Le mythe de la surfécondité des populations noires

The Dissident exprime par la même sa solidarité totale avec la ministre de la Justice Christiane Taubira. Photo parti socialiste

Une des idées reçues les mieux ancrées dans l’imaginaire collectif occidental est la surfécondité des populations de type négroïde*, consécutive d’une posture raciste reposant sur l’animalisation/bestialisation de ces populations, considérées comme plus proches de la nature, et donc continuant à faire des enfants comme l’homme préhistorique sans réfléchir, suivant leur instinct naturel. Indirectement, l’adoption de ce point de vue signifie que l’on nie l’existence d’une intelligence à ces peuples, qui seraient dans l’incapacité de réguler leur descendance, contrairement aux autres populations de la planète (« blancs », « arabes », « chinois »,…).

Au premier abord, l’analyse des données de fécondité à l’échelle de la planète semble confirmer cette idée reçue, expliquant sa pérennité dans les discours. En effet, en 2012, selon le World Data Sheet du Population Reference Bureau, la référence pour la démographie mondiale, parmi les dix pays à l’indice de fécondité le plus élevé de la planète, neuf se situent en Afrique Noire, la palme revenant au Niger avec 7,1 enfants par femme. Ces chiffres ont peu diminué de leur maximum historique dans certains pays comme le Mali. Il existe néanmoins aussi une certaine corrélation avec le niveau de développement des pays. Quel facteur joue donc le plus : le type de population ou le niveau de développement ?

Etat sauvage

Pour répondre à cette interrogation, il faut étudier en détail la fécondité des populations négroïdes sur l’ensemble de la planète. Or, le constat change alors du tout au tout, puisque dans plusieurs territoires, ces populations ont des indices de fécondité inférieurs au seuil de remplacement des générations, proches de ceux constatés dans les populations d’autres types. Plusieurs contre-exemples viennent donc mettre à mal le mythe.

Le premier concerne les Etats-Unis, pays qui abrite une minorité « noire » importante, représentant 12,6 % de la population au recensement de 2010. Les « noirs non hispaniques » y ont en 2011 une fécondité de 1,9 enfant par femme, inférieur aux 2,1 enfants par femme nécessaires pour leur renouvellement, et surtout inférieur à la catégorie « hispaniques ». Leur indice a tendance à se rapprocher de celui des « blancs non hispaniques », qui est de 1,7 enfant par femme à la même date. Cette situation montre que dans un pays au niveau de vie élevé, où les populations négroïdes sont présentes depuis longtemps, leur surfécondité ne se vérifie pas.

Le second exemple concerne sur le même continent, la sous-région des Caraïbes. Plusieurs États ou territoires dépendants d’autres pays à population de type négroïde dominante ont une fécondité faible inférieure au seuil de remplacement des générations : Barbade (1,7 enfant par femme), Bahamas (1,9), Jamaïque (2,1). En effet, le niveau de développement y étant beaucoup plus élevé qu’en Afrique Noire, les habitants adoptent des comportements de reproduction semblables aux pays riches.

Enfin, dernier exemple, les capitales des pays d’Afrique Noire, principales réceptrices du développement économique et des innovations produites de la mondialisation, ont des indices de fécondité sensiblement inférieurs à la moyenne de leur pays, même s’il demeure plus important qu’en Europe, venant confirmer que la fécondité est liée au niveau de vie et non à la couleur de peau. Par exemple, selon l’enquête démographique et de santé à indicateurs multiples 2011-2012, la fécondité dans la ville d’Abidjan n’est que de 3,1 enfants par femme, à comparer au taux de 5 enfants par femme pour l’ensemble de la Côte d’Ivoire.

En définitive, la surfécondité des populations négroïdes relève d’un mythe raciste, produit de l’héritage colonial et esclavagiste, dont les populations occidentales ont du mal à se départir. La fécondité (trop) importante constatée en Afrique Noire est avant tout la résultante d’une pauvreté endémique, à l’origine d’une mortalité infantile qui demeure élevée (facteur favorable à une forte fécondité), et d’un déficit d’éducation des femmes (facteur défavorable à l’usage de la contraception), qu’il convient d’endiguer. Les « noirs » sont des êtres humains comme les autres adoptant les mêmes comportements en matière de fécondité quand le contexte économique y est favorable.

*Cette expression désigne les populations noires originaires d’Afrique subsaharienne pour les différencier d’autres populations noires d’origine mélanésienne (les papous par exemple) ou dravidienne (tamouls).

Laurent Chalard
Géographe-consultant, Laurent Chalard est docteur de l'université Paris-IV Sorbonne. Auteur d'une soixantaine de publications, il s'exprime régulièrement dans la presse nationale concernant des sujets en lien avec ses recherches, allant de la géographie urbaine à la géopolitique en passant par la démographie. Son blog : http://laurentchalard.wordpress.com/about/