Laurence Aubron : une voix féminine et européenne sur les ondes

Laurence Aubron au micro d'Eur@dioNantes (c) H.R.

Laurence Aubron au micro d'Eur@dioNantes (c) H.R.

Comment prendre les commandes d’une station de radio lorsque l’on n’a, ni la voix de stentor d’un Jean-Jacques Bourdin, ni la mâchoire carrée d’un Philippe Val, ni aucun autre attribut masculin ? Comment parler d’Europe au micro sans endormir ses auditeurs ? Comment conserver son indépendance lorsque l’on est arrosé de subventions ? Autant de questions que ne s’est jamais posées Laurence Aubron. Autant de défis que la fondatrice d’Eur@dioNantes a pourtant réussi à relever ! Rencontre.

The Dissident : Quand avez-vous rencontré « les ondes » pour la première fois ?

Je n’ai pas eu un parcours classique de journaliste. Moi, je viens d’un milieu « simple », d’un milieu ouvrier. J’ai été au lycée, mais je n’ai pas eu mon bac tout de suite. Je suis tombée sur la radio par hasard, en traversant, un jour, un boulevard. Je devais avoir 26 ou 27 ans. En face de chez moi, il y avait un centre socioculturel, et dans celui-ci, il y avait une radio associative, Jet FM. J’ai débarqué là-bas, j’ai trouvé cela passionnant et j’ai fini par m’investir dans cette radio. J’y ai créé mon poste. J’ai animé des matinales pendant des années. Puis, à un moment donné, l’idée de créer quelque chose autour de l’Europe est née.

La première fois que je me suis retrouvée derrière le micro, c’était magique ! Ce n’était pas simplement de prendre le micro qui me plaisait, c’était de monter des projets. J’écoutais déjà énormément la radio. C’était un média qui me fascinait réellement contrairement à la télévision. Pourtant, j’ai été élevée avec la télévision…

Sur quelles stations êtes-vous branchée le plus souvent ?

Je suis très service public. Je ne peux pas m’en cacher. J’écoute depuis des années France Inter et France Culture. En France, on a un service public de l’audiovisuel incroyable ! Je suis fascinée par ce service public et je continuerai à me battre pour qu’il existe, pour qu’on le maintienne debout. C’est extrêmement important pour moi. La station qui m’a donnée envie de faire de la radio, c’est France Inter, ses animateurs, ses matinales, ses émissions très écoutées, qui rythmaient ma journée. Je ne peux pas démarrer ma journée, même aujourd’hui avec deux enfants, sans allumer mon poste, écouter France Inter, puis zapper sur une station qui laisse plus de place à la parole, comme France Culture, et zapper de nouveau sur une chaîne d’information, telle que France Info. J’en ai besoin. Je pourrais vivre avec la radio allumée en permanence.

L’idée d’Eur@dioNantes vous est venue en 2006… Comment ?

Oui, en 2006. Auparavant, j’encadrais des étudiants européens qui intervenaient dans la matinale que j’avais mise en place sur Jet FM. Je me suis rendue compte que, hors antenne, ces jeunes avaient des discussions passionnantes, des joutes verbales, des analyses, des interprétations et des recontextualisations en fonction de leur pays natal, bref des discours extrêmement riches, que j’aurais aimé faire entendre sur les ondes. Quand je suis revenue des Etats-Unis (c’est là-bas que j’ai réalisé à quel point il est difficile d’être coupé de sa langue et de son pays) et que j’ai accueilli ces jeunes dans mon studio à Nantes, je me suis demandée : comment faire en sorte que ces étudiants, qui viennent d’arriver à Nantes pour un an d’études, soient informés de ce qui se passe en ville ? Comment les raccrocher en même temps à l’information de leur pays ? J’ai donc créé un créneau pour eux : 2 minutes 30 de revue de presse suivies de 2 minutes 30 d’information culturelle dans leur langue maternelle, afin qu’ils s’investissent dans la vie culturelle de la ville. C’est cette expérience qui m’a donné envie de fonder Eur@dioNantes.

Laurence Aubron dans les locaux d'Eur@dioNantes (c) H.R.

Laurence Aubron dans les locaux d’Eur@dioNantes (c) H.R.

Fin 2006, peu avant le référendum de 2007 sur la constitution européenne, des fréquences se sont libérées. Je me suis dit : pourquoi ne pas tenter de monter un projet de radio européenne ? Lors du référendum de 2007, nombre d’informations inexactes circulaient sur les ondes. Même moi, qui m’y intéressais de près, j’étais paumée derrière mon poste. Quand j’ai réalisé qu’aucune chaîne d’information française n’était capable de traiter correctement d’une chose extrêmement importante, l’Europe, dont notre avenir dépend, j’ai conceptualisé ce projet de radio européenne. Je me suis dit : ce qui nous manque, ce sont des médias ouverts, tournés vers le reste de l’Europe. Eur@dioNantes est un projet humble. J’ai conscience que ce n’est qu’une petite pierre à l’édifice. Bref, j’avais envie de travailler sur quelque chose qui m’éclate, qui m’ouvre sur l’extérieur, qui me fasse sortir du local… même si j’aime mon territoire.

Eur@dioNantes reste une radio locale mais, contrairement aux autres médias locaux, elle apporte une information recontextualisée sur le plan européen, orientée sous un angle européen, une information supplémentaire donc. Aujourd’hui, l’Europe a des répercussions sur le territoire… Si l’information n’est pas repensée au niveau européen, c’est qu’elle est incomplète.

On peut dire que vous êtes pro-Européenne. Mais pour quelle Europe êtes-vous ? Une Europe des nations ou une Europe fédérale ? Une Europe libérale ou une Europe sociale ? Une Europe fermée ou ouverte (sur la Turquie) ?

Oui, je suis pro-européenne. Mais, je ne suis pas d’accord avec toutes les décisions prises par l’Union européenne. Attention ! Je ne suis pas la voix de l’Europe. Je pense être indépendante. Les sujets sont librement développés par les journalistes d’Eur@dio. A aucun moment, j’interviens en conférence de rédaction pour dire non, ce n’est pas possible.

Mais vous avez quand même une vision de l’Europe, un Europe « idéale » ?

Je suis pour une Europe de plus en plus ouverte. Mais j’ai conscience que c’est plus complexe. Je ne vis pas au pays de Oui-Oui. A 28 aujourd’hui, depuis l’arrivée de la Croatie, c’est dur de prendre des décisions. Mais, le projet européen est encore jeune. Il faut continuer à tirer les autres pays européens vers un peu plus de démocratie, vers un peu plus de social. C’est dans notre intérêt à tous ! Moi, je n’ai pas d’Europe idéale. J’ai simplement envie que mes politiques discutent avec d’autres politiques. J’ai envie qu’ils puissent s’étriper au parlement, parce qu’ils sont passionnés pour défendre tel ou tel projet, telle ou telle politique, telle ou telle Europe. J’en ai marre de ces élus qui arrivent de nulle part au parlement européen sans réel engagement. J’ai envie de leur demander : où est le contrat moral avec vos électeurs ? Pourquoi vous y êtes allés ? Dans quel but ?

Si demain la Turquie retoque à la porte de l’UE ?

Je n’ai pas de rejet par rapport à la Turquie. Quelles sont les attentes de la Turquie vis-à-vis de l’Europe ? Je vous retourne la question. Mais j’aurais pu vous dire la même chose vis-à-vis de la Croatie ou de la Grèce. A partir du moment où l’on veut rejoindre cette Europe-là, il faut se justifier et lui apporter quelque chose. La porte n’est pas fermée de mon côté.

C’est plus difficile de monter sa radio en tant que femme ? En 2013, les femmes restent minoritaires parmi les directeurs de l’audiovisuel… Pourquoi les femmes sont-elles si peu visibles ou circonscrites aux coulisses ?

Pour être cruche, je pourrais dire qu’on vit dans un monde de mecs. Ce n’est pas toujours facile. En même temps, ce que m’ont appris mes parents, et je les remercie, c’est de ne pas avoir peur d’aller vers les autres, c’est d’être débrouillard, c’est de parler à tout le monde, ouvrier ou chef d’entreprise, de la même façon. Moi, je ne peux pas vivre dans la peur. Je suis positive. La plupart de mes amies, quand elles veulent entreprendre quelque chose, se demandent : est-ce que je suis capable de le faire ? Moi, je ne me suis jamais posée cette question. Je ne pense pas que les femmes soient moins capables que les hommes de monter une entreprise. Mais, depuis des siècles, elles sont restées cantonnées à des postes ou à des tâches qui leur ont fait croire qu’elles étaient moins capables que les hommes. Est-ce que ça a été plus difficile de créer ma radio en tant que femme ? Je n’en sais rien. Dès qu’une femme me dit qu’elle aimerait bien monter un projet ou un entreprise, je suis derrière elle : vas-y ! Lances-toi !

Pourtant, elles restent moins présentes dans les grandes radios commerciales. Il suffit de regarder les publicités extérieures d’Europe 1 ou de RTL.

Bien sûr. C’est vrai aussi pour les radios locales. Elles sont moins nombreuses. Pourquoi ? Je pense que cela relève de décisions qui n’appartiennent pas toujours aux médias. Si on place plus de mecs que de nanas à des postes de direction, c’est peut-être parce qu’ils sont plus malléables qu’elles, et qu’il est donc préférable de les laisser en périphérie. Le plus surprenant, c’est que j’ai souvent entendu des femmes me dire que j’avais un caractère de mec. Ça me donne envie de bondir de m’entendre dire par d’autres femmes : Toi, t’es un vrai mec ! C’est révélateur de l’inconscient de ces femmes.

Certaines valeurs, telles que l’ambition ou l’esprit d’entreprise, seraient donc associées aux  hommes… ?

Exactement. Ces valeurs sont plus associées aux hommes qu’aux femmes. Alors qu’elles ne sont pas le propre des hommes.

A l'antenne d'Eur@dioNantes, radio locale et européenne. (c) H.R.

A l’antenne d’Eur@dioNantes, radio locale et européenne. (c) H.R.

Précédemment, vous m’expliquiez qu’Eur@dioNantes était indépendante vis-à-vis des institutions européennes. Pourtant, vous touchez des subventions du Parlement européen, de la Commission européenne, du ministère des Affaires étrangères, de la ville de Nantes, etc. Cela contredit votre discours sur l’indépendance…

Non. Mes subventions proviennent de toutes les institutions locales, du ministère des Affaires étrangères et européennes (mais, elles ont beaucoup diminué, ce qui pose la question de l’intérêt du national pour l’Europe), de la Commission européenne et du Parlement.

Des pressions peuvent être exercées… même si elles ne le sont pas encore ?

Non. En sept ans, je n’ai eu aucune pression. Je pense qu’au niveau local, il n’y en aura jamais. Il n’y en a jamais eu. Et il n’y en aura jamais. Il serait dangereux pour ces institutions de venir me dire ce que j’ai à faire.

Si demain, vous faites une émission très critique sur l’une des politiques mises en œuvre par la région, le département ou la ville, cela ne posera aucun problème ?

Non. On est capable de reprendre les informations officielles pour les contredire. Prenons l’exemple de l’actualité autour de l’aéroport du Grand Ouest. La région [des Pays de la Loire, ndlr] pourrait nous museler par rapport à notre suivi. Comme on couvre tout ce qui se passe sur le terrain et qu’on le met en perspective avec les décisions européennes, on est capable de dire : non, ce n’est pas vrai. Précédemment, on a dénoncé les informations erronées données par la délégation parlementaire.

Pourquoi Eur@dio ne serait-elle pas indépendante ? Cela m’énerve réellement. Pourquoi ne faudrait-il pas aller chercher des fonds auprès des collectivités ? Moi, j’ai eu la chance d’en récupérer. Mais, non, je ne subis pas de pressions de la part des institutions locales, nationales ou européennes. On n’est pas en Russie !

Lorsque vous acceptez de tourner dans une vidéo promotionnelle pour le conseil général de Loire-Atlantique, ne franchissez-vous pas la ligne rouge qui sépare l’information de la communication ?

Je ne sais pas. Vous avez peut-être raison. Mais mon raisonnement est beaucoup plus simple. Cela ne m’embête pas du tout de participer à un projet qui consiste à répondre à la question : « Qu’aimez-vous dans le département ? ». Si je n’aimais pas mon département, si je n’avais pas eu envie de participer au projet, je ne l’aurais pas fait. Or, j’aime vraiment ce territoire, que j’ai envie de défendre bec et ongle. Non, ce n’est pas de la communication, ce n’est pas sur ma radio… Bon, c’est une opération de communication pour le département… J’m’en fiche ! On peut raconter ce que l’on veut. Cela me passe au-dessus de la tête. J’avais envie de le faire, alors je l’ai fait. A aucun moment, on m’a dit : si vous ne le faites pas, vous n’aurez pas vos subventions.

Voir « Femmes dans les médias : peut vraiment mieux faire » sur inaglobal.fr.

Honorine Reussard
Fraîchement diplômée de l'Institut Français de Presse (Univ. Panthéon-Assas), Honorine aime autant se faire une Toile qu'un bon bouquin, procrastiner les yeux sur la Toile que les lèvres dans le vin, interviewer les rois du gasoil que des crève-la-faim.