Les sociétés pétro-gazières se pavanent-elles sur le chemin de la maladaptation ?

Champ pétrolifère de South Belbridge, en Californie. Photo Edward Burtynsky

Champ pétrolifère de South Belbridge, en Californie. Photo Edward Burtynsky

Avant d’expliquer pour quelles raisons nous pourrions penser que les sociétés pétro-gazières seraient en train de se pavaner sur le chemin de la maladaptation, exposons l’un des contextes dans lesquels le terme maladaptation est fréquemment employé, avant de présenter les concepts sous-jacents de la maladaptation, à commencer par celui de l’adaptation elle-même.

Pendant que les états peinent à trouver un accord sur un cadre contraignant pour limiter à « seulement » 2°C le réchauffement climatique par rapport à l’époque pré-industrielle, limite au-delà de laquelle la probabilité d’assister à un emballement de la machine climatique est de « seulement » 50%, les négociations internationales sont l’occasion de proposer et de débattre d’adaptation aux conséquences de ce changement climatique, lesquelles apparaissent progressivement à travers le monde. A l’origine, le sujet de l’adaptation a été porté sur le devant de la scène par les pays dits « en développement », au début des années 1990. Mais aujourd’hui l’adaptation de nos sociétés dites « développées » devient un enjeu de plus en plus crucial à mesure que les émissions de gaz à effet de serre au niveau mondial augmentent au lieu d’être atténuées. Et, la maladaptation (qui est le fait, dans le cadre d’une stratégie d’adaptation, d’augmenter la vulnérabilité de nos structures socio-économiques au lieu de la réduire) semble occuper une place importante. La climatisation est souvent utilisée comme exemple de maladaptation au changement climatique1, puisque les systèmes de climatisation (en particulier en zone urbaine) participent au phénomène d’Ilot de Chaleur Urbaine, lequel renforce le besoin de climatisation. Dans le même temps, la climatisation représente une consommation d’énergie, généralement associée à des émissions de gaz à effet de serre, ce qui renforce le phénomène qui lui a donné naissance en premier lieu (boucle de rétroaction positive, pourrions-nous dire). Notons qu’il serait judicieux d’élargir cette définition de maladaptation au changement climatique, à toutes les actions visant ou non l’adaptation,en considérant que toute action représente de la maladaptation si elle tend à augmenter la vulnérabilité climatique.

La culture joue un rôle essentiel dans l’adaptation

Du point de vue théorique, l’adaptation est un concept dual emprunté à l’origine à la biologie [1], pouvant être vu à la fois comme un état et un processus dynamique. Dans le cadre de la géographie, l’adaptation est à comprendre comme l’évolution de la relation entre l’homme et son environnement, qui est une relation de hiérarchie enchevêtrée [2], où le changement climatique ne peut pas être vu comme un problème en soi, mais comme un problème relationnel de l’Homme à son environnement [3] (la remontée du niveau de la mer ne pose de problème que parce que les sociétés construisent à proximité).

Ainsi, la culture (vue comme le système de valeurs, de croyances etc.) joue un rôle essentiel dans l’adaptation, puisqu’elle conditionne ce lien entre Homme et Nature [4]. L’histoire a montré qu’en partant du principe que les sphères nature et culture étaient indépendantes, les sociétés pouvaient se rendre plus vulnérables au climat, du fait justement de cette incapacité à percevoir, à travers leur système de valeurs, la dépendance du système économique et social à la Nature. Cela a par exemple été le cas de civilisations anciennes comme l’expose J. Diamond dans son texte célèbre traitant des effondrements civilisationnels [5].

De manière (un peu) plus pratique, l’adaptation a pour objectif de réduire la vulnérabilité d’un système (biologique ou autre) face aux crises (la vulnérabilité étant proportionnelle à la sensibilité et l’exposition2 et inversement proportionnelle à la capacité d’adaptation). La capacité d’adaptation est la partie positive (souhaitable) de ce que l’on nomme résilience, et qui est considérée universellement comme une propriété positive [6], contrairement à la vulnérabilité. Le terme de résilience est employé dans divers domaines, allant de la science des matériaux à la psychologie. En géographie, ce concept a été abondamment utilisé par C.S. Holling3, dans des travaux sur la résilience des systèmes écologiques notamment par l’intermédiaire de l’étude des interactions du type proie-prédateur. De manière simple, la résilience d’un système correspondrait à son aptitude à retourner à un état d’équilibre après une perturbation, cet état d’équilibre final pouvant être différent de l’état initial, du moment que la survie des traits caractéristiques du système est assurée. Pour une société, ces traits caractéristiques pourraient être la culture, la démocratie, la liberté de conscience, d’expression, une (forme de) démocratie…

L’une des premières publications dédiées à la maladaptation est de l’anthropologue américain Roy Rappaport [8]. Il y définit l’adaptation comme l’ensemble des processus par lesquels les systèmes vivants (organismes simples, écosystèmes, espèces et sociétés) parviennent à maintenir l’homéostasie (c’est-à-dire à se maintenir en équilibre malgré des contraintes extérieures) ou à se transformer plus en profondeur (en transformant leur structure, face à des changements non-réversibles de l’Environnement, sur le long terme). Ainsi, l’adaptation serait constituée de deux composantes fondamentales, que sont l’auto-organisation et l’auto-régulation. La maladaptation d’un système serait en fait les facteurs qui entravent ces processus d’homéostasie et de transformation permettant ladite adaptation. Ces facteurs pourraient correspondre à des anomalies dans les boucles de rétroaction censées assurer l’auto-régulation et l’auto-organisation du système, ces deux fonctions formant le processus adaptatif.

La maladaptation de l’industrie pétro-gazière

Les anomalies correspondent à de la maladaptation car elles réduisent sa flexibilité et sa capacité à détecter des éléments potentiellement nuisibles (anomalie dans l’information). Elles peuvent également prendre la forme d’une confusion entre les intérêts d’un sous-système et ceux du système tout entier. Ceux du système entier ne doivent pas être spécifiques, mais uniquement correspondre à la survie (biologique ou culturelle selon le système en question), tandis que les sous-systèmes assurant des tâches spécifiques (pollinisation, conservation du matériel génétique, ou militaire, économique, financière, politique…) requièrent des intérêts précis. C’est exactement là que se trouve la partie intéressante de l’article (« mais alors, pourquoi avoir écrit le reste ? » vous direz-vous peut-être. Eh bien, pour la rigueur intellectuelle et la clarté du propos, ou bien serait-ce le contraire ?).

Ce que nous observons actuellement dans le domaine de l’industrie pétro-gazière ressemble, à s’y méprendre, à de la maladaptation, avec cette industrie-là dans le rôle du sous-système assurant des tâches spécifiques, requérant des intérêts précis. En effet, l’exploitation des ressources de pétrole et de gaz, qu’il s’agisse des sables bitumineux ou bien des gaz et pétrole de schistes, présente un contenu énergétique très faible par rapport à l’énergie impliquée dans leur extraction. Dit autrement, ces ressources présentent un TRE (Taux de Retour Energétique) trop bas. Comme nous l’avions déjà expliqué dans un autre article, pour que l’extraction soit bénéfique pour la société, c’est-à-dire qu’elle ait un surplus énergétique suffisant pour que la population soit libre, protégée, instruite et cultivée, jouissant d’une protection sociale et évoluant dans un état de droit, ce TRE doit être de l’ordre de 5. En deçà, le surplus est trop faible,ce qui est le cas notamment des hydrocarbures dits non-conventionnels mentionnés précédemment4 et l’extraction ne participe donc pas à l’intérêt général mais plutôt sert les intérêts particuliers du secteur pétro-gazier. Et pourtant, aux États-Unis les investissements sont phénoménaux, et de l’autre côté de l’Atlantique les états membres de l’UE, de bonne foi nous n’en doutons pas, pensent qu’il est dans l’intérêt de leur population (pour des raisons de sécurité énergétique, de compétitivité et de réduction du chômage) que d’exploiter ces ressources. Ce serait l’exemple typique de confusion entre les intérêts spécifiques d’un sous-système et ceux non-spécifiques du système entier.

Les ressources (matérielles, humaines et financières) mobilisées pour extraire ces hydrocarbures pourraient être employées à d’autres fins, ne serait-ce que pour des projets énergétiques dont le TRE permet de dégager un surplus énergétique compatible avec une société désirable à long terme, et ce ne sont pas les occasions qui manquent !Une solution simple et pragmatique pour remédier à cela serait sans doute d’inciter, voire d’obliger les compagnies d’extraction à publier, par le biais de ce que l’on appelle le prospectus en finance, un indicateur de TRE, tout comme elles doivent déclarer le niveau de leurs réserves à la SEC (équivalent de l’Autorité des Marchés Financiers aux États-Unis). Cette indication permettrait par la même occasion d’informer l’investisseur sur la rentabilité « physique » de l’entreprise concernée, et de comparer les projets sur la base de l’intérêt pour la société.

Certains penseront que cela fait déjà longtemps que les hommes sont au service de l’économie et non l’inverse, mais avec l’exploitation des hydrocarbures non-conventionnels, nous serions probablement entrés dans le dernier acte de cette tragédie qu’est la maladaptation de nos sociétés. En sacrifiant les dernières ressources pour essayer de monter encore un peu plus haut (juste encore un peu s’il-vous-plaît), décrocher quelques centièmes de point de croissance économique, au lieu de réserver ces précieuses matières à la restructuration d’une économie saine, à échelle humaine, capable de jouer le rôle de filet de sécurité lorsque l’économie globale aura fini d’agoniser, nous n’en finissons pas de jouer avec l’avenir de l’Humanité.

1 Un autre exemple très discuté dans la littérature académique est celui du dessalement d’eau de mer pour faire face aux problèmes de manque d’eau.

2 Pour comprendre la différence entre sensibilité et exposition, on peut dire que le palmier n’est pas vulnérable au froid car il y est sensible, mais n’y est pas exposé.

3 C.S. Holling est à l’origine du concept de cycle de renouvellement adaptatif et du modèle de panarchie [7]

4 De l’ordre de 5 pour les sables bitumineux, et de 3 pour le pétrole de schiste.

Références

[1] Simonet, Guillaume. Le concept d’adaptation : polysémie interdisciplinaire et implication pour les changements climatiques. Natures Sciences Sociétés. 2009, 17, pp. 392-401.

[2] Godard, Olivier. Le concept d’environnement, une hiérarchie enchevêtrée. [auteur du livre] Catherine Larrère et Raphaël Larrère. La crise Environnementale. Paris : Editions de l’INRA, 1997.

[3] Godard, Olivier. Cette ambiguë adaptation au changement climatique. Natures Sciences Sociétés. 2010, 18, pp. 287-297.

[4] Heyd, Thomas et Brooks, Nick. Exploring cultural dimensions of adaptation to climate change. [auteur du livre] Neil Adger, Irene Lorenzoni et Karen O’Brien. Adapting to Climate Change : Thresholds, Values, Governance. s.l. : Cambridge Univ. Press, 2009, 17, pp. 269-282.

[5] Diamond, Jared. Effondrement : comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie. s.l. : folio essais, 2005.

[6] Engle, Nathan L. Adaptive Capacity and its assessment. Global Environmental Change. 2011, 21, pp. 647-656.

[7] Holling, C.S. Understanding the Complexity of Economic, Ecological, and Social Systems. Ecosystems. 2001, 4, pp. 390-405.

[8] Rappaport, Roy A. Maladaptation in Social Systems. [auteur du livre] J. Friedman. Evolution of Social Systems. 1977.

Pierre Serkine
Pierre Serkine est ingénieur et économiste spécialisé sur la contrainte énergie-climat ainsi que dans les affaires européennes. Il travaille actuellement à Bruxelles, dans un partenariat public-privé européen dédié à l'innovation dans l'énergie. Il est également impliqué dans un projet entrepreneurial dans la digitalisation de l'énergie par et pour les citoyens.