Manufacture du Paon : la beauté du geste

D.R.

Des matériaux de récup’, des savoir-faire singuliers, de la passion : La Manufacture du Paon, c’est un peu tout ça à la fois. Rencontre avec de jeunes artisans qui ont décidé de produire moins pour produire mieux.

 

Dans l’ancienne ville ouvrière de Villejuif (94), à quelques pas du métro Léo Lagrange, se situe un ancien garage automobile. De cet entrepôt de voitures est né Le Chêne, un lieu de création alternatif. Réhabilité à la sauce underground, le vieil hangar recouvre aujourd’hui un espace où se mêlent gigantesques sculptures en métal, vieux projecteurs, peintures contemporaines, automates et outils…

C’est là que, par un après-midi d’automne, nous rencontrons la Manufacture du Paon. Dédiée à la création de carnets faits-main, cette petite entreprise artisanale est née d’une idée simple – du moins sur le papier : réaliser des objets d’arts qui soient uniques, utiles… et qui aient du sens, pour ceux qui s’en servent comme pour ceux qui les font.

Récupérer « tout ce qui est au rebus »

Dans son petit atelier, sont rangés avec soin des bombes de peinture, des carnets en devenir et des papiers en tous genres. Vieux cahiers d’écoles, anciens bons de commandes, cartes oubliées, supports illustrés… Ces petits bouts d’histoire(s) retrouvent ici une seconde vie.

Leur renaissance ? Ils la doivent à Vincent Bodin et Aline Laporterie. À la ville, l’un travaille dans la lumière, l’autre dans l’animation socio-culturelle. Mais côté cour, les deux jeunes trentenaires poursuivent un autre but : créer des carnets singuliers, où jamais ne se pose le souci de la page blanche.

Aline Laporterie, Vincent Bodin et les carnets du Paon - D.R.

Aline Laporterie et Vincent Bodin dans l’atelier – D.R.

« À la base, je voyageais pour faire des activités d’art plastique. Avec mes potes, on a fini par se construire des petits books avec des papiers récupérés à droite à gauche, ça nous faisait marrer », se souvient Vincent, à l’origine du projet.

Vendeur des puces de Montreuil, libraire de Bejïa, imprimeur de Dehli… De pays en rencontres, il a commencé à récupérer autant de papiers qu’il le pouvait. Ce qu’il recherche ? Les feuilles qui n’intéressent personne, justement : « Tout ce qui est au rebus », résume-t-il.

« En faire peu, mais bien »

« Là, c’est des papiers limés d’Inde. Ici, t’as des vieux dictionnaires. Entre chaque page, il y a des rythmes différents. Un carnet, quand je l’ouvre, il y a déjà une histoire, avant même que j’écrive quoique ce soit », détaille-t-il en me présentant ses trouvailles.

Couleur, toucher, histoire, qualité patrimoniale… La manufacture du Paon sélectionne les feuilles une à une. Une fois l’équilibre trouvé, la petite chaine de production peut alors se mettre en branle. Les feuillets réunis et la couverture fabriquée, les calepins partent ensuite à Questembert, en Bretagne, où Lucie, une coutière spécialisée dans la voilerie de gréements, prend soin de coudre les pages. Avant que les carnets ne reviennent à l’atelier, pour être définitivement assemblés et numérotés.

Vincent Bodin au travail (c) Louise Duclos

« Tout ça à la main », insiste Vincent. L’idée n’est pas d’en produire à la chaîne. « En faire 10 000, c’est du mauvais taff. Nous préférons en faire peu, mais bien », assume l’équipe. Le ton est donné : ici, c’est le qualitatif qui prime. Une approche plus politique qu’il n’y paraît…

« Ce que tu achètes, c’est du temps de travail pénible »

Dans une société où le rythme ne cesse de s’accélérer, la Manufacture du Paon a fait le choix d’un autre rapport au temps. Et donc à l’objet. « Quand tu te confrontes tranquillement à l’outil et à la matière, il y a quelque chose qui se joue d’assez profond. Là, tout est vivant », révèle Vincent.

Derrière ces petits carnets de 72 pages, c’est aussi la question du travail qui est en jeu. À l’heure où le monde semble courir éperdument derrière la croissance, Aline et Vincent, eux, ne cherchent pas à produire plus, plus vite, pour gagner plus d’argent. Leur graal à eux, c’est d’allier travail et plaisir, production et respect – des travailleurs, de l’environnement, de l’éthique.

Les carnets du Paon - D.R.

Les carnets du Paon – D.R.

« Ce sont des tâches assez répétitives. Alors à l’échelle de 2 millions de carnets… Tu te demandes comment les mecs arrivent à en produire autant sans se faire chier. Certaines marques font des beau books, mais en réalité ce que tu achètes, c’est du temps de travail pénible pour un mec », poursuit Vincent.

Réhabiliter le sens du travail ? À travers ses carnets, la Manufacture du Paon pose la question, autant qu’elle essaye d’y répondre. Et elle n’est pas la seule. Dans une jeunesse rongée par le chômage, souvent malmenée dans le monde du travail, l’artisanat semble regagner des couleurs, tout comme les petites entreprises.

Selon un sondage de l’Institut supérieur du métier (2012), 77% des 18-30 ans considèrent aujourd’hui que les TPE et PME « respectent les valeurs humaines » et « garantissent une bonne ambiance de travail », quand 79% d’entre eux estiment qu’elles « favorisent l’esprit d’initiative » et « la liberté d’expression ». Des ingrédients qui font justement le sel de Manufacture du Paon.

Louise Duclos
Journaliste et chroniqueuse. Elle a fait ses premiers pas chez Street Press, co-fondé et dirigé la rédaction d'une web-radio et écrit des articles d'éthologie chez Sciences et Avenir. Passion pour les sujets de société et notamment le rapport entre homme et numérique.