« La Marche » ou comment une poignée de gamins des cités marqua la France

La marche des Beurs. Photo Elodie Le Maou / AFP

 

Le monde est ainsi, l’Histoire est ainsi. La justice n’est pas un acquis, elle est le fruit de la révolte. Lève-toi, lève-toi et bats-toi. Pense justement, parle justement, ne te tais pas, ne doute pas. Avance… Avance… Soit la promesse d’un futur plus juste, et que nos pas, hier hésitants, accompagnent aujourd’hui un destin…. En marche.

En venant au secours de Hassan (Jamel Debbouze), Mohamed (Tewfik Jallab) se fait tirer dessus par un policier : le film démarre sur cette scène de vie ordinaire du début des années 80 dans la cité des Minguettes. Le ton est donné, l’émotion sera bien au menu de ces deux heures de film. Premières images, mais aussi premières mélodies : au militantisme cru d’Hexagone de Renaud répond la nostalgie entrainante de Douce France de Charles Trenet. A eux seuls, ces deux morceaux réussissent à dépeindre l’état d’esprit des protagonistes : une rage profonde contre le système allié à un amour inconditionnel de leur bled, la France.

Et pour cause, Mohamed incarne cette génération de jeunes de banlieues issus de l’immigration qui connaît ses premiers affrontements violents avec les forces de l’ordre. Le racisme de l’époque favorise la montée du FN qui commence à prendre son envol, illustré par la victoire du parti, très médiatisée à l’époque, aux municipales de Dreux. Mais alors que ses amis veulent répondre à la violence par la violence, le héros au nom prophétique, sous l’influence des idéaux de Gandhi (le film éponyme de Richard Attenborough sort en 1982), lance l’idée de la Marche. Réaction immédiate des parents : « Laissez-les tranquilles les Français, ils sont chez eux ». Réponse des enfants, nés en France : « Nous aussi, on est Français ».

Alors ils marcheront, ces jeunes de banlieues, tels des enfants de la patrie faisant un pied de nez à la Marseillaise. Ils parcourront entre le 15 octobre et le 3 décembre 1983 les plus de 1000 km séparant Marseille de Paris. Ce qui au départ n’était que l’expression adolescente d’un ras-le-bol se transforme tout au long du film en un périple initiatique qui entrainera dans son sillage tout l’hexagone. La poignée de sympathisants du départ se transforme en plus de 100 000 personnes venues accueillir les marcheurs dans les rues de la capitale au son de « rengainez, la chasse est fermée » ou encore « Français immigré solidarité ». Cette « Marche pour l’égalité et contre le racisme » entre dans l’Histoire sous le nom de « Marche des Beurs ».

Les dernières images du film sont celles de la petite équipe entrant à l’Elysée, où ils seront reçus par le président de la République. La séance s’achève sur quelques slides expliquant qu’à la suite de cet entretien, François Mitterrand met en place la création d’une carte de séjour et de travail unique valable 10 ans, ainsi qu’une loi contre les crimes racistes et lance un projet de loi sur le vote des étrangers. Un an après, SOS Racisme verra le jour.

Une marche, mais après ?

Première manifestation du genre dans l’histoire de la République, la marche fera des émules, récupérés politiquement, qui n’égaleront jamais ni la spontanéité ni l’engouement de la « Marche des Beurs ». Mue par l’urgence d’aller à la rencontre des Français, de leur parler, de les toucher, comme un viscéral besoin de cohésion, de reconnaissance et d’acceptation, cette marche fera grandir la Nation toute-entière. En faisant fleurir des slogans tels que « le métissage est la solution », « la France c’est comme une mobylette, pour avancer il lui faut du mélange », une poignée de gamins de la Cité des Minguettes aura réussi le pari fou de faire prendre conscience à la France de son nouveau visage. Un visage caricaturé dans le film par une paire de jambes, une babouche à un pied et une charentaise à l’autre, douce représentation de l’idéalisme naïf que seuls possèdent ceux qui peuvent changer le monde.

Les clins d’œil sont nombreux dans le film, de Gandhi à qui Farid (M’Barek Belkouk) se confie par écrit, en passant par Martin Luther King cité dans un des discours de Mohamed, à Frantz Fanon dont on peut voir Mounia (Hafsia Herzi) lire la prose. Le point levé de Kheira (Lubna Azabal), tels ceux de Tommie Smith et de John Carlos aux JO de 1968, est lourd de symboles. Cri d’alarme contre le communautarisme, Sylvain (Vincent Rottiers) s’exclamera face à Mounia: « Quand c’est contre les arabes c’est du racisme et quand c’est contre les français, c’est culturel ?! ». S’il est difficile de ne pas être touché par l’épopée de ces jeunes plein d’espoir, le film tire parfois un peu trop sur le pathos, tombant facilement dans le cliché. Ainsi le prêtre Dubois (Olivier Gourmet) dispense à tout va des phrases un peu faciles : « Seul je ne peux pas grand-chose, seuls ils ne peuvent pas grand-chose », « on ne peut vivre les uns contre les autres », « on va faire prendre conscience à la France que son visage a changé », etc.

La fiction enjolivée du film cache pourtant une réalité moins rose. Trente ans après, les banlieues sont toujours là et les mêmes questions se posent : la France est-elle un pays raciste ? « La haine n’est pas une réponse mais elle peut le devenir de façon irréversible », la prophétique déclamation de Kheira n’a rien perdu de son actualité…

« La Marche » de Nabil Ben Yadir, sortie en salles mercredi 27 Novembre 2013.

Nadia Rabbaa
Née en France mais ayant grandi au Maroc, Nadia reviendra le temps de faire Sciences Po puis s'envolera vers le Canada y faire un Master de journalisme. Après avoir passé plusieurs années entre l'Amérique du Nord et l'Afrique, pratiquant le journalisme dans toute sa diversité culturelle et technique, Nadia est depuis peu basée à Paris, riche de son expérience internationale.