de la politique menée et non le remplacement de Bouteflika qui en est à son quatrième mandat.

La photo de la rencontre entre Manuel Valls et Abdelaziz Bouteflika le 10 avril dernier a provoqué beaucoup de réactions quant à la capacité de ce dernier à gouverner. Photo AFP/Eric Feferberg

La photo de la rencontre entre Manuel Valls et Abdelaziz Bouteflika le 10 avril dernier a provoqué beaucoup de réactions quant à la capacité de ce dernier à gouverner. Photo AFP/Eric Feferberg

Une Algérie malade

Alors la corruption peut bien régner, les services de renseignements fonctionner en pleine opacité, la construction immobilière s’envoler dans une progression hors du commun et dangereuse, les clans régionaux, tribaux, constitués depuis la guerre d’indépendance, trouvent leur compte et la presse passe son temps à s’interroger pour savoir qui est avec qui. Les clans opposés, les groupes d’intérêts, évoluent selon les thématiques et peuvent converger : par exemple le FLN et les islamistes sur l’abolition de la peine de mort (qui n’est plus exécutée depuis 1994).

Officiellement depuis 1989, le multipartisme existe mais la prise en compte des desiderata des jeunes Algériens  n’est pas la préoccupation majeure des partis.

Le code de la famille impose dans le mariage un homme supérieur à la femme. Pour l’égalité homme-femme dans la société, on est loin du compte, même si des femmes accèdent à la magistrature depuis peu. L’opinion de la jeunesse qui, par les allers et retours France-Algérie, par la télévision , a sous les yeux la liberté de ton de la femme française, ne semble pas préoccuper les conservateurs de toutes obédiences.

Une jeunesse nombreuse et contestataire

De prime abord, la jeunesse d’Algérie (presque 20% de 10-19 ans) apparait dépolitisée, passive, apolitique. Après les années 90 qui ont vu une Algérie éclatée, une guerre civile éprouvante, une partie de cette jeunesse s’est lancée dans des projets identitaires et des micro-politiques, mais n’est pratiquement dans aucune des institutions. Si elle met en avant la justice sociale, on est loin de l’expression d’une utopie sociale. Une grande méfiance s’est faite jour envers la politique. Et on note souvent un rejet du fait politique, quel qu’il soit.

Pour rallier la jeunesse à la religion, un islamisme modéré s’est opposé aux radicaux du FIS (Front islamique du salut) qui avait gagné les élections en 1991 et qui avait été interdit par la suite. Bouteflika lui-même avait déjà travaillé à la division des islamistes en s’appuyant notamment sur une forme plus fraternelle, plus ouverte de l’islam, le soufisme.

Les jeunes contestataires se sont lancés dans des protestations utilitaires, apolitiques. Aucune exigence de révolution, aucune remise en cause du système (du moins à visage découvert), mais plutôt l’exigence du respect du contrat social, que dit avoir passé le gouvernement. Des milliers de jeunes se sont emparés de la rue pour protester contre des difficultés d’approvisionnement en électricité, des problèmes d’évacuation d’eau usée…

En 2014, le mouvement Barakat, « Ça suffit », s’était constitué pour protester contre la quatrième candidature de Bouteflika, considéré comme n’étant plus en capacité de gouverner. Un mouvement qui n’avait pas vraiment mobilisé. Surtout implanté dans la classe moyenne, sans lien direct avec les classes populaires, regroupant étudiants, universitaires, journalistes, il a ajouté sa voix à ceux qui vilipendaient le système mis en place depuis plus de 50 ans, à l’instar de la Ligue algérienne de défense des droits de l’ homme. Le mouvement s’est rapidement divisé après la  nouvelle victoire de Bouteflika et une tentative de travailler avec les partis politiques algériens.

Ces dernières années, une nette baisse de la violence a été constatée dans les localités. Les jeunes Algériens confirment (en tout cas en surface) leur attachement au système de redistribution en place qui permet au moins d’assurer un quotidien frugal. Mais la corruption, les passe-droits, les places détenues par une véritable nomenklatura liée au régime, sont haïs par le plus grand nombre.

Nombreux sont ceux qui observent aussi que la manne pétrolière n’a pas véritablement transformé l’industrie du pays en termes de créations de richesses et d’emplois, le pouvoir étant le plus souvent dans l’incapacité d’innover.

Un avenir sur le fil

Et si le système redistributif était mis à mal ? Avec une baisse du prix des produits pétroliers et des rentrées financières qui diminuent, que va devenir la répartition sociale mise en avant par le pouvoir ? Dans le sud algérien, la montée du terrorisme en liaison avec le Mali et la Libye est prégnante et tente une jeunesse désœuvrée . Le FIS n’a pas dit son dernier mot et continue d’embrigader clandestinement.

Certains parlent déjà, « au cas où », d’une émigration vers la France où vivent entre 3 et 4 millions d’Algériens, membres de leurs familles. Tout en participant ponctuellement à des contestations sur des sujets sensibles comme le gaz de schiste ou, à la suite du dépôt de plainte contre la commission d’octroi des cartes professionnelles qui délivre des cartes de presse à des personnes totalement étrangères à la profession de journalistes.

Alain Roumestand
Alain Roumestand a une carrière très diversifiée : professeur d’histoire, formateur presse et d’élus, animateur radio, syndicaliste, rédacteur presse de l’Éducation nationale, conseiller en formation continue en France et à l’étranger, chargé de communication, proviseur, rédacteur presse internet, historien.

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