Les médias et la géopolitique : un couple qui ne fait pas bon ménage

Lutte d'influence en Syrie

De la guerre civile en Syrie à l’affaire Snowden, en passant par les manifestations en Turquie ou en Egypte, pour ne citer que les évènements les plus marquants de ces derniers temps, les questions géopolitiques apparaissent souvent à la Une de l’actualité de nos médias. Pourtant, bien souvent, le traitement de l’information demeure succinct, quand il n’est pas tout simplement biaisé, ce qui induit le citoyen en erreur.

En effet, pour ce dernier, il est difficile de se faire une opinion pertinente à partir du moment où il ne connaît pas les tenants et les aboutissants des différents conflits. Or, il est à la recherche d’une information qui soit la plus impartiale possible pour comprendre l’actualité internationale et se forger son propre point de vue.

Les journalistes sont-ils responsables de cette situation ? A la fois, oui et non.

Non, dans le sens qu’ils n’ont pas toujours les connaissances nécessaires pour pouvoir interpréter de manière la plus objective possible l’information qui provient de pays lointains. La formation des journalistes en France accorde peu d’importance aux questions géopolitiques et l’approche est bien souvent empreinte d’une naïveté qui prêterait à sourire si l’enjeu n’était pas aussi important. Ce déficit de formation favorise les processus de manipulation par les acteurs des conflits. Rappelons que les enjeux géopolitiques sont tellement importants que les services secrets des différentes grandes puissances internationales s’efforcent  « d’informer » les journalistes à leur insu.

Oui, dans le sens que certains journalistes, a contrario du code de déontologie de leur métier, orientent volontairement leur propos en fonction des intérêts stratégiques de leur pays ou de l’actionnaire de leur média, en particulier quand celui-ci est un marchand d’armes ! L’indépendance de la presse n’est malheureusement pas toujours acquise, étant donné la concentration économique du secteur et la forte dépendance des grands patrons de presse vis-à-vis du pouvoir en place, dont ils redoutent les foudres.

Les exemples de traitement biaisé de l’information d’ordre géopolitique sont consécutivement et malheureusement innombrables, mais nous nous contenterons de l’un d’entre eux pour illustrer le manque de recul des médias. Concernant le conflit syrien, l’Etat français est l’un des principaux soutiens internationaux des rebelles au régime de Bachar El Assad, entraînant une couverture du conflit largement orientée. Les rebelles sont présentés de manière favorable, leurs exactions étant passées sous silence, alors que les journalistes s’évertuent par tous les moyens de décrédibiliser le régime d’Assad en le faisant passer pour le seul utilisateur d’armes chimiques. Le soutien à des mouvements islamistes fondamentalistes, comme le front Al Nosra, ne semble poser aucun problème aux journalistes français, alors qu’au Mali, ils les considèrent comme des ennemis. Ce paradoxe ne les gêne pas plus que cela, prenant les lecteurs pour des imbéciles. Dans ce cas-là, qu’il l’assume ou non, le média concerné se transforme en organe de propagande.

Quand le Grand Journal de Canal + confond Syrie et Irak. Géopolitique.

Quand le Grand Journal de Canal + confond Syrie et Irak.

Présenter les enjeux des conflits

Une fois fait ce constat de l’insatisfaction de la qualité de l’information d’ordre géopolitique produit par les médias français, nous proposons donc d’adopter une démarche différente. Plutôt que de partir des faits, il s’agit de présenter de manière la plus neutre possible les enjeux des conflits, puis d’interpréter les faits en fonction. Dans un premier temps, cela passe par un travail fourni visant à déterminer les différents acteurs, qu’ils soient locaux ou internationaux, et les objectifs qu’ils cherchent à atteindre sans a priori. Si l’on reprend l’exemple syrien, il faudrait que les journalistes aient la capacité de montrer que la guerre est la fois civile, opposant un régime (au noyau dur alaouite, une branche du chiisme, mais soutenu par les chrétiens et une part non négligeable des classes moyennes sunnites) à des rebelles (principalement de religion sunnite), régionale, avec l’Iran et le hezbollah libanais d’un côté et le Qatar, l’Arabie Saoudite et Israël de l’autre côté, et internationale, entre le triumvirat Etats-Unis/Royaume-Uni/France et la Russie qui bénéficie du soutien tacite de la Chine.

Ensuite, dans un second temps, il faudrait déterminer les stratégies divergentes de ses acteurs. Par exemple, les russes cherchent à se constituer un glacis chiite fasse à la menace fondamentaliste sunnite auxquels ils doivent faire face sur leur propre territoire dans le Nord du Caucase. Pour les saoudiens, le principal objectif est de conserver l’hégémonie acquise dans la région depuis la première guerre du golfe, en contrecarrant la progression iranienne, « dégât collatéral » de l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis qui a mis au pouvoir les chiites pro-iraniens dans ce pays. Pour les israéliens, il s’agit de faire durer la guerre le plus longtemps possible pour affaiblir les pays voisins, qui pendant ce temps là se détourne de leur haine traditionnelle pour l’Etat hébreu.

Dans un troisième temps, le journaliste peut exercer son métier en effectuant un traitement critique des informations qui lui parviennent en gardant en tête les intérêts des uns et des autres pour éviter de se faire bêtement manipuler. Au niveau de l’utilisation des armes chimiques, il conviendrait de rapporter les informations faisant état de soupçons de leur utilisation à la fois par les forces loyales à Bachar el Assad et à la fois par les rebelles, en essayant de montrer que chaque camp a intérêt dans une optique de propagande à discréditer l’autre, pour essayer d’amadouer l’opinion publique internationale. En l’état des données actuelles, il conduirait à garder une certaine prudence, ne justifiant aucunement les affirmations péremptoires de la presse française.

Enfin, le journaliste peut éventuellement, s’il le juge nécessaire, prendre position en explicitant clairement ses choix. Concernant le conflit syrien, en fonction de ses opinions, plusieurs choix s’offrent à lui. Nous en donnons trois, mais d’autres sont envisageables. Le premier est de juger que la mainmise iranienne et russe dans cette région du monde constitue un danger pour la domination occidentale, et donc justifie de renverser le régime en place par tous les moyens. Le deuxième choix, qui s’inscrit plutôt dans une optique humaniste, considère que le conflit a déjà fait suffisamment de morts pour continuer et qu’il faut donc forcer les combattants à déposer les armes à travers une solution négociée, ce qui sous-entend ne pas prendre parti pour un des deux camps. Le troisième choix part du principe que la Syrie ne constitue pas un enjeu vital pour le futur de la France et donc qu’il n’y a aucune raison d’intervenir dans un conflit qui ne nous concerne pas et risque de nous coûter cher.

Notre méthode de travail permet de rapporter l’information internationale de manière plus pertinente.

Dessin à la une : crédit Latuff

Laurent Chalard
Géographe-consultant, Laurent Chalard est docteur de l'université Paris-IV Sorbonne. Auteur d'une soixantaine de publications, il s'exprime régulièrement dans la presse nationale concernant des sujets en lien avec ses recherches, allant de la géographie urbaine à la géopolitique en passant par la démographie. Son blog : http://laurentchalard.wordpress.com/about/