« Les assassins de Ben Barka courent toujours au Maroc »

Mehdi Ben Barka - (c) Wikicommons

Le 29 octobre 1965, l’homme politique Mehdi Ben Barka était enlevé devant la Brasserie Lipp, à Paris. Son corps ne sera jamais retrouvé. Cinquante ans après, l’affaire continue de déchaîner les passions. Avec le réalisateur Oliver Boucreux, le journaliste Joseph Tual lui a consacré un documentaire, « Ben Barka l’obsession », diffusé en octobre sur France 3. The Dissident lui a tendu le micro.

Vous travaillez depuis vingt-cinq ans sur l’affaire Ben Barka. Pourquoi cet intérêt ?

Gallimard, 1990

Gallimard, 1990

En 1990, j’ai lu le bouquin de Gilles Perrault Notre ami le roi, qui était incroyablement puissant. Il a lancé une énorme bouteille à la mer ! Ça m’a donné envie d’enquêter. Avant ça, j’ai travaillé sur le cas de Moumen Diouri [opposant politique torturé par le régime d’Hassan II et exilé en France en 1971, ndlr]. Son livre À qui appartient le Maroc ? (1992) est très étayé sur la mainmise d’Hassan II sur l’économie du Maroc. Ça lève un voile étonnant sur le trafic de drogue marocain qui était, et à mon avis est toujours, sous la coupe du Palais royal marocain. Depuis les années de plomb1, les gens qui ont fait enlever Mehdi Ben Barka en 1965 ont fait carrière. Certains capitaines sont devenus généraux, d’autres d’inspecteurs des services secrets sont passés commissaires et ont pignon sur rue au Maroc. Ils ont fait enlever, séquestrer, torturer des centaines de Marocains.

Qu’est-ce qui a changé avec le nouveau roi Mohamed VI ?

Avec le changement de régime, en 1999, tout le monde a cru que ce nouveau roi allait créer une ouverture. Mais ce n’était qu’un placebo pour faire joli dans le parterre ! L’ouverture n’a pas duré plus de six mois. La reprise en main sécuritaire a été fulgurante. Plusieurs journaux en ont payé le prix. L’hebdomadaire Telquel a été recadré. Le journal d’Ali Lmrabet, Demain, a été interdit. Lui-même a été arrêté en 2004. L’impunité absolue des assassins des années de plomb1 a été organisée par l’Instance équité et réconciliation (IER). En 2004, cette instance a fait témoigner les victimes et leur a fait vider leur sac d’émotion. En échange, on leur a donné une grosse somme d’argent pour éviter les procédures judiciaires. On leur a dit : « C’est l’argent contre votre silence ».

La famille Ben Barka est toujours dans l’attente. Où en est le dossier sur le plan judiciaire ?

Le seul glaive judiciaire qui peut faire rendre des comptes à ces gens, c’est l’affaire Ben Barka, qui a été instruite en France par le juge Ramael. Normalement, si la justice est totalement libre et indépendante en France, ce dossier arrivera au bout. Cinq mandats d’arrêt ont été lancés. Il y aurait dû en avoir six. Mais Mohamed Achaachi, l’un des patrons du Cab 1, une officine des services spéciaux du temps d’Hassan II, est mort avant qu’il puisse rendre des comptes.

Le film donne des indications sur les circonstances de la mort de Ben Barka, qui fut vraisemblablement tué accidentellement par l’un de ses ravisseurs, le truand français Georges Boucheseiche.

Quand on regarde les faits sous le prisme judiciaire, l’affaire n’est pas si compliquée que ça. On a beaucoup de témoignages concernant la tête de Ben Barka. C’est très médiéval et « hassanien ». Quand on l’a prévenu de la mort de Ben Barka à Fontenay-le-Vicomte, peu de temps après son enlèvement, Hassan II redoutait un coup fourré. Il craignait que Ben Barka ait réussi à retourner ses ravisseurs. Il était très paranoïaque. Il voulait une preuve : la tête de Ben Barka. Ramener un corps, c’est plus compliqué. Le corps est probablement resté en France. Même si j’ai des indices concordants sur son emplacement, je laisse les enquêteurs travailler.

Dans ce film, vous mettez à jour le PF3 (Point Fixe 3), qui est le nom de code d’une prison secrète à Rabat, où se trouverait notamment la tête de Mehdi Ben Barka.

Au PF3, on internait les prisonniers de « marque ». C’est-à-dire ceux dont le roi prenait lui-même soin. Il participait à certaines séances d’interrogatoires musclées. Les Marocains disent que c’étaient des prisonniers de son clan. Avant d’être enlevés en juillet 1973, les frères Bourequat faisaient partie de la cour. Deux d’entre eux étaient des hommes d’affaire très puissants au Maroc. Midas Bourequat avait une entreprise de travaux publics qui fournissait des matériaux de construction. L’ironie de l’histoire a fait qu’une partie a servi à construire le PF3 ! Parmi les prisonniers du PF3, certains en sont sortis, d’autres y sont morts et enterrés. Il y a eu des exécutions. En particulier en 1963, pendant la guerre des Sables entre l’Algérie et le Maroc. À l’époque, les Algériens n’avaient pas d’armée de l’air constituée. Ils ont fait appel aux Égyptiens. Un pilote égyptien a été touché. Il s’appelait… Hosni Mubarak. Il a été détenu huit mois au PF3. Comme on le sait, il s’en est sorti. Cette prison était à un saut de puce du Palais d’été du roi, à Rabat. C’était quasiment son jardin !

 

Encore aujourd’hui, c’est un lieu tabou…

Il y a eu une première modification quand les frères Bourequat en sont sortis, dans les années 90. Les cellules ont été détruites. C’est ce qu’on voit sur le premier film que j’ai tourné. Trois mois après mon passage en 2000, ils se sont mis au travail. Tous les gravats ont été ramassés. La villa a été abattue. Les murs ont été remontés et enduits de crépi. Des orangers ont été plantés. Les visions satellites nous ont permis de vérifier qu’ils n’ont pas déterré qui que ce soit. De la chaux a été mise pour empêcher les bêtes sauvages de fouiller là-dedans. La chaux n’a pas d’incidence sur les corps. Les os, donc l’ADN, resteront intacts.

Si Ben Barka avait vécu, le Maroc ne serait peut-être pas le même aujourd’hui…

Ses intentions étaient telles que ça aurait certainement changé la physionomie du Maroc. Hassan II ne pouvait tolérer qu’un autre Marocain ait une aura plus grande que lui. Le régime  a tout fait pour empêcher que, par delà sa mort, Ben Barka ne devienne une icône de la liberté. Les services secrets marocains ont su distiller des rumeurs : Ben Barka agent du KGB, du Mossad… Il n’était rien de tout ça. C’était un grand leader politique panafricaniste qui aurait pu changer les choses.

DR

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Après vingt-cinq ans d’enquête, vous devez être persona non grata au Maroc…

En 2004, un diplomate marocain m’a dit à l’oreille : « Si vous venez au Maroc vous serez très bien accueilli. Mais méfiez-vous des routes, elles ne sont pas sûres ! Il y a souvent des accidents. » Il y a eu un seul et très bref moment d’ouverture sous Mohamed V. Depuis 1961, il y a eu une dictature très dure, féroce. Pour la monarchie, le problème au Maroc, c’est le peuple.

Quel est le rôle de la France dans tout ça?

Ce sont des intérêts stratégiques, du commerce. Un roi corrompu et assassin, c’est plus facile à manoeuvrer qu’une démocratie qui pourrait aller dans un sens qu’on ne maîtrise pas. L’homme fort des services secrets marocains, Ahmed Dlimi a été appointé par le SDECE, l’ancêtre de la DGSE. J’ai vu ses fiches de paiement. Dès qu’il y a un froid diplomatique entre les deux pays, le régime marocain fait peser dans la balance les 420 000 Français qui résident au Maroc : « Ce serait dommage qu’il leur arrive quelque chose. » C’est une prise d’otage permanente.

Et pour la suite ?

J’aimerais faire la suite de ce film, en fonction des développements judiciaires. J’ai appris qu’au Maroc, les jeunes ont réussi à faire des copies DVD et les vendent au prix d’un DVD vierge, sous le manteau, dans les divers marchés au Maroc. Des salles de cinéma ont contacté la production pour organiser des soirées-débat à Casablanca, à Rabat… Ce sera un test pour savoir s’ils auront, ou pas, l’autorisation du régime.

 

Notes :
1 Années de répression contre les opposants et partisans de la démocratie des années 60 à 80.

 

À voir :

> Ben Barka, l’obsession, de Jospeh Tual et Olivier Boucreux, 50′, 2015 :

Julien Le Gros
Julien Le Gros est un journaliste indépendant, spécialisé sur les cultures d'Afrique. Il a notamment écrit pour Jazzman - Jazz magazine, Afriscope, Mondomix... mais aussi sur Internet avec Africultures, Mondafrique, Tribune 2 l'artiste, International Hip Hop. Il a fait des reportages au Kenya, Cameroun, Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Sénégal et récemment en Guinée Conakry sur le virus Ebola.