Le spleen des pompiers pros

Malgré leur mécontentement, les pompiers pros continuent d’assurer leurs missions de secours normalement. Photo Mathieu Bazin

Augmentation des délais de secours, mauvaise gestion humaine, impression d’être mal considérés. La colère couve chez les soldats du feu. Amorcé le 23 septembre dernier, le mouvement de contestation connaît une trêve à Rennes depuis le 12 novembre mais s’est étendu à d’autres régions françaises, le Finistère, les Côtes-d’Armor, le Nord, le Loiret, la Moselle… Etat des lieux dans les centres de secours rennais, qui restent sous haute tension.

Elle trône en plein milieu de la caserne Saint-Georges, l’une des trois de la préfecture bretonne. Elle ? Une carcasse de voiture emboutie, dans laquelle un mannequin porte l’inscription : « en attente de secours ». Le sous-entendu est clair, le blessé peut attendre longtemps… Peu de place à l’équivoque. Les pompiers professionnels voient rouge et tirent la sonnette d’alarme. « Nous défendons le droit au secours pour tous les citoyens. Ce n’est plus le cas à l’heure actuelle », explique Sébastien Lambert, secrétaire CGT au SDIS 35*. Un vague à l’âme partagé par la majorité de ses collègues.

« Un incendie s’est déclaré dans une maison à une trentaine de kilomètres de Rennes, enchaîne-t-il. Les casernes alentours n’étaient pas équipées pour affronter un tel sinistre. Résultat, il a fallu dépêcher une équipe de Rennes. On a mis six minutes de plus que le maximum légal à arriver. Heureusement que la nonagénaire qui habitait la maison a pu s’enfuir avant, sinon… Il n’y a pas de problème pour le secours aux personnes, mais pour les incendies, c’est autre chose… »

La faute à un manque de moyens ?  A les écouter, même pas. Le budget alloué au SDIS 35 est de 66 millions d’euros, en augmentation de 3% en 2013 selon le conseil général. Mais, selon les soldats du feu, il n’est pas utilisé à bon escient, trop dirigé vers les investissements matériels et pas assez vers les moyens humains.

Une campagne de pub polémique

Une colère qui sourde depuis quelques temps. Ce qui a mis le feu aux poudres ? La vaste campagne d’affichage visant à incorporer 90 pompiers volontaires dans le bassin rennais. Dans la droite ligne du plan national initié par François Hollande dans son discours de Chambéry.

« Ce n’est pas une guerre entre professionnels et volontaires, loin de là, tempère un professionnel. D’ailleurs, les volontaires sont solidaires de notre mouvement. Mais nous voulons une meilleure utilisation des professionnels. Les 90 volontaires embauchés vont prendre la place de 90 professionnels à Rennes. Ces derniers vont être dispersés dans l’ensemble du département. On déshabille Rennes pour vêtir les campagnes environnantes. Ce n’est pas normal, on manque déjà de 60 professionnels ».

Les pompiers pros estiment que les effectifs sont largement suffisants la nuit grâce à l’aide des volontaires. Avec comme revers de la médaille, un nombre de pompiers de garde insuffisants le jour. « Il vaut mieux avoir un accident la nuit que le jour », glisse l’un d’entre eux. D’où l’étincelle de la campagne de pub. Et la crainte de voir leur corps de métier glisser peu à peu vers le volontariat. Des volontaires qui coûtent moins chers. « Cela pose des problèmes de sécurité aussi bien pour les citoyens, les pros que pour les volontaires. Imaginez un conducteur de bus scolaire qui a été d’astreinte toute une nuit. Sera-t-il en état d’assurer son travail le matin ? »

Des sanctions envisagées

Autre grief, le manque d’écoute de la hiérarchie. « Il n’y a aucun dialogue possible avec nos commandants », souffle un professionnel, sous le coup de sanctions disciplinaires. 270 de ses collègues d’Ille-et-Vilaine sont dans ce cas, sur 636 pompiers professionnels exerçant dans le département. En cause ? Le refus d’accomplir certaines tâches quotidiennes, comme le sport ou les manœuvres, et l’inscription de slogans sur les camions. « Des inscriptions lavables à l’eau, précise-t-il. Bien sûr, toutes les missions de secours sont assurées normalement. Il n’y aucun impact sur les citoyens ».

Un malaise plus profond

Au-delà du contexte, ces éléments font ressurgir une déprime latente. Le coup de blues tient plus de la dépression. « Il est indéniable que nos conditions de travail ont changé depuis 10 ans. Elles se dégradent. » Face à la désaffection des autres services de secours tels que la police ou le SAMU, les pompiers font office de roue de secours. Avec l’impression de servir de bouche-trous. Mal employés, ils s’estiment aussi mal considérés. « Notre évolution professionnelle est de plus en plus lente. Nos salaires ont tendance à stagner », lance l’un d’eux. Entendus par le préfet, les pompiers pros ont suspendu leur mouvement le 12 novembre. « Nous attendons la tenue d’états généraux le 28 janvier prochain pour faire le point. D’ici là, nous allons constituer des groupes de travail pour améliorer la couverture opérationnelle. On va voir ce que cela donne. » Le bras de fer est loin d’être terminé. Attention au retour de flammes.

Mathieu Bazin
Chargé d’enseignement à l’Université Catholique de l’Ouest et à Rennes 2 en Information-Communication, Mathieu a également été ancien rédacteur au Courrier de l’Ouest, ancien secrétaire de rédaction à Ouest-France et ancien chargé d’études marketing au Figaro.