Le Medef Vendée prône une remise en question

Bellante-Mathon

Président du Medef Vendée et PDG du groupe de BTP Merceron (bâtiments et travaux publics), Philippe Bellante se voit avant tout comme un acteur citoyen qui crée du lien. Dans un entretien exclusif accordé à Europe Créative aux côtés de Mme Anne-Carole Mathon, déléguée générale du Medef Vendée, il revient sur sa vision de l’entrepreneuriat et cet engagement pour la société qui l’anime. De quoi revoir certains stéréotypes.

The Dissident : Quels sont les besoins des entreprises membres du Medef ?

Philippe Bellante : C’est une vaste question. Je suis plongé dans le monde de l’entreprise depuis 25 ans et au Medef depuis quelques années. Il faut savoir qu’en France, avant de parler d’entreprises, l’entrepreneur a mauvaise presse : s’il réussit, c’est un voleur, s’il se loupe, c’est un mauvais. Dans tous les pays développés, il n’y a qu’en France qu’on trouvera ça. Il faut changer cette idée. C’est pour cela que l’entreprise a besoin de s’ouvrir vers la société civile au maximum. On l’a vu et on le fait aujourd’hui, parce qu’on a pris quelques calottes lorsqu’à un moment on était trop centré sur nous-mêmes. J’ai quelques exemples en tête : on a par exemple des carrières qui cristallisaient les tensions à cause du bruit, de la pollution, des camions, etc. A partir du jour où on les a ouvertes aux gens des villages voisins, ça s’est éteint, parce qu’ils ont pu démystifier un truc « diablesque ». De toutes les façons, les apports extérieurs sont tellement forts, qu’à un moment on est obligé de s’ouvrir. Le parcours est long, on est loin du but. Il existe également un autre besoin : les entreprises doivent être un peu aidées pour pouvoir se développer.  Il faut arrêter de leur taper dessus. L’entrepreneur n’est pas uniquement la personne qui est là pour récupérer du fric et pour aller se dorer au soleil.

La donne semble différente en Vendée..

Oui, la situation est un peu atypique par rapport au reste de la France : on est dans un département dont personne n’a jamais voulu, il n’y a aucune grande entreprise de l’extérieur qui est venue s’installer à part Michelin, et c’est tant mieux. Les licenciements boursiers, chez nous, on ne connait pas. Ce manque de grosses entreprises a permis à nos artisans d’émerger, et ce depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il y a donc une multitude de PME bien réparties sur le territoire, avec une proximité avec la société assez développée. La personne qui travaille dans l’usine était assise sur le même banc d’école que celui qui dirige. Ce qui est important aussi, c’est que les entreprises soient accrochées à leur territoire et que le centre de décision soit là. On est vraiment partenaire du territoire. Les Vendéens sont très accueillants, sensibles, honnêtes et travailleurs ! Je connais peu de gens qui sont arrivés en Vendée et qui sont repartis.

Compte tenu des difficultés actuelles, comment voyez-vous le développement de vos entreprises ?

On est dans un métier où on ne peut pas avoir de visibilité à très long terme. On ne travaille que sur des appels d’offres avec les collectivités et l’Etat ; donc le jour où il y en a un qui sort, on a deux mois pour répondre puis deux mois pour commencer. Notre visibilité est à cinq ou six mois. Au-delà de ça, il faut savoir se remettre en question, c’est-à-dire se diversifier, se réorganiser, courber l’échine le temps que l’orage passe. Il y a selon moi, beaucoup de gens qui le font actuellement.  Après il reste l’innovation et la recherche… Sur ce thème, je suis d’accord pour dire que c’est ce qui va sauver la France, mais toutes les entreprises ne s’en sortiront pas grâce à ça. Le vrai problème n’est pas là. Il faut aller chercher d’autres marchés. Dans le BTP, on n’a pas des métiers qui s’exportent facilement parce que ce ne sont pas de très hautes technologies, mais il faut quand même essayer. Il y aura toujours un besoin d’investissement pour les pays en construction, comme au Maroc par exemple.

Que pensez-vous du pack de compétitivité (CICE, ANI) dont on parle actuellement ?

Honnêtement, c’est une très bonne chose. Je suis peut-être le premier à vous dire ça, il en faut bien un ! Ça a mal été monté, c’est pas ce qu’on attendait, mais c’est la première fois qu’il y a de l’argent qui retourne dans les entreprises. C’est bon pour les trésoreries, et je peux vous assurer qu’en ce moment on en a besoin. On n’a jamais eu une aussi grande ouverture de la part d’un gouvernement. S’il n’y avait pas eu de coup de main de sa part, ce ne serait pas des milliers, mais des millions de chômeurs en plus.

Pourquoi ça n’a pas été fait avant ?

Ce n’était pas possible. Ce n’est peut-être pas politiquement correct ce que je vais dire, mais la France n’est pas un pays démocratique. On élit quelqu’un pour faire des réformes, et dès qu’il est au pouvoir, la première chose qu’on l’empêche de faire, ce sont les réformes. Il y a eu des choses qui ont été amorcées avant, comme la retraite, et maintenant le CICE, l’ANI.. On commence enfin à parler de compétitivité ! On peut entrevoir des relations plus saines entre le salarié et l’employeur : plus de flexibilité, de sécurisation, de dialogue.. On est sur la bonne voie, mais j’espère que ce n’est pas trop tard.

Comprenez-vous  ces patrons qui « s’exportent » ?

Bien sur, je les comprends humainement. Ils portent une parole que les autres ne peuvent pas avoir. Ce sont des alarmes. A un moment, il faut que les gens prennent conscience que s’ils ne modifient pas leur manière de penser, s’ils ne font pas des actions pour aider les entreprises ou arrêter de taper toujours sur les mêmes, il y en a qui finiront par s’en aller. C’est humain. Pourquoi voulez-vous qu’un jeune aujourd’hui qui monte son entreprise, la vend au bout de deux ou trois ans, doive laisser 75% de ce qu’il a gagné aux impôts ? Dans quel pays accepte-t-on de travailler toute sa vie pour au final laisser à l’Etat 75% de ses gains, alors qu’il y a eu des jours sans salaire, d’autres sans repas, d’autres encore à lutter contre les banquiers ?

Il y a aussi des salariés qui se sentent responsables au sein de l’entreprise et qui tirent la sonnette d’alarme lorsqu’ils voient que dans l’entreprise, il y a certaines choses qui fonctionnent mal..

Que des salariés se révoltent quand il y a une bonne raison de se révolter, je ne suis pas contre. C’est normal, on est dans des rapports humains. Le plus important, c’est que ces personnes soient représentatives du reste des salariés, qu’elles n’aient pas peur de dire ce qu’elles ont envie de dire et que la direction n’ait pas peur de leur parler non plus. On progresse beaucoup plus dans les entreprises quand on a un comité d’entreprise qui est porteur d’idées, d’innovations, que quand il n’y en a pas du tout. Il faut des gens avec qui parler au sein de la société et les écouter lorsqu’ils ont quelque chose à dire, c’est la base de l’éthique dans l’entreprise, avec la protection des salariés.

Un des moyens de faire participer plus les salariés ne serait-il pas de les laisser entrer dans le processus de décision ?

Je suis absolument contre. Chacun a sa place. Il y a des gens qui sont là et qui décident de quelle orientation prend l’entreprise. Ce sont eux qui se battent tous les jours avec les banquiers, ce sont eux qui prennent les risques, qui subissent aussi quand ça va mal. Je pense que prendre l’avis c’est une chose, mais participer à la décision, je suis contre. Sans pour autant faire de l’entrepreneur le roi dans son royaume -car il s’agit davantage d’une équipe dirigeante- il faut pouvoir le laisser s’exprimer. Et s’il prend les mauvaises décisions, il faut savoir le remplacer également.

Il y a quelques années vous aviez permis à l’association SOS Grand Bleu d’avoir un stand pendant le Vendée Globe. Pourquoi une telle action ?

SOS Grand Bleu est une association basée à Saint-Jean-Cap-Ferrat. Elle est versée dans la défense des animaux marins. Or, on a une partie de notre métier qui est très liée à la mer. Il était tout à fait naturel de donner une visibilité à cette association. Chaque année, ils organisent des sorties à la mer avec des enfants ou avec des touristes pour les sensibiliser à la vieille navigation et au respect de la mer. On a également aidé, lors du dernier Vendée Globe, le bateau Savéol de Samantha Davies, duquel je suis tombé « amoureux » ! Mais hélas, la concurrence est rude ! Cela peut être considéré comme du sponsoring, mais on ne l’a pas vu comme ça. Nous sommes des PME, nous n’avons pas de gros moyens. Mais nous avons quand même remis quelques dizaines de milliers d’euros à plusieurs entreprises et collectivités locales, parce que nous estimions que Sam Davies avait un beau projet et qu’elle méritait d’être aidée. On a monté une association qui s’appelle les Amis de Sam et on avait nos logos sur la quille de son navire ! Ils étaient peu visibles, donc peu rentables d’un point de vue sponsoring. Ça nous a simplement fait très plaisir de nous investir là-dedans.

C’est également fédérateur pour les entreprises de soutenir des projets de manière désintéressée.

On le fait en permanence. Le pire, ce sont les projets intéressés, qu’on ne fait plus. Par exemple, à mon niveau, les publicités sur les journaux à 500€ l’encart, ce n’est plus possible. On le fait encore un peu sur les magazines des villes en tant que citoyens. Par contre, aider les clubs sportifs sans mettre notre nom, on le fait. Il y a aussi un projet de jumelage qu’on a porté entre Challans et la ville italienne de Saronno. Je suis à moitié italien et je me sens tellement bien en Vendée, que je me suis dis que les deux peuples ne pouvaient définitivement pas s’ignorer ! D’un point de vue humain, c’était d’ailleurs une de nos plus belles réussites : entre 4000 et 5000 personnes ont voyagé entre les deux villes depuis 8 ans. On est aussi partenaire dans une association pour le développement des études sur la préhistoire. Le but est de créer du lien.

Quel est votre point de vue d’expert du BTP et de président du Medef Vendée sur le projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes ? En quoi êtes-vous concerné ?

Le problème de la Vendée, c’est le franchissement de la Loire, pas l’aéroport du Grand Ouest. En ce qui concerne ce dernier, il y a eu un choix d’élus au niveau régional. Ils ont décidé que Notre-Dame-des-Landes était le meilleur endroit. Même si nous ne sommes pas du même avis, nous les suivons parce que c’est la démocratie. Par contre, ça n’arrange pas du tout nos affaires, parce qu’on perd un atout en voyant un axe économique se déplacer vers le nord, avec le mur difficilement franchissable qu’est la Loire. Ils font ce qu’ils veulent avec leur aéroport, mais nous on aura besoin de ce nouveau pont, dès que possible.

Si l’aéroport avait été placé en Vendée, vous l’auriez accueilli de la même manière ?

Personnellement, je ne pense pas qu’il y ait besoin de déplacer cet aéroport. Celui qui existe déjà me parait suffisant. L’aéroport du Grand Ouest pourrait être utile s’il y avait une offre différente. Mais il n’y en aura pas. Je vais souvent à Nice, deuxième aéroport de France : il y a très peu de vols transatlantiques, parce qu’il n’y a pas de marché. Donc il n’y en aura pas plus à Nantes. Mais du point de vue du BTP, effectivement, il faut le faire. Ça fait du travail, des emplois, on en a besoin en ce moment. De même qu’il y a eu un vote démocratique en faveur de cette infrastructure qui fait qu’elle doit être construite. On ne peut pas donner raison aux gens qui viennent occuper le terrain. Sinon on ne fait plus rien. Après, si la remise en question de l’aéroport est faite par une véritable étude approfondie, par des experts, c’est autre chose.

Comment voyez-vous l’avenir dans notre pays ?

Il faut à mon avis qu’il y ait une prise de conscience générale à tous les niveaux de la société, et surtout remettre l’entreprise au cœur de cette société. C’est ce qui finance l’économie, qui donne de la valeur ajoutée à nos vies. Si l’entreprise va bien, elle paye mieux ses salariés et le niveau de vie peut alors augmenter. C’est automatique. Il faut aider les entrepreneurs, mais pas en leur donnant de l’argent : on veut moins de taxes, pour pouvoir investir plus en France et ailleurs. Il y a également un gros problème dans l’adéquation entre les formations et la nécessité sur le terrain. On y est pas du tout ! Il y a plein de métiers où on ne trouve personne. Dans le notre par exemple, c’est très difficile de trouver des ingénieurs dans les travaux maritimes. Certes, il y a des jeunes qui arrivent sur le marché. Mais entre le moment où ils rentrent et le moment où ils deviennent opérationnels, il y a quelques années et le risque qu’entre temps ils changent de ville. Cela dit, ce qui me fait le plus peur dans l’avenir de notre pays, c’est de croire qu’en France on est dans une société assistée, avec un État providence. Aujourd’hui, cet État n’a plus les moyens de ses ambitions. Il faut une fois de plus se remettre en question ! Il y a une prise de conscience actuellement et il est important qu’elle se fasse rapidement pour pouvoir entrer enfin dans le vif du sujet.

Anne-Carole Mathon, en tant que déléguée générale du Medef Vendée, quels sont les projets de votre organisation pour conserver ce rôle d’acteur citoyen au sein du département vendéen ?

Anne-Carole Mathon : Il va y avoir une nouvelle édition de l’université des entreprises vendéennes. L’idée, c’est de regrouper sous un même toit, et pendant deux jours, tous les types d’entreprises et les associations représentant des entrepreneurs. Il y en a beaucoup en Vendée, c’est bien réparti sur le territoire. Il s’agit ensuite de réfléchir tous ensemble sur l’entreprise vendéenne de demain avec des invités, des experts, etc. On s’est inspiré du modèle des universités d’été du Medef. Lors des dernières éditions, il y avait une cohésion entre tous les entrepreneurs qui était phénoménale ! C’est vraiment un projet fédérateur parce qu’on organise ça tous ensemble. L’évènement se termine normalement par l’intervention d’une personnalité de haute volée. Dans l’idéal, on aimerait que ce soit Al Gore ! L’objectif de cette université est de construire quelque chose d’assez ouvert, d’apporter de l’oxygène, de susciter la curiosité, d’interpeller, voire même de déranger. En cela, un partenariat avec le think tank citoyen Europe Créative pourrait être intéressant. Nous ne voulons pas faire un one shot, il s’agit de pouvoir construire quelque chose derrière pour s’ancrer dans le temps.

Article publié à l’origine sur Europe Créative en mars 2013.

Baptiste Duclos
Baptiste Duclos, journaliste et rédacteur en chef de The Dissident.
Rémy Degoul
Rémy Degoul, fondateur et directeur de publication de THE DISSIDENT, fondateur d’Europe Créative, administrateur de l’APCP- Association pour la création d’un Conseil de presse, ancien Administrateur du Fonds Européen pour la Liberté d’Expression, ancien président du COLISEE-Comité de Liaison pour la Solidarité avec l’Europe de l’Est.