Le quotidien numérique : chronique d’un bouleversement civilisationnel (ép. 2)

Le Cabinet de Lecture, par Hasenclever (1843). Les cabinets de lecture étaient des établissements où le public pouvait lire des feuilles publiques et des ouvrages.

Le Cabinet de Lecture, par Hasenclever (1843). Les cabinets de lecture étaient des établissements où le public pouvait lire des feuilles publiques et des ouvrages.

À l’heure où, via des algorithmes, les robots se mettent à écrire des articles, il est temps de voir et de comprendre comment et pourquoi cela advient. Dans cette chronique, Brigitte Mandon, linguiste et sémioticienne, se penche sur les enjeux du numérique, des objets connectés et de « l’internet des choses », comme disent les Anglo-saxons. L’occasion d’analyser leur place dans notre quotidien et la manière dont certains objets impensables, voire impensés il y a cinquante ans, sont aujourd’hui devenus indispensables.

Episode 2 – Du papier au numérique

Si cette chronique est consacrée aux différences inhérentes au papier et au numérique, il nous faut d’abord comprendre d’où vient le livre, envisager et circonscrire sa place dans la production culturelle et civilisationnelle à travers le temps.

Le livre, premier objet industriel

Dès, son apparition, le livre (du latin liber) a été un artefact. Une création manuelle, le support – au sens propre du mot – d’une création intellectuelle. Qu’il s’agisse du volumen romain, (rouleau de papyrus enroulé sur deux bâtons de bois ou d’os), qui oblige à une écriture/lecture séquentielle, ou, bien plus tard, du parchemin (issu du tannage de peaux), dont la réutilisation par grattage crée le palimpseste, ces premiers livres sont à la fois des objets de savoirs et de savoir-faire. Des contenus et des contenants.

L’invention du codex va figer sa forme, pendant plus de 1500 ans, à travers un ensemble de feuilles reliées. Tel quel, il permet une lecture plus facile, favorise l’apparition de la ponctuation, de signes diacritiques, des majuscules, de paragraphes et de la séquence des mots. Jusqu’à l’invention du papier au milieu du XIIIe siècle, en Occident (en Chine, il avait été inventé par Tsaï Lung en 105 AD),..

Mais la grande découverte technologique, celle qui permettra un essor sans précédent de cet objet intellectuel, c’est l’imprimerie, inventée en 1450 à Francfort, par Gutenberg le protestant. Donnant d’abord lieu à l’impression de quelques indulgences sur papier libre, puis à celle de la première bible. Comme les manuscrits, l’écriture imprimée est avant tout retranscription, transmission et glose de la parole divine, d’un discours sacré. Via des typons de bois et une presse, Gutenberg instaure la mise en production d’un objet unique et multiple.

Le livre a ainsi été le premier objet industriel, le premier à être l’objet d’une chaîne de production. Depuis 1450, rien – ou presque – n’a bougé dans le monde des imprimeries de labeur (la convention collective du labeur est d’ailleurs la première à avoir existé). Si de grandes améliorations ont depuis été apportées, le livre avait ainsi trouvé sa forme dès 1450 Dès lors, ce qui va lentement s’élaborer, émerger et s’installer au long des siècles suivants, ce sont les rôles joués par les différents acteurs de la chaîne du livre.

Les principaux acteurs de la chaîne du livre

En premier lieu, ce sera l’auteur/lecteur. Pourquoi ce double libellé ? À l’aube de la lecture, lire et écrire vont de pair. L’écriture d’une œuvre entraînait sa lecture par son auteur dans des cercles, d’abord assez fermés (la lecture à la haute aristocratie), qui s’élargiront ensuite après la Révolution française, avec l’existence de cabinets de lecture. Ainsi, la lecture a longtemps été un acte collectif, un homme lisant debout, à voix haute, pour une petite foule assise autour de lui. La lecture « dans la tête » date du XIXe siècle, celui de la naissance de la personne, de l’individu.

Longtemps, l’auteur/lecteur sera majoritairement un clerc et un homme. À la Renaissance – qui marque l’apparition et la consolidation du Français comme langue savante, et le début du lent effacement du latin -, l’éducation (ou l’instruction) ne seront plus réservées au clergé. Celle-ci devient alors également accessibles aux hommes et, de façon discrétionnaire et distinctive, aux femmes de l’aristocratie ou de la haute bourgeoisie. C’est Jules Ferry qui les rendra obligatoires pour tous en 1881-1882. De fait, c’est surtout après la première guerre mondiale qu’elles se répandent dans toutes les classes sociales et deviennent l’instrument d’émancipation des sexes.

Le statut de l’auteur tel que nous le connaissons est quant à lui le fruit de l’émergence d’un nouvel acteur apparu au XIXe siècle : l’éditeur. C’est le résultat de la prise en main de leur destinée par des savants (les frères Flammarion), des instituteurs (Larousse), qui croyaient au progrès et à la science. Ne trouvant pas d’imprimeurs prêts à publier leurs livres et fascicules, ils créent donc leur entreprise d’édition. Et la linotypie, puis la monotypie (procédés de gravure en blocs et en sections), faciliteront leur expansion.

L’auteur qui, jusqu’à présent, s’auto-publiait via une foultitude d’imprimeurs (ce qui demandait un budget conséquent, car il assumait seul la charge de la publication, de la diffusion et de la distribution), trouve ainsi en l’éditeur la personne qui va le conseiller, le publier et donc payer imprimeur, diffuseur et le rémunérer à proportion de ses droits et de sa diffusion. L’auteur endosse le rôle de l’écrivain.

Contrairement à l’image romantique et erronée trop répandue, l’auteur n’a jamais été, ni ne sera, un pauvre hère condamné à se nourrir de pain sec, d’eau, mourant d’amour pour sa muse. Avant la Révolution, l’auteur fut souvent d’origine noble ; après, c’est la classe bourgeoise (plutôt haute) qui prend le dessus. L’auteur issu du peuple, lui, est une denrée rare. Aujourd’hui, d’ailleurs, seuls 10% des auteurs vivent de leurs écrits. Et, lorsque l’on s’attache à savoir qui écrit, on découvre que la majorité des auteurs sont des enseignants, des fonctionnaires, des personnes évoluant dans des milieux liés au monde culturel. Depuis le XIXe siècle, le lecteur s’est donc dissocié de l’auteur. Et si celui-ci reste toujours un grand lecteur, chacun mène désormais une existence totalement séparée.

En 2015, le lecteur est une lectrice, une grosse lectrice même, puisqu’elle lit dans 45 % des cas à peu près 20 livres par an. Elle lit des romances, des romans, des thrillers, des BD, séries noires et blanches, du théâtre, de la poésie. Elle fait cela depuis son adolescence et continue jusqu’à la fin de sa vie. Tandis que l’homme, plutôt âgé de 25 à 65 ans – en somme durant sa vie de travail -, va s’enquérir de livres de management, d’histoire et de sociologie. L’homme lit moins, en proportion et nombre de pages. Il apprécie peu les sagas ou dip ou triptyques. Mis à part les BD et les livres classés en « mauvais genre » tels que gore, fantastique ou autre steam-punk, où il laisse libre cours à son envie de découverte de mondes imaginaires ou d’uchronies, il est généralement assez conservateur dans ses choix.

Apparition du numérique

Les premiers algorithmes apparus en -1700 sur le code d’Hammourabi sont contemporains de la naissance de l’écriture. En 1642, lorsqu’il inventa la Pascaline, Blaise Pascal ne se doutait pas que sa machine à calculer serait le précurseur des ordinateurs contemporains, voire des liseuses ou tablettes. La première liseuse est apparue en 1995, c’est en 2007 qu’Amazon lance la Kindle et en 2010 Apple, l’iPad. Si l’on considère que le concept livre a été inventé en -300, le livre numérique mettra presque 2300 ans à exister.

Mais qu’est-ce qu’un livre numérique ? Si l’on s’en tient à sa définition fiscale, pour l’Union Européenne, il est considéré comme un service numérique, un logiciel, et à ce titre taxé comme tel (21.5% en France). La France, le Luxembourg, l’Allemagne, considèrent que le livre numérique est un support certes différent du livre papier mais au nom de l’égalité de traitement lui applique la même TVA (à savoir 5.5 %). La controverse bat son plein, l’Europe devrait trancher début 2016.

Enfin, qu’il soit papier ou numérique le livre a toujours eu pour compagne la censure ou l’autocensure. De la restriction des imprimeurs décidée par Louis XIV (43 pour Paris et toute la France) aux DRM et watermarks actuels, le livre, objet de création et diffusion du savoir a toujours été surveillé.

Dans le prochain épisode, nous verrons les différences et ressemblances, ainsi que les possibilités d’évolution du livre, qu’il soit numérique ou papier, et finalement en quoi son évolution est-elle ou pas précurseur d’un changement radical de société.

Parisienne (quatrième génération), c'est à dire cosmopolite. Linguiste anglaise (langue maternelle) et sémioticienne. De retour dans le monde de l'éducation, elle enseigne l'édition numériques à des masters art et culture 1 & 2 à l'INSEEC, et la sémiotique à des masters 2 en communication d'entreprise à l'ESMA. Les mots et la manière de les agencer sont, entre autres, ses passions.