Comme des lions, contre la casse du monde du travail

Comme des lions - Films du Balibari, réalisé par Françoise Davisse.

Comme des lions - Films du Balibari, réalisé par Françoise Davisse.

Ce 31 mars, des milliers de salariés ont manifesté contre la loi El-Khomri. « Comme des lions » de Françoise Davisse – Les films du Balibari – sorti la semaine dernière, consacre une lutte sociale majeure. Celle des ouvriers grévistes de l’usine de PSA Aulnay, fermée en 2014. Rencontre avec le délégué CGT – PSA d’Aulnay Jean-Pierre Mercier, qui a été l’un des acteurs de ce documentaire.

The Dissident : Comment s’est faite la rencontre de la réalisatrice Françoise Davisse et des ouvriers de l’usine PSA Aulnay-sous-Bois?

Jean-Pierre Mercier : Françoise Davisse, qui habite Saint-Denis (93), a entendu parler de la divulgation par la CGT, faite en juin 2011, du fameux document secret de la direction de PSA. Ce document, en toute opacité, programmait sur deux ans la fermeture de l’usine d’Aulnay-sous-Bois. Elle a su qu’un certain nombre de salariés voulaient en découdre. Elle a proposé de nous filmer, nos discussions, nos réunions syndicales et avec les salariés. Elle est arrivée parmi nous en octobre 2011 et elle est restée jusqu’au bout du conflit.

Le film nous donne à voir des ouvriers particulièrement déterminés dans la lutte..

Françoise Davisse a réussi à filmer des images extrêmement rares. Quand il y a des conflits sociaux, on a toujours des images vues de l’extérieur. Souvent ces images ne sont pas du tout favorables aux salariés qui se battent. On voit des ouvriers qui pleurent, abattus, démoralisés. Les journalistes « classiques » adorent ça. Françoise, c’est tout le contraire. De l’intérieur, elle filme les coulisses de l’organisation de la lutte sur ces deux ans, avec les quatre mois de grève, les discussions en interne, toutes les préparations, les doutes, les obstacles qu’on rencontre avec le gouvernement ou la direction de PSA. Comment collectivement on arrive à trouver des solutions pour les surmonter. Elle a un œil très militant. Elle a clairement pris parti pour les salariés qui ont décidé de dire non et se battre. C’est extrêmement rare de nos jours. C’est un film qui, par les temps qui courent, donne beaucoup d’espoir. Non pas dans des tribuns ou des meneurs. Mais dans l’énergie que peuvent rassembler des salariés, des travailleurs qui ont décidé de se battre pour mener une lutte collective.

Vous avez dit lors d’un débat avec les étudiants de Paris 8 que tenir pendant quatre mois de grève, c’est une gageure.

Dans une grève aussi longue – ou plus courte que celle-ci – ce qui donne la force d’un mouvement c’est la capacité de ses participants à réfléchir, lutter ensemble, trouver des solutions, à avoir une feuille de route pour faire reculer les patrons et le gouvernement. C’est évidemment ponctué par des actions. On ne fait pas que discuter. On applique les décisions qu’on a prises en assemblée générale. Ce sont des discussions collectives ouvertes, où tout le monde amène sa pierre à l’édifice. Ce n’est pas si courant dans l’organisation des grèves. Cette grève a été organisée le plus démocratiquement possible. C’est à dire que pas un seul syndicat n’avait la mainmise dessus. Tous les participants pouvaient décider heure après heure, jour après jour, de son évolution.

Comment avez-vous fait pour mettre en place un comité non récupéré par des syndicats et suffisamment fort pour lutter contre la pression patronale ?

C’était une structure dans laquelle les syndicats parties prenantes de la grève avaient leur place. Mais surtout les autres salariés, qui, dans leur écrasante majorité, sont non syndiqués. D’entrée de jeu, ce comité de grève était au-dessus des syndicats. C’est à travers lui que se réunissaient les travailleurs. C’est lui qui décidait de la marche à suivre. Les délégués de la CFDT, de la CGT ou de Sud ne pouvaient pas mettre leur véto ou faire leurs oukases en disant : « C’est ça ou c’est rien ». C’est une tradition démocratique issue du mouvement ouvrier qui s’est perdue ces dernières décennies… mais qu’il faudrait faire revivre. On a besoin des syndicats quand il n’y a pas de grève. Mais ce sont les travailleurs qui doivent décider du moindre détail de l’organisation de leur grève et de la conduite à tenir. On est dix fois plus forts quand on est organisés de cette manière là, parce que tout est transparent. On avait en face de nous un certain nombre d’adversaires, et pas des moindres : la famille Peugeot, la direction de PSA, l’ensemble du pouvoir politique avec les députés, les maires, les ministres, les cabinets ministériels… Les syndicats qui militaient contre la grève nous calomniaient, nous insultaient tous les jours. Plus une grosse partie des médias qui a relayé la propagande patronale et des syndicats non-grévistes. On était isolés dans le sens où on avait beaucoup de monde en face de nous. Mais on avait beaucoup de monde à nos côté aussi ! On était soutenus. Même si on n’était que 600 sur 3000 à être en bagarre, le reste de l’usine avait adopté un « soutien passif ». Ils n’ont pas trouvé la force de nous rejoindre dans la grève. Mais il en ont eu suffisamment pour refuser de revenir à l’usine. Ils se sont mis en arrêt maladie pendant pas mal de semaines. Quand ils sont revenus à l’usine, ils ne se sont pas remis au boulot, n’ont pas réactivé la production. Ce qui nous aurait fait très mal ! Chaque fois qu’elle voulait les remettre au boulot, la direction a reculé parce qu’ils ont menacé de se foutre en grève. Sans ce soutien monumental, on n’aurait pas pu tenir à 600 sur 3000. Bien au-delà de la CGT de PSA, on a eu aussi le soutien financier de centaine de milliers de militants, de petites gens, de salariés, de retraités, de chômeurs… On a géré plus de 900 000 euros. Sans cette aide, on n’aurait pas pu tenir quatre mois. Ce qui nous a manqué de ne pas avoir été assez nombreux en grève. On n’a pas réussi non plus à entraîner d’autres usines dans la grève, qui n’étaient pas concernées directement par la fermeture de l’usine d’Aulnay. C’est un peu le signe des temps. Les salariés ont du mal à avoir confiance en eux et dans leur capacité à faire reculer les patrons et le gouvernement.

Pourtant le film montre une convergence entre des ouvriers de PSA et de Renault.

On a forcé les portes. On a même forcé des murs ! On a toujours eu cette idée principale dans notre grève de s’adresser à l’extérieur, que ce soit aux salariés des usines de PSA Saint-Ouen, Renault Flins ou Renault Cléon. Quand on allait faire nos opérations de péage gratuit ou de soutien financier dans les gares parisiennes, on essayait de s’adresser à la population en distribuant des tracts, en discutant politique, du chômage, des fermetures d’usine. L’idée, c’est qu’il faudrait qu’on s’y mette tous ensemble pour faire reculer nos patrons. On a reçu de très bons accueils dans chaque lieu de la part des travailleurs. Mais on n’a pas réussi à mettre les salariés de Renault Flins en grève. Ça aurait pesé dans la balance si la grève de PSA Aulnay s’était étendue à d’autres usines qui, elles, tournaient à fond, ne connaissaient pas de baisse de production, de chômage partiel. C’est ça qui aurait peut-être fait réfléchir la direction de PSA et le gouvernement. Ça aurait fait en sorte que la peur change de camp. On n’y est pas arrivés. Ce n’est pas par manque d’énergie ou de volonté mais tout simplement parce qu’on ne pesait pas assez dans la balance. En face il y a la crainte du chômage auquel les salariés sont extrêmement sensibles. Pour l’instant !

Le film montre bien deux lignes opposées, un syndicalisme du compromis, le SIA (Syndicat indépendant de l’automobile), présenté comme « réformateur » par certains médias, et la ligne dure que vous incarnez avec ce comité..

Le syndicat SIA est pire que réformateur ! C’est une politique de collaboration très étroite avec la direction de PSA. Malheureusement il avait un certain poids dans l’usine d’Aulnay. Il est certain qu’en se mobilisant, en faisant grève, on a obtenu des garanties, des améliorations en terme d’indemnités financières, de reconversion interne qu’on n’aurait pas eu si on avait adopté la même attitude que le SIA. La lutte paye toujours. Moralement, on a vu la différence entre ceux qui ont mené cette grève, même sur quelques semaines, ont participé à cette bataille et ceux qui n’ont pas fait grève. Ils ont subi la fermeture moralement. A la fin du film, on voit un certain nombre de salariés qui se mobilisent (enfin) et envahissent une réunion du comité d’établissement. Ils pètent un câble parce qu’ils se retrouvent seuls et complètement perdus dans l’usine. Évidemment, la direction les a écrasés sans le moindre remord. Le fait de se battre donne une dignité. On a appris énormément de choses à discuter collectivement, prendre des décisions, peser le pour et le contre, faire de la politique, à reconnaître parmi les responsables politiques les faux amis, les vrais ennemis, les vrais amis aussi, parce qu’il y en avait malgré tout. Ça, c’est comme le vélo, ça ne s’oublie pas !

Quelles compensations avez-vous obtenues concrètement ?

La direction donnait 40 000 euros de primes de départ pour quitter le groupe. La grève a obtenu 20 000 euros supplémentaires. Le plus jeune, donc le plus mal payé, qui avait 10 ans d’ancienneté, est parti avec 60 000 euros d’indemnités. Ça peut paraître beaucoup mais ce n’est pas grand chose. On a obtenu la garantie des postes pour les grévistes. Qu’ils ne se retrouvent pas dans des postes plus durs, dans un placard infâme pour leur faire payer leur grève. Ils savaient que la direction voulait se venger sur ceux qui osaient rester dans le groupe. On a obtenu plusieurs améliorations sur différents sujets que des « négociations » n’ont jamais obtenues.

Un des personnages du film, Salah, parle de rester pour faire chier la direction. Avez-vous accepté le reclassement vers l’usine PSA de Poissy dans ce sens ?

Dans ma tête, il y a une deuxième manche à jouer contre la direction de PSA. Je ne voulais pas abandonner tout ce qu’on a construit à plusieurs. Je travaille à PSA depuis 18 ans. On a fait du boulot syndical sur l’ensemble des usines, créé des liens entre les militants. La lutte continue sans cesse. Tant qu’on n’aura pas eu la peau des patrons il faudra qu’on se mette (moralement) en bagarre. Il y a un autre élément objectif : aucun patron ne m’aurait embauché à l’extérieur avec le CV que je me trimballe ! J’aurais eu du mal à trouver du boulot ailleurs. Ma motivation principale était de rester à Peugeot pour continuer à préparer les prochaines grèves. C’est comme ça que je vois ma vie de militant ouvrier. Je ne regrette rien. J’ai fait le bon choix pour les idées que je défends quotidiennement et pour mes camarades.

On s’attache à ces personnages en lutte : Agathe, Salah, Azzedine, Philippe… On imagine que la fermeture de l’usine s’est traduite par un essoufflement de cette dynamique.

C’est vrai, mais le fait d’avoir lutté pendant deux ans, dont quatre mois de grève ; ça crée des liens. La vie fait que beaucoup ont déménagé, sont partis en province. D’autres, qui sont restés en région parisienne, ont voulu tourner la page. Mine de rien cette expérience a été très dure à vivre pour certains. On a été obligés de repartir à la bagarre pour les copains qui ont aujourd’hui épuisé leurs deux ans de droits aux Assedics. Dans le meilleur des cas, ils sont au RSA. On a fait des réunions régulières avec la direction de Peugeot pour obtenir pour cette centaine de salariés des formations professionnelles dignes de ce nom. On ne baisse pas les bras pour donner un ballon d’oxygène à tous les copains qui sont sur le carreau.

Pour vous, cette deuxième manche se joue-t-elle maintenant ?

Hollande est en train de redonner confiance au corps militant qui se réveille un peu, reprend goût à la bagarre, aux manifestations. Ce corps, dans ses tripes, est conscient qu’il faut sortir dans la rue, qu’il faut faire grève, se faire entendre. Maintenant on n’en est qu’au début de la mobilisation. On est encore très loin d’avoir réussi à redonner confiance au reste du monde du travail, à l’ouvrier Durand qui est encore en train de chercher comment il va faire grève, descendre dans la rue. Je ne sais pas si on est bien partis, mais on est en tout cas dans l’idée que cette loi El-Khomri ne doit pas passer. Elle est contestée, impopulaire. On doit faire en sorte que les mobilisations s’amplifient de plus en plus. C’est une victoire à remporter qui redonnerait confiance à des militants, des salariés qui en ont besoin. Derrière, on pourra engager d’autres batailles sur d’autres sujets. Ce ne sont pas les attaques contre les travailleurs qui ont manqué ces dernières années. On a beaucoup de retard à rattraper pour faire reculer ce gouvernement.

Est-ce que selon vous la criminalisation de syndicalistes comme Mickaël Wamen de Goodyear, ou Xavier Matthieu de Continental, relève d’un mépris social de la part du gouvernement?

Je ne pense pas que Valls et François Hollande méprisent le syndicalisme. Ils savent parfaitement ce qu’ils sont en train de faire subir au pays, à l’ensemble des travailleurs, des chômeurs, des retraités aux petites pensions. Ils savent que la vie est de plus en plus dure. Forcément, ça ne peut que générer des réactions collectives : des manifestations, éventuellement des grèves. Ils savent que s’ils s’attaquent aux militants de Goodyear ou d’Air France, ils en font des exemples. C’est une manière de dire au reste des travailleurs : « Si vous vous révoltez, si vous relevez la tête, voilà ce qui vous attend ». Gouvernement de gauche ou pas, on n’hésitera pas à vous poursuivre au niveau judiciaire. On vous envoie les flics chez vous à 6 heures du matin en vous traitant comme des voyous. En vous faisant passer en justice, jusqu’à vous donner des peines de prison ferme. Ils jouent en ce moment la politique du bâton en espérant qu’ainsi les travailleurs vont continuer à baisser la tête. On est un certain nombre à militer contre cette idée, à faire confiance à nos camarades de travail, à leur capacité de se révolter. A faire en sorte que cette explosion sociale aille le plus loin possible.

Est-ce que la mobilisation du 31 mars (plus d’un million de manifestants selon les syndicats) vous redonne espoir pour la suite?

C’est certain que ce 31 mars a mobilisé pas mal de salariés. A tel point que la direction a décidé d’une journée chômée sous un prétexte bidon de problème de fournisseur. Pour éviter que l’équipe du matin ne soit en grève avec une usine plongée dans un silence de mort. Ce dont la direction ne veut à aucun prix !

http://www.commedeslions-lefilm.com/

Julien Le Gros
Julien Le Gros est un journaliste indépendant, spécialisé sur les cultures d'Afrique. Il a notamment écrit pour Jazzman - Jazz magazine, Afriscope, Mondomix... mais aussi sur Internet avec Africultures, Mondafrique, Tribune 2 l'artiste, International Hip Hop. Il a fait des reportages au Kenya, Cameroun, Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Sénégal et récemment en Guinée Conakry sur le virus Ebola.

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