Matéi Visniec et Victor Quezada-Perez : les voix de la « résistance culturelle »

CompagnieUmbral

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Matéi Visniec, auteur roumain exilé politique en France depuis 1987 et Victor Quezada-Perez, acteur et metteur en scène d’origine chilienne, fondateur de la compagnie Umbral travaillent ensemble depuis une dizaine d’années. Après leur dernier succès au Festival OFF d’Avignon 2013 avec Le cabaret des mots, ils ont accepté de nous rencontrer pour évoquer avec nous leur vision commune du théâtre et de la place de l’artiste dans nos sociétés.

The Dissident : Vous avez présenté au dernier Festival d’Avignon le spectacle Le Cabaret des mots, un texte écrit par Matéi et que vous avez mis en scène, Victor. Comment est née cette collaboration ?

Victor Quezada-Perez : J’ai rencontré l’œuvre de Matéi Visniec, il me semble en 1994 ou 1995 au Festival OFF d’Avignon où j’ai eu l’occasion de voir ses spectacles. Quelques années plus tard, mes comédiens qui étaient clowns m’ont demandé de monter un spectacle plutôt drôle. J’avais trois acteurs et on a tous pensé à la même pièce : Petits boulots pour vieux clowns de Matéi. La première fois que j’ai rencontré de visu Matéi c’était en juillet 2004. Il est venu à la Tâche d’encre (ndlr : théâtre avignonnais) voir notre travail et avec son énergie incomparable, il a dit : « Ah ! Mais c’est très énergisant ! Ce spectacle est très énergisant ! » Et puis j’ai arrêté de fumer, merci Matéi ! (rires) J’ai arrêté de fumer ce jour-là parce que j’étais plutôt encore assez jeune par rapport à ma relation avec les auteurs vivants et du coup, ça m’avait fait l’effet d’une véritable libération, même physiologique, de me dire tout à coup : « Tiens, je n’ai plus envie de fumer parce qu’il a aimé mon spectacle ». C’était la première fois que j’avais l’occasion de rencontrer un auteur contemporain qui venait voir un de mes spectacles. Je sortais du cadre de l’anonymat théâtral en tant que metteur en scène, parce que je faisais découvrir mon travail à quelqu’un qui n’était pas forcément à même d’accepter que je monte ses spectacles comme ça, avec cette prise de risque que je continue à prendre, c’est-à-dire de mettre une partie de ses spectacles ou la plupart en clowns. J’avais toujours cette idée que les êtres humains ne pouvaient pas se parler comme ils se parlent dans Petits boulots pour vieux clowns, les êtres humains ne se parlent pas comme ça, ce n’est pas possible. Des clowns oui, mais des êtres humains, non. La conversation que j’ai eue avec la dramaturgie de son œuvre m’a fait monter cette pièce totalement en clown. Et puis, grâce à Matéi, c’est devenu une figure de style que je maitrise depuis maintenant 10 ans et qui fait que j’ai vécu un certain nombre de succès grâce à ses pièces et à mes mises en clown.

Matéi Visniec : Oui, il y a presque 10 ans qu’on se connaît. L’année prochaine, il faut qu’on fête notre rencontre ! Ce qui m’a beaucoup interpellé à cette époque-là, quand tu as monté Petits boulots pour vieux clowns c’est que je n’avais jamais pensé que des jeunes comédiens, des jeunes clowns ou que, je ne sais pas, des jeunes êtres humains, s’intéressent à cette histoire-là, pourraient être dans la même situation existentielle. Dans le même combat. A l’époque où j’écrivais la pièce en 86 en Roumanie, c’était une pièce destinée à des vieux clowns. Lorsque j’ai vu que des jeunes se reconnaissaient dans cette histoire, je me suis dis : « Tiens, c’est très intéressant ». Parce que finalement, pourquoi pas ? Le chômage, la précarité, la marginalisation ça ne touchent pas que les vieux. Au contraire, c’est encore plus dramatique lorsque ça touche les jeunes.

Ca a été une belle rencontre et puis j’ai suivi ton travail, tu as suivi le mien…J’ai écris pour toi et cette histoire de Mots (ndlr : Le Cabaret des mots), c’était une commande qui est venue d’ailleurs et puis ça ne s’est pas fait à ce moment-là. J’ai alors proposé le texte à Victor, en lui disant : « Voilà, c’est un texte où cette fois ce ne sont ni les personnages qui parlent, ni les clowns, ni les comédiens, ce sont les mots ».

Matéi, vous êtes l’un des auteurs les plus joués au Festival d’Avignon. Vous avez reçu deux prix « coups de cœur OFF » en 2008 et 2009. Cette année encore, plusieurs de vos textes étaient à l’affiche. Alors que vos pièces s’articulent autour des thèmes de la violence du pouvoir, de la dictature et de la manipulation, comment expliquez-vous cet attrait des artistes français pour vos œuvres ?

Matei Visniec et Victor Quezada-Perez. Photo A. D.

Matei Visniec et Victor Quezada-Perez. Crédit Umbral

M. V. : J’étais déjà très sensible à tous ces sujets en Roumanie, à l’époque où j’ai découvert que la littérature était un espace de liberté et qu’on pouvait y dénoncer par la métaphore et la poésie une société absurde, un pouvoir aberrant, des formes de totalitarisme grotesques, le lavage de cerveau opéré par l’idéologie unique, par le manque de débats, par l’utopie qui était devenue une forme de carcasse vide, une cage où chacun était enfermé par le système policier qui contrôlait tout. J’ai vécu cela dans les pays d’Europe de l’Est. Le communisme d’Etat ça a été vraiment un échec total et une forme d’oppression aberrante. J’avais déjà dénoncé ces pratiques dans mes pièces, par la parabole littéraire, par l’allégorie, par la métaphore. Or une fois arrivé en France, je me suis rendu compte que dans les grandes sociétés démocratiques et dans la société de consommation mondialisée qu’on est en train de construire, il y a d’autres formes de manipulation qui sont parfois encore plus féroces, quoique pas aussi visibles que les formes de manipulation que j’avais connues dans les pays de l’Europe de l’Est à l’époque du communisme.

C’est finalement une découverte incroyable que j’ai faite : c’était plus facile en Roumanie et dans les pays totalitaires d’être intellectuel engagé et c’était plus facile à cette époque-là de dénoncer la manipulation parce que la manipulation était plus visible, évidente, presque grotesque. L’adversaire était plus facile à identifier que dans ce monde-là de l’opulence, où l’industrie alimentaire devient une industrie empoisonnée, où il y a d’autres formes d’aberrations, où on détruit la planète à une vitesse incroyable, parce que l’avenir dans la durée n’est plus pensable. Encore pire, le mot progrès a été totalement exclu des discours des gens en politique. Il gène ce mot. Qui peut oser encore promettre du progrès à l’humanité ? Dans ces sociétés où ce que je décris devient visible, c’est plus compliqué de dénoncer ou d’identifier l’adversaire et d’écrire sur lui. Ca parle parce que je ne suis pas le seul qui ressent tout ça. Finalement les artistes représentent quoi ? La conscience de la société. Ce sont eux dans la première ligne du combat et de la résistance. A qui demander de résister contre cette forme d’uniformisation ? Aux artistes, aux intellectuels, aux écrivains. Ce sont les artistes, les chanteurs, les scénographes, les metteurs en scène, les poètes, les peintres qui travaillent par la nature même de leur être dans la distance, dans la dénonciation, dans la lucidité.

Ca m’impressionne quand je pense aux petites compagnies, et puis ma relation avec Victor est liée aussi à cela, au fait que mes pièces sont jouées beaucoup par ces jeunes compagnies. Or pour moi, une pièce commence à vivre vraiment lorsqu’elle est redécouverte. Ce sont les jeunes compagnies qui très souvent me donnent cette sensation que je suis vivant parce qu’elles redécouvrent mes textes. Il y a des pièces qui se jouent et que j’ai écrites en Roumanie en 82 ou en 80, des pièces qui ont maintenant 30 ans d’âge et quand je vois que des jeunes se retrouvent dans ces histoires, je me dis : « Tiens, peut-être que j’ai capté ici quelque chose d’universel, des questions ou des réponses… » et ça me prouve que peut-être, je n’ai pas travaillé pour rien…

Victor, vous êtes d’origine Chilienne, auteur, metteur en scène et comédien. Votre histoire familiale est étroitement liée à celle de ce pays et à la dictature de Pinochet. Comment vous a-t-elle forgé en tant qu’artiste ?

V. Q-P. : J’ai grandi dans une maison où la musique était une arme contre le totalitarisme. Une arme pour la démocratie, pour la liberté, comme on pouvait chanter la liberté en 1789 en France. Je suis né avec cette éducation musicale de par mon papa et du groupe dans lequel il joue depuis 45 ans (ndlr : groupe chilien Quilapayun). C’est vrai que la chanson avait quelque chose d’important. Elle permettait de donner au peuple, en plus de l’espoir, du rêve. J’ai eu cette éducation, très dure, puisque je vivais dans une famille qui était en exil politique imposé violemment par le coup d’état militaire de Pinochet. Mon père avait la chance d’être en France lors du coup d’état. Certains de notre famille, certains de nos amis se sont fait d’abord torturés, pour un moindre mal, mais aussi assassinés, enlevés, etc. Des choses très difficiles pour une famille à accepter. Et puis nous, nous avons grandi dans une famille où nous pensions tous rentrer chez nous dès que la dictature allait se terminer. A ce moment-là, grande déception : mon père décide que non. Il me dit : « La France, c’est notre pays, c’est ton pays. Nous restons ici ». La plupart ont décidé de rester en France car ils ont aimé que la France les accepte comme citoyens français et du coup, un peu frustré, je n’ai découvert mon pays d’origine que très tardivement. Lorsque mon père partait en tournée, je comprenais rarement pourquoi ma mère pleurait à chaque fois. J’ai compris après qu’il ne savait jamais s’il allait revenir. Il y avait dans l’air les disparitions, les assassinats organisés par les pays d’Amérique du Sud sur les intellectuels et les musiciens, les artistes dissidents qui vivaient en Europe, aux Etats-Unis ou ailleurs. On avait l’exemple d’amis comédiens, même politiques ou diplomates qui avaient des maladies bizarres ou qui étaient assassinés dans la rue. Et tout ça a révélé par la suite qu’il y avait une opération « Condor » organisée par les pays d’Amérique du Sud qui s’amusaient à assassiner les dissidents.

J’ai eu récemment une discussion avec des amis artistes américains et avec mon oncle qui est chilien. Je leur disais qu’en France, les gens de théâtre faisaient beaucoup de théâtre « engagé » mais que ça ne servait à rien parce que le théâtre engagé en tant que tel n’a aucun impact sur les masses. Ce n’est pas parce que je monte une pièce comme L’histoire du communisme racontée pour des malades mentaux que forcément, 1% de la salle va prendre sa kalachnikov et faire la révolution. Absolument pas. Je me suis rendu compte que mon engagement politique, mon engagement citoyen se marquait beaucoup, au début, par ce que je faisais au théâtre. Je pensais que le fait d’être dans la création pure et simple me permettait d’avoir une espèce d’aura sur les spectateurs…Grande naïveté ! Ce constat s’est accru avec le temps, en réalisant que finalement, nous n’avions aucun impact. J’entends parfois des metteurs en scène dire « Oui, moi je monte ce spectacle pour conscientiser la foule, etc…». Je pense à Victor Jara, poète, metteur en scène et comédien chilien qui est mort quelques jours après le coup d’état militaire au Chili. Après s’être mis à la chanson populaire, il disait : « C’est incroyable, je passe trois mois à monter un Shakespeare dans des salles de 200 personnes, les gens sont heureux. Je passe trois heures à travailler dix chansons et je joue devant 15 000 personnes et les gens sont plus heureux. » Parce que le théâtre est plus ingrat…

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Alice Dubois
Journaliste et chroniqueuse, avec prédisposition naturelle pour les sujets de société, la biosphère et les culture(s). Après une vie entre spectacle vivant et agence de com. La presse écrite ? Depuis sa première machine à écrire, en 1984.