Macron : l’autorité face aux déclassés

Emmanuel Macron lors d'un meeting en décembre 2016. Photo AFP/Eric Feferberg

Emmanuel Macron lors d'un meeting en décembre 2016. Photo AFP/Eric Feferberg

Philosophe et sociologue, Christophe Gerbaud pointe du doigt l’uniformisation des corps et des esprits qui menace notre société, et le besoin, par une mélancolie plus « joyeuse », de sortir du « diviser pour mieux régner ». Tribune.

“On dit que le désir naît de la volonté, c’est le contraire, c’est du désir que naît la volonté.

Denis Diderot

Intuitions bricolées : du nouvel ordre national

En 2017, les jeunes nés vers la fin des années 70 sont pour la plupart autoritaristes. Pour constater ce fait, il suffit d’observer l’attrait de la jeunesse pour Emmanuel Macron. Si c’était encore possible il conviendrait d’agir.  S’unir entre prolétaires et intellectuels, constituer, comme disait Georges Bataille, une « communauté de solitaires ». La société française a toujours été traversée d’une multiplicité de contradictions et de conflits (de classe, de genre, de générations, de régions etc.). Or, les classes elles-mêmes n’ont jamais été des blocs homogènes et monolithiques. Elles sont divisées. Elles sont des constellations de différences, leur unification ne va jamais de soi. Ce qui est recherché de nos jours c’est l’uniformisation : des corps, des réseaux sociaux, des échanges marchands, des catégories esthétiques. La reprise de service de la religion fait florès. Cela, dans la mesure où rode une angoisse (dans les esprits et les corps) – nous avons peur de nous-mêmes, par conséquent peur de l’autre.  Peur de l’errance, du nomadisme, du questionnement de genre, du questionnement de classe sociale. Daniel Bensaid (philosophe et ancien dirigeant de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) et de la Quatrième internationale, ndlr) disait à ce propos : « La politisation conjointe des structures sociales et religieuses sous hégémonie de la loi religieuse signifie en effet la fusion (…) du public et du privé, (…) mais par l’absorption du social et du politique dans un État théocratique, autrement dit  par une nouvelle forme totalitaire« . Nous ne pouvons donc que constater ce règne de l’État théocratique, patriarcal, surmoïque (moral et total) dont procède cette dénégation du désir, ainsi que des subjectivités.

Quel est ce capitalisme libéral qui fascine les jeunes

Dans un certain esprit libéral de droite, il est courant de penser,  avec enthousiasme, énergie et esprit managérial : « Quand on veut on peut ! ». Autrement dit : si l’on n’est pas handicapé physiquement ou psychiquement, ni malade  (et non LGBT)  – mais jeune, croyant, autoritaire, majoritaire, dominant, « straight » sexuellement (hétéro) et si possible mâle, alors oui on (peut avoir l’illusion que l’on) peut ! La chose qui, selon la psychologie positive affirme avec un dédain d’empathie extraordinaire « Quand on veut, on peut », cette chose, est évidente.

La nouvelle génération préfère croire, avoir la foi, entretenir des catégories mentales platoniciennes –  générales  – plutôt que savoir et entretenir un rapport à la vérité.

Contrer l’autoritarisme revient à sauver la peau des minoritaires. Dans la mesure où, de nos jours, se revendiquer « contre le système »  est une figure obligée, au point que la droite se l’est appropriée,  la déprolétarisation ne pourrait-elle se dévoiler à travers une pensée lucide quoique subjective, consciente de son histoire, des minorités , se pensant avec elles mêmes et contre elles-mêmes. Là semble être la gageure d’une dialectique qui pourrait être encore féconde.

Peinture Christophe Gerbaud

Peinture Christophe Gerbaud

Vivons la mélancolie joyeuse !

La jeunesse se voudrait gaie et positive, éloignée de toute mélancolie. En réalité, il ne s’agit que d’un déni du « principe du réalité » – d’une période perdue corps et biens avec ses références historiques, sans esprit de sérieux ni l’amour pour son prochain. Philippe Corcuff dit, à propos de Daniel Bensaid : « DansLe pari mélancolique, il explore ainsi les voies d’une mélancolie active, radicale, qui cherche dans le passé des armes pour rouvrir l’avenir. Non pas une « mélancolie romantique », trop exclusivement tournée vers le passé, mais une « mélancolie classique » puisant dans la tradition un lest éthique lui permettant de résister aux évidences aveuglées et aveuglantes de l’air du temps. Et de poser à nouveau, contre la prétention marchande à l’éternité, la question de l’émancipation ». Or, par cette « mélancolie classique » – face à l’abyme éthique et la paralysie fataliste – il s’agirait là bien plus d’accuser réception de l’actuelle mort cérébrale de la gauche.  Pourquoi alors, ne pas en faire le deuil pour redonner vie à la jeunesse, en un élan de phénix ?

Sortir du « diviser pour régner » ?

« Ce qui était férocité chez les animaux devint cruauté chez les hommes. Ce qui était périssement et dévoration chez les animaux devint mort et funérailles chez les hommes. La cruauté est la sublimation de la férocité comme la guerre est la sublimation de la chasse, qui elle-même est la sublimation de la prédation. (…)  »

Pascal Quignard « Les Désarçonnés »

Le libéralisme phallocratique est devenu omnipotent. La férocité des hommes s’est inscrite dans les corps ensauvagés pétris de fonction phallique. Les hommes sont devenus – d’une façon colonisée - angoissés, érectiles, prompts au gain, vénaux, vides, fantasmant l’avoir plus que l’être.

L’homme étant un loup pour l’homme, il n’y n’a pas de scrupule à être dans le « système », en votant pour Emmanuel Macron. Comment les individus ubérisés pourraient-ils se déprolétariser ? Cela laisse rêveur ! Au-dessus des fonctionnaires, au-dessus du système de santé, le jeune loup d’aujourd’hui, éloigné du prolétariat, par sa « sagacité », brille en techniques commerciales et fiscales. Mais cette culture est liée à un parcours familial et tout un  héritage de rencontres, de réseaux professionnels, de réussites scolaires, etc. En somme, être favorisé tient peu au mérite, il faut être pourvu d’un esprit apte à s’adapter au milieu extérieur, comme dit le philosophe : « Nul vainqueur ne croit au hasard ».

Comment échapper à une certaine petite voie(x), une microscopique pensée du monde d’humanisme au sens historique qui renvoie à Érasme ou Montaigne, ces grands admirateurs des « anciens » ?

Sortons donc, « déclassés », « innommables », membres d’une « communauté de solitaires » sensibles au réel constitué de ses rapports de forces, sortons de l’ordre, sortons du mythe conservateur de l’égalité naturelle pour suggérer un chaos culturel organisé. L’art de l’implication citoyenne est poétique. Pour paraphraser la belle parole de Jean-Pierre Siméon : « La Poésie sauvera le monde » !

Christophe Gerbaud
Né le 5 juin 1979 à Montauban. Abandonné. Adopté à six mois. Handicapé visuel. Enfance calme. Adolescence trés mélancolique. Premiers écrits à 18 ans. A 21 ans apprend qu'il a une sœur et l’existence de sa mère biologique. Commence à se travestir. Recherches de famille biologique entamées s'avérant vaines. Études d'histoire de l'art, de philosophie (Master 2). A l'âge de 32 ans, passe un second Master (sociologie) tout en enseignant la philosophie et la santé publique dans diverses institutions et en étudiant dans plusieurs associations la psychopathologie clinique. Après avoir été clinicien stagiaire pendant un an. A plus de 37 ans, l'écriture continue.

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