L’Amérique latine vue de France, un déphasage

La Havane, Cuba (c) @Doug88888

La Havane, Cuba (c) @Doug88888

Quand on tente de traiter de l’actualité de l’Amérique latine, en France, le manque d’enthousiasme est patent. Le thème est d’ailleurs rarement mentionné alors que le terme même d’Amérique latine est une invention née en France, au XIXème siècle, dans l’entourage de Félicité Robert de Lamennais, un des fondateurs du catholicisme libéral. Il s’agissait alors de trouver le moyen de désigner les Amériques en excluant les Etats-Unis et le Canada. C’est donc une appellation chaque jour plus imprécise puisque l’on trouve en Amérique du nord, une grande quantité d’émigrés mexicains, portoricains (les nuyorricans sont ceux de New York), venezuéliens, argentins, guatemaltèques… sans oublier les Cubains qui s’y installent depuis 1959.

La France est déphasée lorsqu’elle regarde la situation de l’Amérique latine

L’Amérique est latine malgré elle, et le terme recouvre des populations qui parlent tant de langues (même l’Espagnol est différent partout) et qui ont des cultures si diverses qu’il est toujours impossible d’expliquer comment tant de diversité peut être hébergée dans un seul terme. Cette complexité culturelle de l’Amérique latine est un casse-tête pour les Français, mais quand on passe à la politique, tout est encore plus compliqué.

La France est déphasée lorsqu’elle regarde la situation politique et sociale de l’Amérique latine, au point que cela est parfois honteux. Les cours d’Histoire parlent aux lycéens des dictatures militaires argentine ou chilienne comme s’il s’agissait de l’actualité la plus chaude. Et la « glorieuse révolution » cubaine, et non pas castriste, n’est pas loin quand il faudrait rappeler que cela fait 54 ans qu’il existe à Cuba une tyrannie militaire dirigée par le commandant en retraite Castro Ier, qui ne s’est pas tout à fait retiré, mais a cédé le pouvoir à son frère Castro II, dans un processus de succession dynastico-communiste dont le seul autre exemple existant est la Corée du Nord. Dans un cas, on guette de quelle manière l’ancienne perle des Caraïbes pourrait réaliser son « ouverture économique » alors que dans l’autre, on sait reconnaître l’existence d’une principauté totalitaire. Je reste bouché bée quand j’entends des étudiants et des professeurs reprendre cette éternelle chansonnette qui ne veut pas voir la réalité en Amérique latine pour ce qu’elle est.

Pour les Cubains, Che Guevara est « l’assassin de la Cabaña »

La chansonnette tourne évidemment à la mélodie inquiétante quand elle est poussée par des politiques qui sont au pouvoir dans le pays des droits de l’homme. Au cours de la dernière « journée de l’Amérique latine », le 31 mai dernier, Jean-Pierre Bel, président du Sénat, a ainsi évoqué la relation de la France avec les « pays émergents » dont Cuba, en parlant aussi de Pinochet ou de Videla, mais en oubliant les frères Castro, dictateurs contemporains. Affirmant qu’il est de ceux qui ont été « fascinés par le destin du Comandante Che Guevara et motivés par la lutte contre Pinochet et Videla », cet élu de la République voulait ignorer que pour les Cubains, Che Guevara est « l’assassin de la Cabaña », du nom de la prison havanaise où il a organisé plus de six cent exécutions capitales. En revanche, pas un mot sur José Marti, le héros de l’indépendance cubaine, l’auteur de Notre Amérique, un texte connu du Rio Grande à la Patagonie. Et Jean-Pierre Bel ne peut ignorer ce qu’il omet de dire puisqu’il est l’époux d’une Cubaine.

François Hollande ayant commis une amnésie identique, en juillet dernier, en s’exprimant pour le 130ème anniversaire de l’Alliance Française dans les salons de l’Elysée, on ne peut croire à l’accident mais à une vision bien ancrée, puisque le président de la République n’a trouvé que le printemps arabe et les années noires du socialisme d’Europe centrale pour illustrer les combats menés au nom de la liberté. (A la différence du patron du Sénat, il n’a pas commis le ridicule impair de traiter comme « pays émergent » Cuba, où le livret de rationnement est en place depuis un demi-siècle dans une économie que l’aide vénézuélienne maintient à flot).

S’en tenir aux vieilles dictatures militaires de droite quand on parle de l’Amérique latine n’est pas seulement la position la plus commode, ou la plus complice, c’est sur le fond ne plus être en phase avec le monde contemporain où le sous-développement des droits et des libertés subsiste dans un continent en voie ultra-rapide dé développement.

Zoe Valdes
Née en 1959 à Cuba, Zoé Valdés vit exilée en France depuis 1995. Poète, scénariste, romancière, elle a vu ses ouvrages traduits dans une quinzaine de langues. Des succès internationaux comme Le Néant quotidien, La Douleur du dollar, La Fiction Fidel ou Danse avec la vie en ont fait l’un des écrivains cubains les plus connus.