Marcel : l’anar est dans le pré

Marcel joue à cache-cache avec un tournesol sur la ZAD - Notre-Dame-des-Landes (c) B.D.

Marcel joue à cache-cache avec un tournesol

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Faces de ZAD #3

A seulement 30 ans, et sans couteau entre les dents, cet ancien prof de gestion forestière tient un discours extrêmement critique sur notre société, avide de biens de consommation, de capitaux et d’auto-culpabilisation, mais avare pour ce qui est de l’émancipation et de la responsabilisation des individus. Sans détours, il pose ses yeux bruns, tantôt inquisiteurs, tantôt rieurs, sur le monde qui l’entoure pour, sans gant de velours, le disséquer et le réinventer. Car pour Marcel, libertaire adepte de la vie au grand air, la ZAD est d’abord un marchepied révolutionnaire.

Avant la ZAD, je vivais en Corse, où je travaillais comme professeur de gestion forestière dans un lycée agricole. Je ne pouvais pas rêver mieux… L’enseignement, c’est transmettre des connaissances aux jeunes et, en même temps, apprendre de ses élèves. J’ai quand même décidé, au bout de trois ans, d’arrêter de travailler, pour plusieurs raisons. D’une part, parce que je ne supportais plus les conflits. D’autre part, parce que je voulais découvrir autre chose. Je voulais écrire une nouvelle page de ma vie.

Il fallait que je mette en conformité mes pensées et mes actions

Quand j’ai arrêté de travailler, j’ai ressenti le besoin de réfléchir sur ce que je voulais faire de ma vie, mais aussi sur ma position politique. Jusque-là, je ne me sentais pas sûr de moi, j’étais comme perdu. Je voulais comprendre le fonctionnement de la société, les tenants et les aboutissants de chaque chose, pour pouvoir ensuite me positionner. Une chose me tourmentait, et me poussait vers l’action, plus que les autres : la question du climat. En tant que forestier, j’étais informé du dérèglement climatique et de tous les risques qu’il impliquait. Quand on est forestier, on se projette plus facilement dans l’avenir, sur plusieurs années, sur plusieurs siècles, parce que si on plante un chêne aujourd’hui, il sera récolté dans plus de 200 ans. J’étais inquiet. Je me disais que je ne pouvais pas continuer à vivre ma vie comme si de rien n’était, alors que j’avais cette information en ma possession. Je me sentais responsable.

J’ai donc pris le temps de réfléchir sur plein de choses et de rencontrer des gens qui m’ont ouvert les yeux sur la croissance, notamment. Plus je creusais la question du climat, celles de l’environnement, du bien-être, de l’économie actuelle, des injustices sociales, en Afrique ou en Europe, plus les choses me semblaient sombres, catastrophiques même. C’était assez terrible de faire ce constat. A partir de là, il fallait que j’agisse, que je mette en conformité mes pensées et mes actions. Je suis donc passé à l’action directe avec le collectif des désobéissants (1). Je me suis tout de suite senti beaucoup mieux.

Avec les désobéissants, j’ai mis en œuvre l’opération « Bienvenue en Palestine » (2) : on a pris un billet d’avion pour la Palestine. Or, il n’y pas d’aéroport opérationnel sur place, et le seul moyen de s’y rendre est de passer par Tel-Aviv. La Palestine a été transformée en prison à ciel ouvert par Israël ! Pour mettre cela en lumière, il a fallu désobéir, prendre un billet d’avion avec la motivation suivante : « Nous nous rendons en Palestine pour participer à un chantier de réparation d’une école, détruite par les bombardements… ». On n’a pas pu embarquer… Mais on a pu nuire à nos adversaires.

Marcel dans le potager des Cent noms (c) B.D.

Marcel dans le potager des Cent noms (c) B.D.

Il règne ici une sorte de communisme libertaire, responsable et écologique

On ne s’arrête pas lorsqu’on est lancé ! A l’été 2011, je me suis donc rendu sur la ZAD. J’ai passé plusieurs semaines, d’abord aux Planchettes, puis en forêt de Rohanne, dans une cabane dans un arbre. Ces deux lieux ont été détruits. Mais j’ai compris ce qu’il se passait ici. C’est pour moi la démarche adéquate pour stopper la marche folle du monde. Il règne ici une sorte de communisme libertaire, responsable et écologique, en opposition totale avec le reste de la société, avec une vraie réflexion sur notre identité, notre rapport aux autres, aux animaux et aux plantes.

Je me suis installé sur la ZAD en octobre [2012], au moment de l’opération César, lorsque plein de lieux ont été détruits. J’étais donc sur place juste avant la manif de réoccupation [le 17 novembre 2012]. C’était un moment inoubliable. J’en avais la chair de poule. De voir des dizaines de milliers de personnes venir ici, pour travailler, construire des cabanes, avec une explosion de joie. Au petit matin, on entendait le ronronnement des scies, le tamtam des marteaux sur les clous. En seulement une semaine, sept ou huit cabanes ont été construites. A partir de février, on a décidé de construire un autre lieu [la ferme des Cent noms].

(1) Les Désobéissants sont un collectif de militants altermondialistes et de citoyens pacifistes né des cendres de la campagne « Non au missile M51 » impulsée par l’ONG environnementale Greenpeace.

(2) L’opération « Bienvenue en Palestine« , qui se déroule chaque année depuis 2010, consiste à faire venir en Cisjordanie des sympathisants du monde entier via Tel-Aviv, afin de dénoncer le contrôle par Israël des accès aux territoires palestiniens occupés.

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Honorine Reussard
Fraîchement diplômée de l'Institut Français de Presse (Univ. Panthéon-Assas), Honorine aime autant se faire une Toile qu'un bon bouquin, procrastiner les yeux sur la Toile que les lèvres dans le vin, interviewer les rois du gasoil que des crève-la-faim.