Bradley Manning, Nobel de la dissidence ?

Manning

La première audience de Bradley Manning s’est tenue le 7 mars, le jeune homme est accusé de haute trahison envers les Etats-Unis, et risque 20 ans de prison. La députée et activiste islandaise, Birgitta Jonsdottir soutient sa nomination au futur Prix Nobel de la Paix.

Le procès de Bradley Manning s’est ouvert le 7 mars aux Etats-Unis, entre-temps, le jeune homme est resté en isolement durant 900 jours au Koweït, et a passé 100 jours de détention en Virginie. Son seul crime : avoir voulu informer les Américains de l’impact de la guerre sur les populations.

Des journalistes sourds et aveugles

Bradley Manning

Bradley Manning

Dès 2007, le soldat Bradley Manning a entre les mains des informations sur des exactions commises en Afghanistan et en Irak. Dans un premier temps, il cherche à les rendre public par voie de presse. Au Washington Post d’abord, pour qui les documents sembleront insuffisants pour enquêter. Quant au New-York Times, les journalistes ne se donneront même pas la peine de répondre. C’est alors vers Julian Assange qu’il se tourne, le fondateur de Wikileaks. Ce dernier accepte de publier les documents classés secret défense, « un soulagement » pour Bradley Manning. « L’important, explique-t-il lors de son procès, c’était que l’opinion publique sache la vérité sur la guerre, et notamment les Américains ».

Il retourne finalement en Irak pour se retrouver un mois plus tard en possession de la fameuse vidéo, surnommée depuis « collateral murder », dans laquelle une attaque aéroportée de l’armée américaine causera la mort d’un groupe de civils et d’un journaliste de l’agence de presse Reuters. Cette fois encore, Manning pense posséder une information capitale, et l’envoie à l’organisation de Julian Assange. Devant un tel acharnement, une telle violence, cette fois les médias se réveillent, et la vidéo tourne en boucle sur les chaines de télévision et sur internet. Pas suffisamment, cependant, pour que l’armée américaine revoit ses méthodes, cette dernière s’estimant d’ailleurs de bonne foi, expliquant qu’une telle réplique est normale en temps de guerre. Les soldats avaient donc agi selon les ordres, et Wikileaks n’aurait, selon les autorités américaines, pas vérifié les informations en sa possession.

Un peu plus tard, en 2010, Bradley Manning a ordre d’enquêter sur 15 individus soupçonnés de terrorisme envers l’Etat irakien. Finalement, il n’en est rien. Le jeune soldat alerte ses supérieurs, mais il est sommé de poursuivre l’enquête et d’aider la police irakienne. Juste avant les élections en Irak, Bradley Manning fournit d’autres documents à Wikileaks, sur la corruption orchestrée par Nouri Al-Maliki, le premier ministre, et son impact sur la population.

Peu à peu, Bradley Manning se prend au jeu, et trouve surtout une utilité à son rôle dans l’armée. Pourtant, le jeune homme de 22 ans est accusé de haute trahison et d’espionnage pour avoir seulement cru en une diplomatie plus ouverte et à la liberté d’expression. Lors de la dernière audience, le problème de Wikileaks a été soulevé : Bradley Manning aurait-il bénéficié du même traitement si ces documents étaient tombés entre les mains de journalistes du New York Times ou du Washington Post ? Pas pertinent, selon le procureur : « Nous ne sommes pas ici pour juger Wikileaks, mais pour juger l’affaire du soldat Manning accusé d’avoir aidé l’ennemi. » Il n’empêche que la nature de ce média et la personnalité controversée de Julian Assange ont sans doute desservi le jeune soldat.

Le culte de la transparence

L’espoir de l’activiste, parlementaire islandaise et ancienne membre de Wikileaks Birgitta Jonsdottir, c’est que le débat sur la culture de la transparence puisse servir Bradley Manning. « Je me sentirais coupable de ne pas l’aider », affirme-t-elle. C’est pourquoi elle soutient sa nomination au futur prix Nobel de la paix. « On m’a demandé en tant que parlementaire de rédiger une courte liste des personnes susceptibles d’obtenir ce prix selon les principes du comité Nobel. J’ai publié une lettre ouverte sur mon site afin que le grand public sache pourquoi Bradley Manning doit avoir ce prix. » Elle met en avant son rôle dans les révolutions arabes et le retrait des troupes américaines en Irak.  Cette dernière se rendra début avril aux Etats-Unis pour exposer la vidéo « collateral murder », une sorte de sensibilisation du public sur le sort du jeune soldat dont la peine pourrait aller jusqu’à 20 ans de prison. Cette nomination est également soutenue par le cyber activiste tunisien Slim Amanou.

Qu’est-ce qui a changé depuis aux Etats-Unis en terme de liberté d’expression ? L’Islande, de son côté, a porté une loi sur la protection des sources et la liberté d’expression, par l’intermédiaire de Birgitta Jonsdottir en 2010. Elaborée juste après la crise, en coordination avec Wikileaks, elle avait pour but de créer une protection juridique en faveur de la transparence et de la créativité. Cette loi devait surtout permettre aux dénonciateurs ou aux sources anonymes de ne pas être poursuivis, tout du moins en Islande. Après avoir été votée par le Parlement, le ministère a émis quelques réserves. Cette question devrait être débattue de nouveau lors des prochaines législatives fin avril.  Il parait encore difficile pour les états de mettre en place une réelle liberté d’expression, tout comme il semble également difficile pour les médias de s’en faire l’étendard, ou simplement de se remettre en cause dans cette affaire.

Pour aller plus loin :

Ce que les nouvelles lois islandaises sur les médias signifient pour les journalistes (en anglais)
L’enquête sur Wikileaks suit son cours aux Etats-Unis (en anglais)
Bradley Manning, futur Nobel de la paix ? (en anglais)

Article publié à l’origine sur Europe Créative en avril 2013.

Audrey Durgairajan
Apres deux années passées entre la France et l’Inde, j’ai co-lancé avec Durgairajan Gnanasekaran le média Hope For Raise Magazine. Hope For Raise est un magazine en ligne et papier dédié aux femmes, à l’environnement, bref à tous ceux qui font bouger les lignes en Inde. Nous organisons des formations pour les journalistes professionnels ou étudiants afin de venir renforcer l’équipe sur place et de rencontrer des professionnels locaux.