« Le tourisme reproduit les inégalités Nord-Sud »

Une hôtesse de l'air à l'aéroport Haneda de Tokyo - © Flickr/Infradept/LAN

Politique, le tourisme ? S’il reflète plus qu’il n’y paraît les disparités Nord-sud, il est aussi l’un des principaux leviers du soft power contemporain, explique Saskia Cousin, anthropologue et maître de conférence à l’université Paris-Descartes. Explications.

Dans l’imaginaire populaire, on oppose souvent le « vrai voyageur » au « touriste ». Qu’est-ce qui différencie vraiment les deux ?

Saskia Cousin – DR

Le touriste est en effet souvent opposé au voyageur, pour distinguer des personnes qui se déplaceraient plutôt en groupe et feraient appel à une offre et des services qui leurs sont spécialement dédiés : lieux, hébergements, transports… En fait, le voyageur fait appel aux mêmes services. Il s’agit surtout d’une distinction en valeur, qui ne relève pas d’un imaginaire populaire. La plupart des gens se fichent d’être considérés comme des touristes ou comme des voyageurs ; cela importe pour ceux qui veulent échapper à la condition de touristes.

Peut-on voyager sans faire du tourisme, et inversement ?

On peut voyager pour son travail, pour des raisons personnelles ou médicales. Le voyage, c’est le déplacement, alors que le tourisme implique un certain regard, à la fois curieux et superficiel. En revanche, on peut faire du tourisme chez soi, par exemple en visitant autrement sa région ou sa ville.

En Europe, quand a-t-on commencé à « faire du tourisme » ?

Le terme date du 19ème siècle et se popularise avec les voyages organisés par Cook, un anglais qui invente les agences de voyage, d’abord pour transporter des personnes dans des galas de charité, puis rapidement, pour visiter l’Europe continentale, et en particulier la Suisse. Mais en tant qu’organisation pratique et esthétique, la pratique est beaucoup plus ancienne, et concerne au départ les aristocrates anglais, avant de se développer au sein de la bourgeoisie européenne.

Y a-t-il un lien entre tourisme, colonisation et néo-colonialisme ?

Dès la colonisation, des agences de tourisme ouvrent dans les colonies et sont présentes dans les expositions coloniales. L’enjeu de départ est de séduire les futurs colons en les amenant à s’installer dans les colonies. Ensuite, il s’agit de les faire rester en leur proposant des lieux de vacances au sein des pays colonies, par exemple des stations d’été en Indochine. Proposer à leurs ressortissants des voyages au sein de leurs colonies respectives est aussi un enjeu de concurrence entre l’Angleterre et la France au début du 20ème siècle. Aujourd’hui, on parlerait de soft power. Il y a un lien fort entre le tourisme actuel et les anciennes colonies, notamment pour des raisons linguistiques : les Français partent plutôt dans les anciennes colonies françaises, les Anglais dans les pays anglophones. Enfin, on ne peut pas ignorer les relations post-coloniales qui sont au coeur des relations touristiques, lorsque des ressortissants des pays du Nord s’installent dans des pays du Sud.

Le tourisme est-il une pratique occidentale, ou est-il pratiqué par toutes les sociétés ?

L’histoire officielle fait le naître le tourisme en Occident au moment de la révolution industrielle, mais on peut regarder les choses autrement, par exemple en s’intéressant à la question des pèlerinages, religieux et esthétique. Dans ce cas, le pèlerinage de l’empereur de Chine est vieux de 4000 ans. Les Romains avaient des villas en bord de mer, des résidences secondaires et, comme Pline, vantaient la qualité d’une promenade sur la plage pour philosopher. Pour se ressourcer, dirait-on aujourd’hui.

Aujourd’hui, dans le monde, qui fait du tourisme ?

Aujourd’hui tous les pays sont concernés par le tourisme, mais pas toutes les classes sociales. Les pays comme la Chine, l’Inde et le Brésil accèdent au tourisme, même si la plupart des gens – comme les Français – se déplacent essentiellement dans leurs pays, pour des séjours, bien plus que pour des circulations de découverte. En moyenne, neuf départs en vacances de Français sur dix sont des séjours, seul un sur dix est consacré à un circuit touristique. Plus on monte dans la classe sociale, plus les formules de vacances sont diversifiées, plus les lieux de vacances sont lointains. La constante, c’est que la majorité des gens partent dans leurs propres pays – à l’exception des pays du Nord de l’Europe. 80 % des touristes Français partent en France, 50 % dans de l’hébergement non marchand (famille et amis) et 50 % à la mer.

Que disent nos pratiques touristiques des rapports Nord-Sud ?

Le tourisme reproduit à travers les circulations et les industries les inégalités et disparités Nord-Sud. Cela touche en particulier les individus, par exemple la possibilité ou non d’obtenir un visa. Même si elle a les moyens, une famille tunisienne aura beaucoup de mal à venir en vacances en France, et c’est vrai pour l’ensemble des ressortissants de l’Afrique, un peu moins désormais pour l’Amérique du Sud et l’Asie, mais cela reste compliqué. Pour ce qui concerne les industries, les études montrent que 80 % de ce qu’un touriste venu du Nord dépense au Sud revient à une industrie du Nord : compagnie aérienne, propriétaire d’hôtels, produits manufacturés.

En ce qui concerne les employés, plus on monte dans la hiérarchie des personnels, plus les personnes sont extérieures au lieu touristique. Pour le dire autrement, les femmes de chambre et gardiens sont des locaux, les échelons intermédiaires sont des nationaux diplômés, les directeurs et managers souvent des salariés internationaux. Dire que le tourisme opère une redistribution économique est donc le plus souvent une supercherie, même si  les configurations peuvent bien sûr être très différentes, en raison de l’histoire sociale et coloniale des pays concernés.

Peut-on parler d’une « géopolitique » du tourisme ?

Oui le tourisme est géopolitique, c’est une des formes majeures du soft power contemporain. C’est sans doute pour cela aussi que les touristes sont souvent pris pour cibles par les terroristes : ils incarnent, parfois à leurs corps défendant, les politiques, les industries et les pays dont ils sont les ressortissants.

> Pour aller plus loin :
Sociologie du tourisme, de S. Cousin et B. Réau,  Éd. La Découverte, 2013.

Aurélia Blanc
Aurélia Blanc, journaliste indépendante. Passée par Respect Mag ou le Bondy Blog, je traîne mes guêtres sur le web, dans la presse magazine ou dans l'édition.