L’homme, ce super-héros malgré lui (3/3)

Image de la Terre prise par Apollo 8.

Image de la Terre prise par Apollo 8.

La fin du monde carbone (et non pas la fin du monde)

Épisode III,

Où l’on constate que notre modèle de société n’est pas viable à long terme, mais que les solutions existent.

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Si on peut encore changer les choses, il ne serait pas honnête de dire que tout baigne. Revenons sur notre rapport à la Nature. Nous avons tous grandi avec l’implacable évidence que l’Homme était au-dessus de tout. Depuis que la pensée rationaliste et anthropocentrique de Descartes nous a posés comme « maitres et possesseurs de la nature »1, l’Occident d’abord, les pays émergents ensuite, n’ont cessé de puiser dans leur environnement les ressources nécessaires à la satisfaction de leurs besoins.

Au point d’aboutir à la dépendance généralisée de notre organisation collective à l’exploitation massive de ressources naturelles et gratuites. Mais tant que l’ampleur des activités anthropiques restait modérée, le modèle productiviste avait encore de beaux jours devant lui…

Dessin de Tawfiq Omrane. www.teo-omrane.blogspot.com

Dessin de Tawfiq Omrane. www.teo-omrane.blogspot.com

La démesure comme modèle de civilisation

Toutefois, en l’espace de quelques décennies, l’ordre de grandeur de ces activités a nettement changé. La démographie a été multipliée par 7 à 8 en deux siècles, et les activités économiques (mesurées en PIB mondial qui fournit une bonne approximation de l’impact de l’espèce humaine sur son environnement) ont été multipliées par plus de 250 (figure 3) !

Or, cette augmentation se faisant au détriment de notre écosystème, elle n’aurait jamais pu être possible sans augmenter parallèlement l’exploitation de nos ressources et la détérioration de notre environnement, données pourtant non-comptabilisées dans le PIB (figure 4).

La démesure s’est ainsi installée progressivement dans nos vies et, inconsciemment mais surement, l’humain mondialisé s’est « résigné à ne plus être à la mesure de son monde »2.

Figure 4 - Source : Pablo Servigne et Raphaël Stevens, « L’Anthropocène, l’ère de l’incertitude », Barricades, p. 3, 2013.

Figure 4 – Source : Pablo Servigne et Raphaël Stevens, « L’Anthropocène, l’ère de l’incertitude », Barricades, p. 3, 2013.

Depuis les années 1970 l’inertie a le vent en poupe

Pic de production de pétrole aux États-Unis, premier choc pétrolier qui s’en suit, fin de l’étalon-or, premier Sommet de la Terre sur l’environnement à Stockholm et apparition de la notion de développement durable : c’est à partir des années 1970 que la prise de conscience des conséquences de la démesure des activités humaines sur l’environnement semble se généraliser.

Dans la foulée du rapport du Club de Rome qui dressait le constat de l’inadéquation de notre organisation actuelle avec la finitude de notre planète3, certains intellectuels ont interrogé dès cette époque l’échec du modèle productiviste à fonctionner à long terme et à nourrir notre vie intérieure4.

Pour autant, bien que ces évènements aient pu être l’occasion d’une remise en cause profonde des réflexes utilitaristes qui ont gouverné le XXe siècle, nos dirigeants politiques d’aujourd’hui pensent toujours « productivisme » et parlent encore «croissance ».

Malgré le déclin tendanciel de l’économie mondiale depuis maintenant une quarantaine d’années (figure 5), la majorité de nos institutions, du monde de la recherche et du monde politique reste figée dans des références idéologiques d’un autre temps. Les anomalies et les anachronismes restent la norme alors que les impasses de la modernité sont de plus en plus évidentes. Il y a une incapacité pour nos élites à s’extraire de la matrice du XXe siècle pour développer des politiques en accord avec le XXIe. C’est grave.

Vers des efforts créateurs à la mesure des dangers qui nous menacent ?

Qu’avons-nous voulu montrer à travers cette chronique ? Que les contraintes physiques de notre planète rendent vulnérable notre organisation collective productiviste actuelle, basée sur la croissance. Que si l’on ne veut pas faire de la vulnérabilité le slogan des temps à venir, il est temps de sortir du déni et de bifurquer vers un modèle de société qui prenne en compte ces contraintes physiques.

Or, nous restons impuissants face à la volonté de nos élites de maintenir à tout prix ce modèle à bout de souffle – et d’essayer de nous faire croire que c’est possible. Ce verrouillage n’est peut-être pas l’expression d’un déni, mais plutôt le symptôme de la pure et dure lutte des classes, la manipulation d’une classe par une autre, pour servir les seuls intérêts de cette dernière.

Alors allons-nous rester sans rien faire ? Nous sommes (peut-être) la dernière génération à pouvoir tout changer. La lutte contre la crise énergétique à venir et le changement climatique ne doit pas être prise comme une contrainte mais plutôt comme un élan formidable pour construire ensemble un avenir plus humain. Chaque crise possède son lot d’opportunités. Donnons-nous le rêve de réinventer notre société sur des bases qui sont en phase avec la réalité de notre temps.

 

Car les solutions existent, elles sont déjà mises en œuvre par des milliers d’associations, de collectivités locales, d’individus et ne demandent qu’à se généraliser pour résoudre les différentes crises. Les scénarios alternatifs5 et les initiatives innovantes de la société civile6 – qui se structurent autour du dénominateur commun de la « transition citoyenne » – en sont de beaux exemples. Prenons de l’avance sur nos dirigeants, montrons-leur le chemin à suivre pour engager la transition ! Montrons-leur que nous sommes déterminés. Pour nous, pour nos enfants.

Les solutions ne manquent pas pour lutter en faveur de l'environnement et contre le modèle économique dominant.

Les solutions ne manquent pas pour lutter en faveur de l’environnement et contre le modèle économique dominant.

 

 

1. René Descartes, Discours de la méthode, texte établi par Victor Cousin, Levrault, 1824, tome I, sixième partie. Ainsi que le démontre brillamment Dominique Méda dans le chapitre 9 « Reconnaitre la valeur de la nature : où l’on s’interroge sur le meilleur moyen de contrecarrer l’utilitarisme des économistes » de son livre La Mystique de la croissance, comment s’en libérer, Flammarion, 2013, pp. 109-120.

2. Jacques Ellul et Bernard Charbonneau, Directives pour un manifeste personnaliste, 1935.

3. Une version mise à jour de ce rapport datant de 1972 a été publiée récemment : Dennis Meadows, Donella Meadows, Jorgen Randers, Les limites à la croissance (dans un monde fini), Editions Rue de l’échiquier, mai 2012.

4. Citons en quelques-uns parmi tant d’autres: Ivan Illich, André Görtz, Jacques Ellul, Bernard Charbonneau, Denis de Rougemont, Nicholas Georgescu-Roegen, Alexandre Soljenitsyne, Cornélius Castoriadis, Serge Moscovici.

5. Association Négawatt, Manifeste Négawatt, Réussir la transition énergétique, Actes sud, janvier 2012 et Changeons d’énergies, transition mode d’emploi, Actes sud, février 2013 ; Jacques Caplat, Changeons d’agriculture,réussir la transition, Actes sud, 2014 ; SOLAGRO, Scénario Afterres 2050 : un scénario soutenable pour l’agriculture et l’utilisation des terres en France à l’horizon 2050.

6. Pascale D’Erm, Ils l’ont fait et ça marche ! Comment l’écologie change déjà la France, Les Petits Matins, janvier 2014 ; Lionel Astruc, (R)évolutions, pour une politique en actes, Actes Sud, février 2012 ; Bénédicte Manier, Un million de révolutions tranquilles: travail, habitat, argent, santé, eau… comment les citoyens changent le monde, Les Liens qui Libèrent, 2012. On pense également auxnombreuse dynamiques citoyennes telles que : Les villages des alternatives Alternatiba, Le mouvement des Indignés, Le mouvement des Colibris, Le mouvement des Villes et territoires en transition, Le Collectif pour une transition citoyenne.

 

Références globales de l’article :

(1) H. Daly, A further critique of growtheconomics. EcologicalEconomics, Issue 88, 2013, pp. 20-24.

(2) Gaël Giraud, « Le vrai rôle de l’énergie va obliger les économistes à changer de dogme », Le Monde, 19 avril 2014.

(3) Hall, C. A., Balogh, S. & Murphy, D. J., What is the Minimum EROI that a Sustainable Society Must Have?.Energies, Issue 2, 2009, pp. 25-47.

(4) René Descartes, Discours de la méthode, texte établi par Victor Cousin, Levrault, 1824, tome I, sixième partie. Ainsi que le démontre brillamment Dominique Méda dans le chapitre 9 « Reconnaitre la valeur de la nature : où l’on s’interroge sur le meilleur moyen de contrecarrer l’utilitarisme des économistes » de son livre La Mystique de la croissance, comment s’en libérer, Flammarion, 2013, pp. 109-120.

(5) Jacques Ellul et Bernard Charbonneau, Directives pour un manifeste personnaliste, 1935.

(6) Une version mise à jour de ce rapport datant de 1972 a été publiée récemment : Dennis Meadows, Donella Meadows, Jorgen Randers, Les limites à la croissance (dans un monde fini), Éditions Rue de l’échiquier, mai 2012.

(7) Citons en quelques-uns parmi tant d’autres: Ivan Illich, André Görtz, Jacques Ellul, Bernard Charbonneau, Denis de Rougemont, Nicholas Georgescu-Roegen, Alexandre Soljenitsyne, Cornélius Castoriadis, Serge Moscovici.

(8) Association Négawatt, Manifeste Négawatt, Réussir la transition énergétique, Actes sud, janvier 2012 et Changeons d’énergies, transition mode d’emploi, Actes sud, février 2013 ; Jacques Caplat, Changeons d’agriculture,réussir la transition, Actes sud, 2014 ; SOLAGRO, Scénario Afterres2050 : un scénario soutenable pour l’agriculture et l’utilisation des terres en France à l’horizon 2050.

(9) Pascale D’Erm, Ils l’ont fait et ça marche ! Comment l’écologie change déjà la France, Les Petits Matins, janvier 2014 ; Lionel Astruc, (R)évolutions, pour une politique en actes, Actes Sud, février 2012 ; Bénédicte Manier, Un million de révolutions tranquilles: travail, habitat, argent, santé, eau… comment les citoyens changent le monde, Les Liens qui Libèrent, 2012. On pense également auxnombreuse dynamiques citoyennes telles que : Les villages des alternatives Alternatiba, Le mouvement des Indignés, Le mouvement des Colibris, Le mouvement des Villes et territoires en transition, Le Collectif pour une transition citoyenne.

Ugo Bessière
Ugo Bessière est diplômé de Sciences Po Grenoble et du Collège d'Europe de Bruges en politiques et administration européennes. Il travaille au Conseil Régional des Pays de la Loire sur les thématiques agricoles et économiques pour le groupe Europe Ecologie - Les Verts (EELV). Ugo est membre des associations Nantes en Transition et Virage Energie-Climat et un membre actif d'Alternatiba Nantes dont la prochaine édition est prévu les 19 et 20 septembre 2015.
Pierre Serkine
Pierre Serkine est ingénieur et économiste spécialisé sur la contrainte énergie-climat ainsi que dans les affaires européennes. Il travaille actuellement à Bruxelles, dans un partenariat public-privé européen dédié à l'innovation dans l'énergie. Il est également impliqué dans un projet entrepreneurial dans la digitalisation de l'énergie par et pour les citoyens.