« L’égalité trahie » : la discrimination raciale dans les yeux

Ed Kashi place de la République, à Paris - (c) Justin Raymond/The Dissident

Pour dénoncer l’impact du « délit de faciès », le photographe américain Ed Kashi s’est installé place de la République, à Paris, où sont exposés des portraits de victimes de contrôles d’identité discriminatoire. Un face-à-face percutant avec l’injustice.

« J’ai peur… » C’est le témoignage d’un jeune étudiant lillois, Mounir Seydi, que l’on retrouve dans l’exposition « L’égalité trahie », à Paris. Depuis le 6 juin et jusqu’au 12 juillet, les visages d’une douzaine de victimes de contrôle au faciès contemplent la Marianne de la place de la République. Et interpellent le public : si ceux qui n’ont jamais subi de contrôle d’identité n’y voient qu’une simple routine administrative, ceux qui le subissent régulièrement racontent ici l’envers du décor. Au fil d’un parcours mêlant témoignages, photos et textes, se font jour les humiliations et les violences, qui donnent le sentiment à beaucoup d’être des « citoyens de seconde zone ».

Lyes Kaouah, étudiant en art dramatique, Vaulx-en-Velun - (c) Ed Kashi

Lyes Kaouah, étudiant en art dramatique, Vaulx-en-Velun – (c) Ed Kashi

« Humaniser les gens »

À l’origine de cette initiative? La fondation étatsunienne Open Society (engagée depuis plusieurs années dans la lutte contre les contrôles au faciès), qui a fédéré huit associations citoyennes autour du projet, et contacté le photographe américain Ed Kashi. Lequel a tout de suite accepté : « Travailler pour que les choses changent… c’est un rêve ! », se réjouit le photojournaliste, qui a consacré une large partie de sa carrière à traiter de problèmes politiques et sociaux.

Montrer des visages pour dénoncer une réalité (celle qui veut que les Noirs et les Arabes sont respectivement contrôlés six et huit fois plus que les Blancs) : pour Ed Kashi, la démarche relève autant du choix artistique que de l’outil militant. « Je voulais humaniser les gens. Les spectateurs regardent les sujets dans les yeux ; quand ils lisent leur histoire [écrite sous les photos, ndlr], ils ne peuvent qu’avoir une réaction de compassion », souligne le photographe, dont le travail avait déjà fait l’objet d’une exposition numérique.

« Vous imaginez ce qui vous passe par la tête ? »

Passer du web au plein air? Cela permet de « rapprocher les gens physiquement, de créer du dialogue, fait remarquer Ed Kashi. Même si Internet à l’avantage d’atteindre un plus grand nombre de personnes, ça ne les met pas face à face ». Place de la République, les portraits imprimés en grand format attirent l’œil. On y retrouve chiffres et informations sur les contrôles au faciès, mais surtout les histoire des protagonistes…

Adji Ahoudian, élu municipal - (c) Ed Kashi

Adji Ahoudian, élu municipal – (c) Ed Kashi

L’une de celle qui a le plus touché Ed Kashi reste celle de Adji Ahoudian. « C’est un jeune élu Parisien de trente-deux ans. Le soir de son élection, les policiers l’ont plaqué au sol, face contre terre », raconte le photographe d’un ton sec. Face à ce portrait, Ed Kashi semble osciller entre tristesse et colère. Avec des grand gestes, il reprend : « Vous imaginez ce qui vous passe par la tête ? Les gens vous voient comme un délinquant, on ne sait pas ce qu’ils peuvent s’imaginer… »

Le photographe américain, qui connaît bien le sujet, compare la situation de la France avec celle des Pays-Bas et du Royaume-Uni, et dresse un constat sans appel : « Ici, il y a plus de colère de la part des victimes. »

L’État condamné

Colère et frustrations se sont en effet enracinées au fil des dernières décennies. Trente ans qui ont vu se répéter, inlassablement, les contrôles discriminatoires, les « bavures » mortelles, les révoltes dans les quartiers populaires. Le tout dans le silence indifférent de la quasi-totalité de la classe politique. En 2012, le candidat Hollande s’était pourtant engagé à « lutter contre les délits de faciès » (engagement n°30). Depuis, le dossier est tombé aux oubliettes… Ou presque.

Depuis 2005, les initiatives citoyennes contre les contrôles au faciès se sont multipliées. En 2013, treize hommes de 18 à 35 ans ont même attaqué l’État et la place Beauvau pour pratique discriminatoire, notamment soutenus par le Collectif Stop le Contrôle au faciès. Une première. Débouté en première instance, ils ont fait appel. Et le 24 juin, l’État a été condamné par la cour d’appel de Paris pour faute lourde en raison du caractère discriminatoire des contrôles d’identités opérés sur les plaignants. Une décision historique.

Une main à la plume, l’autre à l’objectif, un œil fermé, l’autre dans le viseur pour mieux contempler ce monde qui part à vau-l’eau, Justin chaloupe de ville en ville à la recherche de l’actu qui dérange. Étudiant, il a commencé le journalisme avec Moto Journal, TSA ou encore Radio Campus.