Loi El Khomri : le réveil du peuple las

L'occupation du quai Turenne, à Nantes le 31 mars. Photo Baptiste Duclos

L'occupation du quai Turenne, à Nantes le 31 mars. Photo Baptiste Duclos

Discutée dans tous les médias, la loi de la ministre du Travail Myriam El Khomri et soutenue par le Premier ministre Manuel Valls et le ministre de l’Économie et des Finances Emmanuel Macron n’en finit plus de susciter l’indignation des citoyens. Les manifestations du jeudi 31 mars signeraient-elles le réveil d’un peuple hier las, aujourd’hui révolté ?

Valenciennes, Bordeaux, Rennes, Nantes, Paris, Marseille, Lyon, Rouen, et bien d’autres. Ce jeudi 31 mars, près d’1,2 million de manifestants (selon les organisateurs) ont parcouru les rues des grandes agglomérations françaises pour protester contre la loi de la ministre du Travail Myriam El Khomri. C’est deux fois plus qu’au début du mois. « La dictature c’est ferme ta gueule, la démocratie c’est cause toujours », disait Coluche. Le Français terminait à peine d’intégrer le dicton et de se plonger dans une torpeur lasse, que son gouvernement le sollicitait de nouveau, à un an de l’élection présidentielle.

Toutes et tous en lutte, à Nantes le 31 mars. Photo Baptiste Duclos

Toutes et tous en lutte, à Nantes le 31 mars. Photo Baptiste Duclos

Face à l’ampleur de la mobilisation, il serait d’abord tentant de pointer du doigt l’irresponsabilité d’un gouvernement qui, par l’annonce d’un projet de loi qu’il sait polémique et à l’issue incertaine, envoie malgré tout ses jeunes et moins jeunes dans la rue par centaines de milliers en pleine période d’attentats et d’état d’urgence. Citoyen, cap ou pas cap de risquer ta (courte) vie pour protester contre cette loi qu’on t’imposera tôt ou tard ? Il est tout aussi tentant de remettre en avant l’édifiante arrogance avec laquelle un Premier ministre sûr de son fait répond à une opposante de la loi El Khomri lors d’un court échange au salon du Livre (voir la vidéo ci-dessous du Petit Journal, à partir de 0:59).

Jeunes et non syndiqués

Principale concernée par le retour en arrière réclamé par les autorités, la jeunesse de France, guidée par ses ainés, n’a pas manqué le rendez-vous. Dans les cortèges, une génération d’étudiants, mais aussi de lycéens et de collégiens, vivait peut-être son baptême du feu. Il y avait les politisés conscients de ce qu’il se joue actuellement, d’autres qui étaient là pour manquer les cours ou pour fuir les charges des CRS en riant, d’autres encore qui ne comprenaient pas tout mais avaient la conviction qu’il fallait en être. Beaucoup parmi eux ont découvert ce jeudi 31 mars ces types adultes parfois cagoulés, parfois en treillis, toujours au premier rang et prêts à en découdre. Beaucoup ont aussi découvert, anxieux, l’ambivalence de l’Etat : l’important dispositif militaro-policier était-il destiné à les protéger de la menace terroriste, ou bien à les charger pour clore le rassemblement ? Les grenades lacrymogènes lancées dans une foule essentiellement composée de mineurs ou de très jeunes adultes, a fini de les convaincre. Ils réalisaient dès lors en toussant qu’on peut aussi « pleurer de révolte ».

Un jeune Nantais dans la douleur peu après un lancé de grenades lacrymogènes. Photo Baptiste Duclos

Un jeune Nantais dans la douleur peu après un lancé de grenades lacrymogènes. Photo Baptiste Duclos

A Nantes, ils sont restés des heures rassemblés entre la gare et Hôtel Dieu à attendre de voir de quoi les autorités étaient capables, à ne pas savoir exactement quoi faire de plus pour gagner. « Moi, j’attends la bavure », confie un jeune au premier rang, occupé à filmer les faits et gestes de ceux d’en face. A Paris, ils ont passé la nuit debout pour débattre et essayer de construire quelque chose. On imagine déjà un Podemos à la française, avec une place de la République occupée 24h/24 et des graines de subversion qui pousseraient jusqu’à fissurer le marbre de l’Assemblée nationale.

Comme indiqué sur ce cliché, les autorités ont eu un usage mesuré du gaz lacrymogène. Photo Baptiste Duclos

Comme indiqué sur ce cliché, les autorités ont eu un usage mesuré du gaz lacrymogène. Photo Baptiste Duclos

Cette forte mobilisation nationale a comme un arrière-goût d’espoir. Les Français peuvent encore se mobiliser en masse contre un affront. Le peuvent-ils pour une cause ? Peut-être assiste-t-on effectivement à la naissance d’un nouveau mouvement citoyen, apolitique et non syndiqué. Peut-être verra-t-on dans un avenir proche de nouvelles formes de contestation. Depuis les attentats de 2015, les places publiques françaises sont devenues des lieux à forte charge émotionnelle, des lieux où l’on se regroupe plus spontanément qu’avant, où l’on se parle de nouveau. Et, désormais, où l’on débat, fraternellement.

Baptiste Duclos
Baptiste Duclos, journaliste et rédacteur en chef de The Dissident.