Maryam Madjidi : « J’aimerais que ce roman change le regard sur les réfugiés »

Maryam Madjidi. Photo Grégory Augendre-Cambon

Maryam Madjidi. Photo Grégory Augendre-Cambon

Chahdortt Djavann, Marjane Satrapi, Nahal Tajadod, Parisa Reza, Négar Djavadi… Ces femmes franco-iraniennes ont eu la plume féconde pour évoquer leur exil et leurs différentes identités. Maryam Madjidi le fait avec humour dans Marx et la poupée, carton littéraire paru en janvier 2016 au Nouvel Attila. Rencontre.

The Dissident : Quelle est la part de réalité et de fiction dans ce récit qui est le vôtre ? Celui d’une petite Iranienne, exilée en France à l’âge de six ans, et dont les parents se sont installés dans le quartier Marx Dormoy à Paris.

Maryam Madjidi : J’assume mon histoire. Après, les personnages du roman ne correspondent pas forcément à la réalité. C’est là que la fiction entre en compte et déforme le réel. C’est une sorte d’autobiographie romancée.

La structure narrative est basée sur trois naissances. Quelles sont-elles ?

Ces trois parties, qui correspondent à trois naissances successives, représentent les trois mues de la narratrice. Sa première naissance en Iran en 1980. La deuxième est celle de l’exilée qui doit se refaire une identité. La dernière transformation, c’est le retour en Iran après dix-sept ans d’absence. Ces trois métamorphoses fusionnent entre elles. À travers ces différentes épreuves, je voulais montrer le parcours d’une vie et que les choses sont bien plus complexes qu’on veut nous le faire croire. Il y a cette idée qu’on a une identité établie ; qu’avec l’exil, on est censé devenir autre. Et les choses seraient claires. Faux, pas du tout !

Quand vous racontez ce premier retour en Iran en 2003, est-ce une façon de vous réconcilier avec vos origines ?

C’est la partie du roman à laquelle je tiens le plus parce qu’elle m’a permis de m’apaiser. Comprendre que je resterais attachée à ce pays, où j’ai encore de la famille et qui correspond aux premières années de ma vie. Et, en même temps, je ne pourrais jamais y vivre. De même, je reste attachée au français bien plus qu’à la France. Je pourrais très bien repartir vivre ailleurs. J’ai vécu six ans à l’étranger. Je n’ai pas d’attache particulière à un pays. Je n’ai pas de patrie, si ce n’est la langue française. Mon identité passe par là, et non par un pays.

Vous êtes une citoyenne du monde…

Je pourrais vivre dans n’importe quel pays. J’ai vécu quatre ans en Chine et deux ans à Istanbul. Cela ne m’a posé aucun problème. Je me sens proche de tous les étrangers, de toutes les nationalités. Tout ce qui est humain.

Comment avez-vous reconstitué le contexte historique issu de la Révolution iranienne de Khomeyni en 1979 ? Vous qui êtes née en 1980.

J’étais toute petite. J’ai mes propres souvenirs que j’utilise dans le roman. Mais ce sont surtout des histoires qu’on m’a racontées. J’ai composé avec la mémoire de ma famille, de ma mère, de mon père, de ma grand-mère… Et tout ce que j’ai pu voir par la suite. Il y a un ensemble de personnages dont la mémoire s’est ajoutée à ce que j’avais à dire. C’est pour ça que c’est une œuvre disparate, décomposée, fragmentée, protéiforme.

Je n’ai pas d’attache particulière à un pays. Je n’ai pas de patrie, si ce n’est la langue française

Le personnage de votre grand-mère dans le roman apparaît comme une madeleine de Proust.

Ma grand-mère n’est pas du tout comme ça dans la réalité. Le personnage du roman va au-delà de ma grand-mère. Elle incarne l’Iran, le persan jusqu’à l’apothéose à la fin du roman. C’est ce qui fait que ce n’est pas une autobiographie au sens strict du terme… À supposer que cela existe. Je pense que chaque écrit porte une part d’autobiographie et sublime le réel. L’écrivain compose avec ce qu’il a vu, ressenti, vécu.

Comme cette anecdote dont le roman tire son titre de vos poupées qui ont été données par vos parents communistes.

La dimension anecdotique dans le livre est totalement réelle. Ma mère a vraiment sauté du second étage de l’université de Téhéran alors qu’elle était enceinte de sept mois. Le départ de l’aéroport en 1986 s’est réellement passé comme ça. Il y a une trame authentique sur laquelle mon imagination s’est greffée.

Portez-vous également les idéaux marxistes de vos parents ?

En grande partie oui. Mais je déteste les étiquettes en « isme ». Je pars du principe que je suis humaniste, que je défendrais toujours la cause de ceux qui sont opprimés, ceux que Victor Hugo appelait les « Misérables ». Je me sentirais toujours proche d’eux dans l’envie de se révolter contre les injustices sociales, économiques. De parler en leur nom, de les défendre. Je me reconnais dans ce qu’ont vécu mes parents. Ils se sont tournés vers le communisme, et moi vers l’écriture.

Dans la vie, vous êtes enseignante de français auprès de mineurs étrangers isolés à Taverny (Val-d’Oise). On ne peut pas s’empêcher de faire le lien avec votre trajectoire. Dans le roman, vous évoquez votre apprentissage du français dans une CLIN, une classe d’initiation pour non-francophones.

Je dénonce l’absence d’accueil que subissent les étrangers en France depuis un certain nombre d’années. J’ai vécu ça étant petite, parce qu’on m’a fait subir une vaste entreprise de nettoyage. Ce chapitre s’intitule « La laverie ». J’y raconte qu’on a effacé en moi tout ce qui pouvait venir d’ailleurs, pour me faire rentrer dans le « moule français », avec tous les dangers et les travers de l’assimilation (1). Je me suis dit : « Tiens, quelle drôle de manière d’accueillir l’autre ! » On efface ce qui n’est pas français. Ça, pour moi, ce n’est pas l’accueil, c’est-à-dire l’hospitalité. Prendre l’autre avec tout ce qu’il est, tout ce qu’il a en lui ; et on lui laisse la porte réellement grande ouverte, sans menaces ni conditions. Celui qu’on accueille a un devoir de taille. Il accueille la France et le français en lui. J’enseigne le français à des mineurs, c’est une manière de leur dire : « Ouvrez vous aussi à ce qui vous entoure dans ce pays. Ne vous enfermez pas dans le communautarisme. » L’assimilation et le communautarisme sont deux dangers qu’on peut éviter quand chacun fait un pas vers l’autre. De cette manière, la rencontre peut se faire. C’est sur cela qu’il faudrait œuvrer. On en est loin, mais il faut garder l’espoir et s’en rapprocher.

L’assimilation et le communautarisme sont deux dangers qu’on peut éviter quand chacun fait un pas vers l’autre. De cette manière, la rencontre peut se faire

Dans la séquence humoristique où vous récitez les poèmes d’Omar Khayyam pour draguer, vous dénoncez, mine de rien, les clichés exotisants.

Ce sont les travers de l’orientalisme. Edward Saïd (universitaire, théoricien américano-palestinien, NDLR) a écrit des ouvrages extrêmement justes, critiques et complets là-dessus. Je n’ai pas été victime de ça parce que j’en ai joué. Je me suis vautrée là-dedans. J’ai amusé la galerie en me tournant en dérision. Mais tout de même, cette posture rejoint le refus de vraiment voir l’autre. C’est très facile de me coller une étiquette : « Tu es une femme orientale. C’est extraordinaire d’être persane ! » Qu’est-ce que ça veut dire ? Aujourd’hui, il y a aussi cette tendance à mettre tous les étrangers dans le moule des migrants (2). On ne les a jamais appelés comme ça avant. C’est un terme qui nuit à la singularité de chacun. Dans l’orientalisme, on nie également la singularité de l’individu en le faisant appartenir au groupe « oriental ». C’est extrêmement agaçant parce que c’est une façon de ne pas voir l’autre.

Comment avez-vous renoué avec cette langue perdue, le persan?

Quand j’avais six ans, les deux langues, le français et le persan, ne pouvaient pas cohabiter en même temps. J’ai dû choisir le français parce que c’était la langue que j’apprenais à l’école. Je n’ai jamais appris à lire et à écrire en persan. Le français a pris une place énorme dans ma vie. Le persan a été mis de côté, écarté. J’avais le sentiment qu’il n’avait plus le droit d’exister car plus personne ne le parlait autour de moi. J’avais posé la question de ma langue maternelle à l’école. Je n’ai jamais eu de dialogue interculturel autour de ça. La petite fille que j’étais a enterré les lettres de son alphabet persan. Des années plus tard, quand j’ai fait une maîtrise en littérature persane, j’ai réappris cette langue.

Avec deux grandes figures intellectuelles iraniennes en ligne de mire, Omar Khayyam et Sadegh Hedayat (décédé en 1951 à Paris et enterré au cimetière du Père-Lachaise)…

J’ai pris quelques cours pour me remettre à niveau, aidée de traductions, de dictionnaires, pour mener à bien mon mémoire de recherche. Aujourd’hui, je n’ai pas le même niveau dans les deux langues. Je lis et écris très mal le persan. Oralement, je me débrouille beaucoup mieux. C’est une langue qui a encore un peu gardé les stigmates de l’exil. Je sens qu’il y a eu un arrachement, une déchirure, et j’ai toujours en moi un blocage à la perfectionner. Aller prendre des cours comme tout le monde, ce ne serait pas compliqué : iI y a plein de cours de persan à Paris. Mais j’ai toujours une résistance intérieure.

Lors de votre voyage de 2003, votre cousine Sharnaz décrit avec drôlerie les jeunes de Téhéran qui utilisent des noms de code de villes : San Francisco et Los Angeles, en fonction de l’état de leurs relations sexuelles.

Ce sont des choses vues et vécues. Je trouvais important de faire découvrir aux lecteurs que l’Iran est un pays extrêmement paradoxal, sur lequel il est très difficile de tenir un discours univoque, unilatéral.

C’est vrai que, vu de France, on a du mal à se défaire de ce cliché du tchador.

Où est-ce qu’on voit le tchador en Iran ? Dans l’un des quartiers sud de Téhéran et dans les régions très conservatrices. Et après, on ne le voit plus ! Il faut arrêter avec ça. J’ai voyagé dans le nord du pays, il n’y a pas de tchador. Ce sont des voiles fleuris, des foulards. On est quand même dans la diabolisation d’un pays qu’on cherche à rendre extrême au niveau des codes vestimentaires et de la religion. Attention, ça ne veut pas dire que c’est un pays ouvert. C’est un pays qui n’a absolument pas évolué en matière juridique et politique. Là-dessus, il faut être très vigilant. Que les femmes aient le courage de rétrécir leurs foulards, de se maquiller, parce que c’est une manière pour elles d’être dans la provocation, c’est une chose. Que la jeunesse trouve des combines pour vivre quelque chose d’aussi beau que l’amour et la drague, ce sont des petites libertés furtives qu’on a bien voulu leur accorder. Mais, par contre, si demain n’importe qui écrit un article qui critique le pouvoir en place, c’est la case prison direct. Il ne faut pas se méprendre là-dessus.

Dans une interview, vous avez cité l’œuvre d’Amin Maalouf, Les Identités meurtrières (paru chez Grasset en 1998). En quoi est-ce que ce texte a-t-il forgé votre vision ?

Il m’a énormément inspirée parce qu’il parlait de ce double accueil. Le fait que les deux, celui qui arrive et celui qui l’accueille, doivent faire un pas l’un vers l’autre. J’ai trouvé ça fabuleux parce que c’était la première fois que je lisais ça. Il a été le premier à me faire découvrir que l’identité est plurielle. C’est une mosaïque de mille facettes qui nous composent. Il parle de son histoire. Ma famille en Iran, mes grands-parents, quelques oncles sont musulmans ; mes parents et d’autres oncles sont athées. Ils ne sont pas d’accord là-dessus. Je ne peux pas me définir comme étant uniquement issue d’une culture athée ou musulmane. J’ai une culture iranienne, mais aussi française. Je suis une antithèse, avec des choses qui ne paraissent pas forcément compatibles mais qui, pourtant, le sont en moi. La notion d’identité est assez complexe. Mettre quelqu’un dans une case c’est meurtrier, comme l’illustre le titre du livre d’Amin Maalouf. La volonté de catégoriser une personne fait qu’elle va revendiquer à l’extrême une seule de ses identités. Cela aboutit au repli sur soi, au communautarisme, à l’aveuglement par rapport à une origine qu’on fantasme et qu’on idéalise.

La notion d’identité est assez complexe. Mettre quelqu’un dans une case c’est meurtrier

Quel est votre sentiment sur l’Iran d’Hassan Rohani, qui s’est allié au Qatar contre les autres pays du Golfe ?

Cela m’inquiète beaucoup. L’Iran est pris dans ce jeu politique absolument dégoûtant, il essaye de tirer son épingle du jeu, de trouver son intérêt en faisant des alliances, mais jamais au nom des droits humains. Je ne sais pas comment les choses peuvent évoluer dans le futur. Je suis aussi inquiète pour ceux qui traversent la Méditerranée pour fuir leur pays, pour les Afghans, les mineurs isolés qui débarquent chez nous. J’ai autant d’inquiétude pour la Turquie. La Syrie dépasse ce niveau. C’est de l’angoisse pure !

Comment se passe votre travail sur le terrain avec les mineurs isolés étrangers (3) ?

C’est fabuleux parce qu’on est dans un échange interculturel. Je ne leur dis pas : « Là, tu vas m’écouter, ne fais pas le ramadan parce que c’est un pays laïque. Ça aussi, tu le mets de côté. Toi, enlève ton voile ! » Il y a une histoire derrière. Peut-être que pour moi le ramadan ne veut pas dire grand-chose, mais pour eux oui.

D’où viennent ces mineurs isolés ?

Cela dépend des années. En 2017, on a principalement accueilli des mineurs pakistanais, guinéens, ivoiriens, maliens, congolais. Il y a une histoire derrière chacun. J’essaie en tant qu’éducatrice d’entendre comment les choses résonnent en eux. Je ne cherche pas à les faire rentrer dans un moule. Comme je suis dans cette ouverture, ils s’ouvrent à leur tour, me parlent, apprennent le français avec moins de douleur, d’obligation. Ils m’apprennent autant que je leur apprends, c’est-à-dire énormément de choses sur leur culture. C’est ça la vraie rencontre !

Pouvez-vous nous raconter comment votre père a réagi à la sortie de Marx et la poupée ?

Au début, mon père était inquiet. Après l’avoir lu, il m’a dit : « Tu parles de choses trop politiques. Je ne sais pas comment ça va être perçu. » Et puis il a changé d’avis. Il a pris le temps de relire le livre en entier, de comprendre ce que j’ai écrit. Et il m’a dit une phrase magnifique : « Maintenant, quand je marche dans les rues de Paris, j’ai la tête haute ! » Il a vécu la reconnaissance médiatique autour de Marx et la poupée, le prix Goncourt du premier roman, le prix Ouest-France Étonnants voyageurs, comme une légitimation de ce qu’il est, de son combat, des choix qu’il a pu faire tout au long de sa vie. Ça lui a procuré cette fierté qui m’a beaucoup émue.

Enfin, que pensez-vous du succès de ce livre?

On a eu un premier accueil en France en 1986, avec l’acceptation de la demande d’asile en à peine deux mois. Ce n’est plus du tout aussi rapide aujourd’hui ! Je suis consciente que la situation a évolué. Mais on voit à quelles conditions inhumaines sont réduits les demandeurs d’asile dans des tentes près de la porte de la Chapelle à Paris. La reconnaissance littéraire m’a fait l’effet d’un deuxième accueil. Je suis extrêmement heureuse de la réception de cette œuvre en France. Je me dis qu’il y a encore de l’humanité parce que cette histoire d’exilé touche les gens. J’espère que ça modifiera le regard qui est porté sur les réfugiés. Que les choses soient abordées sous un autre angle que celui de l’ignorance, de la peur, du racisme, du nationalisme…

(1) Dans un passage, l’auteure ironise sur ces jeunes Turcs qui singent les Occidentaux en allant au Starbucks.

(2) http://www.lacimade.org/faq/qu-est-ce-qu-un-migrant/

(3) À ce sujet, il faut regarder un remarquable documentaire de Rachid Oujdi : J’ai marché jusqu’à vous, sorti en 2017.

https://oujdirachid.wixsite.com/jmjv-jeunessexilee

Pour aller plus loin :

https://www.youtube.com/watch?v=XU9tOyOfJXQ

https://www.youtube.com/watch?v=OjpiLgAgfU4

Julien Le Gros
Julien Le Gros est un journaliste indépendant, spécialisé sur les cultures d'Afrique. Il a notamment écrit pour Jazzman - Jazz magazine, Afriscope, Mondomix... mais aussi sur Internet avec Africultures, Mondafrique, Tribune 2 l'artiste, International Hip Hop. Il a fait des reportages au Kenya, Cameroun, Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Sénégal et récemment en Guinée Conakry sur le virus Ebola.

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