« A l’Est » : l’incroyable virée de Jean Gab1

Jean Gab1

« A l’Est » paru chez Don Quichotte à l’été 2015- est le deuxième récit autobiographique de Jean Gab1. Un périple digne d’un polar, entre Berlin et Chicago, à la fin des années 80. Ambiance.

Rappeur, acteur, ex-membre du gang des Requins vicieux, Charles M’Bouss alias Jean Gab1-en référence à son amour pour l’acteur fétiche d’Audiard- est un personnage gouailleur. Avec sa « jactance » de titi parisien du 19ème arrondissement il évoque un passé plus que chargé dans sa première autobiographie: « Sur la tombe de ma mère »-Don Quichotte 2013. On y apprend le meurtre de sa mère par son père et son vécu d’enfant de la DDASS. Il raconte son histoire avec une écriture argotique savoureuse, très proche de sa propre façon de s’exprimer dans la vie: « En cabane j’ai lu Chester Himes», explique t-il. « C’est là que je me suis aperçu que je pouvais gribouiller sans avoir un langage soutenu dans lequel je me perdrais. Guy de Maupassant c’est pas moi! Le mieux pour moi c’est de jacter. Il y avait beaucoup de similitudes dans ces bouquins de ricains. La plupart sont des anciens détenus qui parlent sans filtre. J’y suis allé pied au plancher. S’ils y sont arrivés pourquoi pas moi ! » Ce récit intimiste joliment troussé appelait une suite: «  Il y a des pans de ma vie que je n’ai pas ouvert, volontairement, pour pouvoir faire des suites sur d’autres pavés. »

Aventure à Berlin

Le pavé en question s’appelle « A l’Est ». Nous sommes en 1988. Jean Gab1 qui n’a alors que 21 balais est devenu « tricard » à Paname pour ses nombreux faits de délinquance: « Je suis tombé deux fois. La troisième se profilait. Les horizons étaient bouchés pour moi. Autant s’arracher ! » raconte t-il. Direction Berlin grâce à Tino, un ami allemand d’origine zaïroise. « Ce mec avait pignon sur rue à Berlin. Il m’a permis d’avoir des contacts avec d’autres gusses». Très vite Jean Gab1 renoue avec le monde parallèle : « A un moment il faut grailler. Je n’avais pas envie d’un job légal. J’ai fait ce que je sais faire le mieux: déconner! J’ai eu l’opportunité de chapeauter une équipe. On a tapé douze voitures de luxe qui, après des péripéties, ont atterri à Istanbul. Le crime berlinois est beaucoup plus structuré qu’à Paris. Si tu veux vendre de la drogue tu auras des problèmes parce que n’est pas invité qui veut ! ».

Le jeune homme découvre un Berlin cosmopolite et ouvert où il se sent à l’aise : « A l’époque il y avait cinq pôles pour chaque nation. Un patelin avec l’Angleterre, un patelin pour les États-Unis, un patelin pour la France, pour les Canadiens et les Allemands. Ce que j’ai vu n’avait rien à voir avec ce que j’entendais de l’Allemagne en France. J’avais crapahuté à Lyon, qui a sauté pendant la Seconde guerre mondiale. Forcément j’avais des a-priori sur les boches! Berlin était vraiment une ville ouverte. Je pouvais trouver un job. On ne te prenait pas pour ta gouache mais pour l’efficacité de tes paluches. Contrairement à la France où on dit que l’habit ne fait pas le moine. Mais je peux prouver tous les jours que l’habit (et la couleur) le font ! »

Le salaire de la peur

Son trafic de voitures volées l’emmène dans une équipée fantastique digne du film « Le salaire de la peur » d’Henri-Georges Clouzot. « C’est une période de découverte», résume t-il. « Aller à Istanbul en passant par l’Autriche, l’Ex-Yougoslavie, la Bulgarie. C’était la cerise sur le gâteau. A l’époque il n’y avait que deux ou trois chaînes. J’avais des pellicules de chevet: « Midnight express » et  « La déchirure ». Des blases de villes comme Macao, Hong Kong, Phnom Pemh et Istanbul… Quand tu es à la DDASS ce sont des coins où tu as envie d’aller !»

Jean Gab1 et ses acolytes traversent l’Est de l’Europe dans une ambiance particulière, celle de la fin de la Guerre froide, avant la chute du mur de Berlin: Avec deux blocs qui se regardent en chiens de faïence: « On surnommait les allemands de l’Est: « cochons de l’Est » ou « banana folk »: le peuple de la banane, parce qu’à l’Est il y avait certaines denrées qu’on ne trouvait pas de l’autre côté du mur: la banane, l’ananas, l’orange. Ils étaient perçus comme des pécores ! De l’autre côté c’était l’opulence. A l’Est, passé les grandes villes c’était un désert. Contrairement à ce qu’on pense l’Est était désuet mais propre. Personne ne l’ouvrait. Soit tu besognes soit tu es au gnouf ! C’est comme si tu regardais une télé et qu’on t’avait chouré la couleur ! C’était un peu le Moyen-Age. Il y avait encore des charrettes. Je ne voyais que des trabans ou des vieilles Peugeot et Renault, du côté de la Roumanie et la Bulgarie. »

Il découvre aussi l’ex-Yougoslavie, huit ans après la mort du maréchal Tito: « A Berlin-Ouest on voyait MTV. En Yougoslavie tout le monde est sapé de la même façon, en gris ou bleu avec deux bandes. Fallait pas chercher d’Adidas ou des Nike ! Le Tiers-monde existait aussi en Europe ! Je traversais des villes mortes. Pas de bus. Des granges. Même pas des bicoques! C’était un beau pays, avec des fleuves, des plaines. Mais je n’aurais pas mis un kopek pour y retourner! Des années après j’y suis allé en vacances. Ce n’était plus la même chose. Il y avait des hôtels, des centres commerciaux… On est passés du noir et blanc à la couleur ! » Quand au fait d’être noir à l’Est?: « Il y a des coins où on était pris pour des bêtes curieuses. Mais ce n’était pas pire que d’être dans le fin fond de l’Ardèche! Dans d’autres coins ça passait comme une lettre à la poste. A l’Est il y avait des moricauds, des noirauds. Il ne faut pas oublier que les meilleures universités étaient soit aux États-Unis soit du côté coco. Le Mozambique, le Mali, ex pays marxistes y envoyaient des étudiants. »

Sweet home Chicago

Après avoir survécu à cette grande vadrouille hasardeuse et risquée Charles alias Jean Gab1 s’embarque pour Chicago: « Ma génération connaissait Chicago pour Al Capone, les films de gangsters avec Humphrey Bogart, James Cagney… Je me suis aperçu qu’il y avait une ségrégation de malade! J’étais à Black town. Tu franchis le carroussel et tu es à White town. Comme dans le film « Candy man ». En étant sur place on comprend mieux le pourquoi du comment les mecs sont dans la mouise et agissent de cette manière. C’est pas vraiment les vacances! » Jean Gab1 est tout neuf et sa découverte de Chicago ressemble à un clip de Gangsta rap de Snoop Dogg: sexe, drogue et intégration à un gang local: « J’ai continué à faire des conneries. Mais c’est parti crescendo à un niveau que je n’avais pas atteint avant. Ça m’a fait connaître mes limites. Quand tu as une pétoire sous le pif la seule chose à faire c’est de fermer ta gueule pour ne pas finir sous une bâche ! Tout ce que je voulais c’était brûler la vie par les deux bouts. Montrer qu’un franchouillard pouvait mieux faire qu’un hamburger. J’ai vu tout en grand et plus vite ! C’est la différence entre les États-Unis et la France. C’est toujours un peu plus fou chaque jour. Ça te mène soit à bouffer les pissenlits par la racine soit à être sur le toaster ! »

Des pissenlits qu’il finit par voir de très près lors d’une opération foireuse. Celle de trop: « C’était le point de non-retour. Soit tu natchaves soit tu finis dans un sac poubelle ! Une expérience c’est bon une fois. Après ça devient une routine ! Et la routine m’aurait eu ! Autant limiter les dégâts et prendre le premier vol pour l’Europe. S’il était allé à Caracas j’y serais aussi allé ! Je voulais quitter ce quartier d’enfer qu’on surnommait « Murder corner ». En France on parle de ghetto. Mais quand tu as une supérette ouverte jusqu’à 2 heures du matin c’est pas un ghetto ! A Chicago on te sert derrière une grille avec une caisse plus longue que mon avant-bras. Au cas où tu aurais la mauvaise idée de passer derrière. Vu de loin c’est le pays de la liberté. Quand tu y es tu te dis: « La liberté de quoi ? » On te dit ce que tu as le droit de faire ou pas. Si tu sors des clous on te rattrape par le colback et l’histoire est réglée. En cas de récidive ce qui est valable pour un blanc-bec n’est pas valable pour un noiraud. La peine est multipliée par cinq ! »

Depuis son passage à Chicago, à la fin des années 80, le quartier où il a vécu a changé avec la gentrification: « Les tours ont sauté. Aujourd’hui c’est la spéculation. Les 20000 personnes qui y habitaient ont été déplacées dans le sud de la ville. La moitié des gusses avec qui j’étais ne sont plus de ce monde. Il y en a deux trois qui sont retenus par des lois fédérales. Ils ne sortiront jamais. C’est un triste constat mais c’est la vie qui leur est proposée. L’éducation proposée aux noirs n’est pas la même que chez les faces de craie. Soit tu excelles et tu t’en sors. Soit tu es condamné à travailler au supermarché avec 200 dollars par semaine. Ou comme mes collègues de Chicago tu vends de la drogue sur ton terrain de jeu. Tu kidnappes, tu rackettes, tu mets des gonzesses sur le trottoir. Le rêve américain c’est survivre. Tout le système est fait pour que ton oseille saute. L’américain c’est tout et tout de suite, à la vitesse de l’éclair. Le français c’est un peu plus lentement. »

Et pour la suite Charles, qui a écrit ce livre pour sa fille, a déjà quelques idées: « Soit j’écris sur ma découverte de ce qu’est la France après 7 piges derrière les murs soit je parle des Requins vicieux. Ça dépend si j’aime la friture. Il y a énormément de choses à écrire. Il y a une période de l’histoire du gang en 1985-86 où je n’étais pas là. C’est la période où ils sont partis en cacahuète. Je sais ce qui s’est passé pendant mon absence. Je peux encore faire deux bouquins comme ça ! » A surveiller !

 

 

Julien Le Gros
Julien Le Gros est un journaliste indépendant, spécialisé sur les cultures d'Afrique. Il a notamment écrit pour Jazzman - Jazz magazine, Afriscope, Mondomix... mais aussi sur Internet avec Africultures, Mondafrique, Tribune 2 l'artiste, International Hip Hop. Il a fait des reportages au Kenya, Cameroun, Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Sénégal et récemment en Guinée Conakry sur le virus Ebola.

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