Le sacré en quête d’objets

Ray Kurweil, futurologue et ingénieur chez Google, pape du transhumanisme, l’affirme : « Dieu c’est l’homme 2.0. Dès 2035, nous serons des dieux ». Cette formule pourrait nous faire sourire, si elle ne venait pas d’un des « penseurs » de Google et si ce « futurologue » n’ajoutait pas à son propos qu’en 2050, les gens dont le QI est inférieur à 150 ne serviront plus à rien.

Que les êtres humains soient définis par leur utilité n’est pas une idée neuve. Elle gagne en profondeur quand on l’a relié à la vision de Jacques Ellul qui, dès 1954 dans La technique ou l’enjeu du siècle (éd. Armand Colin, 1954), écrivait : « Le phénomène technique est la préoccupation de l’immense majorité des hommes de notre temps de rechercher en toutes choses la méthode absolument la plus efficace ».

Quand le critère de toute décision devient l’efficacité, alors l’humain court un grand danger. Je l’expérimente depuis cette relecture d’Ellul. Combien de temps puis-je consacrer à ne pas rechercher l’efficacité ? Comment puis-je penser autrement qu’en termes d’efficacité ? Les loisirs, la méditation même pour certains de mes patients, sont une recherche d’efficacité maximum, sans parler du sport, de la nourriture… Elle envahit tout.

Il nous faudrait définir « l’efficacité », mais c’est à peine nécessaire : gain de temps, gain d’argent, performance, santé, course aux diplômes… Écoutons attentivement les discours économiques, ou plutôt « politiques », comme on les appelle aujourd’hui. Comment cette valeur, l’efficacité, est-elle devenue prédominante à ce point ? Ellul de nouveau : dès 1973, dans Les nouveaux possédés (éd. Le Cherche midi, 2003), il nous propose un éclairage majeur : « Ce n’est pas la technique qui nous asservit, mais le sacré transféré à la technique. »

Développer sa conscience éthique pour ne pas sombrer

Ce transfert du sacré donne à la technique une puissance démoniaque qui agit pour son compte et que, finalement, nous ne pouvons plus arrêter. Ou plus exactement que nous pourrions arrêter à l’unique condition de prendre conscience de cette évolution et de vouloir dessiner un autre chemin mû par d’autres valeurs, et de nous y maintenir avec puissance et énergie.

Mais la conscience humaine est faible. Rarement assez puissante pour mettre l’être humain à l’abri des forces démoniaques et destructives qui règnent dans l’inconscient collectif et individuel. Jung attire notre attention sur cette nécessité de développer la conscience individuelle, éthique. Seule, une différentiation individuelle (que Jung appelle individuation), peut permettre à l’homme de ne pas sombrer dans le chaos et de ne pas céder aux contagions et psychoses collectives. Des contagions collectives que l’on voit fleurir, car elles permettent à l’homme de se « coller » à une psyché collective et de contourner l’expérience individuelle.

La technique, un chaman moderne

Les contagions et psychoses collectives sont des tentatives de fusionner, de rester dans une indifférenciation primaire si redoutablement confortable. Que ce soit la fusion avec un autre (nécessaire à l’amour par exemple, mais jusqu’où ?), avec des croyances, des idées, un groupe ou, plus étrange peut-être pour nous qui nous croyons modernes, des objets… Ce n’est pas l’autre qui est en cause, ni la croyance, ni l’idée, ni l’objet, ni même le groupe. Le danger, c’est de lui transférer « le sacré » et de lui attribuer des vertus et des pouvoirs magiques et divins. La domination s’emballe via la fascination.

Or, nous avons transféré à la technique aujourd’hui nos vies, nos âmes et nos recherches de consolation face à nos terreurs. Nos téléphones portables sont nos doudous, nos mémoires. La technique est le chaman moderne, médiateur entre deux mondes pour nous rassurer, nous consoler, mais aussi nous donner des preuves de notre valeur par une alliance avec ces puissances divines. La télévision, Facebook, sont là comme des présences angoissantes et rassurantes. Tout va mal, mais tout va bien dans le meilleur des mondes. Les nouvelles technologies jouent dès lors le rôle du Messie : demain, mon prince viendra, je serai immortelle, belle et jeune, pour et dans l’éternité. Botoxés et séduisants, nous irons vivre sur Mars. La technique, nous y croyons, elle porte le peu d’espoirs qu’il nous reste ! Mais un espoir chimérique qui ne nous aide guère à la construction d’une vie charnelle et terrestre.

Enfin, comme Ray Kurweil nous le prédit, la technique fera de nous des dieux. L’humain sera doté à terme des attributs divins : pouvoirs et immortalité. Mais c’est un curieux « sacré » qui se démasque sous nos yeux : un sacré sacrément opérationnel, aplati et idolâtre. Pourquoi est-ce si dangereux ? L’étymologie de « sacré » renvoie à « sacrifice ».  Le sacré, peut être entre autre défini comme « ce pour quoi nous sommes prêts à sacrifier nos vies ». Dans cette acception, il est urgent de se poser la question : À quoi sommes-nous prêts à sacrifier nos vies ?

Sophie Braun,
Psychanalyste

Auteur invité
Auteur invité

1 commentaire

  1. Patrick DUHAUT

    17 décembre 2016 à 8 h 12 min

    Excellent article, un peu noir malgré tout.

    Je vois les choses un peu différemment. La technique n’est-elle pas un des moyens qui nous permettent de toujours mieux nous adapter à notre environnement ? Et l’adaptation n’est-elle pas notre seul moteur ? D’un point de vue évolutif, c’est un fait qui a sculpté notre génome au cours des milliers d’années. Nous sommes « programmés » pour survivre en milieu hostile. Et pour trouver les meilleures solutions pour y parvenir.

    Oui, nous compensons nos faiblesses physiques par des artifices technologiques. C’est plus rapide, plus efficace et plus performant que les mutations génétiques. Mais, n’est-ce pas une voie naturelle au même titre que l’apparition des ailes chez les oiseaux ? Pour ma part, je crois que cette différence faite entre naturel et artificiel est fausse. Le smartphone vient de l’homme, l’homme vient de la nature, le smartphone vient de la nature…

    Quant à savoir si nous sommes des Dieux, il faudrait définir ce qu’est un Dieu. Pour moi, au-delà de de la notion de sacré, un Dieu pourrait être une entité qui peut modifier son environnement pour l’adapter à ses besoins… Suis-je donc un Dieu ? Non, je suis juste un homme, athée, cartésien et profondément technophile qui croit que les Dieux n’existent que pour rassurer ceux d’entre nous qui ne peuvent accepter le réel et que c’est là leur seule utilité. Ils sont donc condamnés à disparaître dès que le réel sera compris de tous.

    Quant au sacré, c’est une notion adaptative que chacun doit définir. Pour moi, le sacré, ce à quoi il ne faut pas toucher, c’est le libre arbitre. Je serai donc plutôt enclin à détruire le sacré religieux pour laisser la place au sacré humain. Et la connaissance, et son avatar la technologie, nous guident vers cette issue salutaire.

    Je ne vois aucun asservissement à la technologie tout au plus une fascination pour la nouveauté. Mais une fascination « furtive ». Il y a 50 ans, les esprits chagrins nous prévoyaient un futur lobotomisé par la télévision. Aujourd’hui, les jeunes humains ne regardent quasiment plus la télévision… Que restera-t-il des smartphones dans 50 ans ?

    Fascination et domination ? Naturel et artificiel ? Civilisé et sauvage ? Des thèmes éternels qui sont intimement liés à notre nature profonde. Et ce n’est ni un smartphone, ni un drone, ni une voiture volante qui vont les catalyser. Lorsque que Constantin a décidé de faire du catholicisme ce qu’il est aujourd’hui, il n’y avait pas de smartphone, et pourtant… l’asservissement au faux sacré est toujours bien présent.

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