Méziane Azaïche: « Les cabarets orientaux font partie de la culture française »

Le Cabaret Tam Tam - (c) Hocine

Création originale, « Cabaret Tam Tam » met en lumière un pan méconnu de l’histoire de France : celle de ces cabarets orientaux qui, de l’après-guerre aux années 80, firent les belles nuits d’un Paris cosmopolite, sur fond de luttes anticoloniales. L’occasion de rencontrer Méziane Azaïche, concepteur du projet et directeur du Cabaret Sauvage (Paris), qui a accueilli le spectacle du 11 mars au 3 avril.

The Dissident : Pourquoi avoir créé « Cabaret Tam Tam », consacré à l’histoire des cabarets orientaux qui animèrent Paris des années 40 aux années 80 ?

Méziane Azaïche : On ne pourra jamais, en un spectacle, raconter toute l’histoire de ces lieux qui ont produit beaucoup de choses. Mais notre idée était rendre hommage à l’apport de ceux qui ont incarné ces cabarets. D’évoquer notre culture, notre histoire, qui est aussi celle des parisiens et des Français. Crées à Paris, ces cabarets étaient animés par des gens d’Afrique du nord. On y retrouvait tout un esprit, de la musique, des danseuses, un sens de l’accueil, la cuisine de cette région. On les appelait les « cabarets orientaux », parce que c’est l’Orient, porteur d’un exotisme un peu fantasmé, qui était mis en avant, plutôt que les origines nord-africaines des gens qui y travaillaient.

Avec le Cabaret Sauvage, nous voulions aussi rendre hommage à l’engagement politique de certains de ces artistes qui ont nourri cette culture. Initialement, Mohamed Ftouki, le fondateur du cabaret « Tam Tam », voulait appeler son établissement le « Grand Maghreb ». Les autorités françaises le lui ont interdit, parce c’était une idée trop nationaliste, où l’on retrouvait les trois drapeaux tunisien, algérien et marocain. À l’époque, ce Grand Maghreb n’existait pas! L’Algérie était française, la Tunisie sous protectorat, et le Maroc sous protectorats français et espagnol. Comme ce nom a été refusé, Mohamed Ftouki a détourné cette censure en utilisant l’acronyme « Tam Tam » : Tunisie Algérie Maroc !

Vous-même, avez-vous connu ces cabarets que l’on trouvait par exemple dans le quartier Saint-Michel, à Paris?

Quand je suis arrivé d’Algérie, un peu avant les années 80, il y avait encore des cabarets orientaux à Paris. J’ai eu le plaisir d’y aller, mais je n’ai malheureusement pas beaucoup fait l’expérience de ces lieux, qui ont disparu dans les années 80. Je me suis donc nourri d’archives et de fragments d’histoire. J’ai aussi découverts ces cabarets à travers mon père, qui était là au bon moment, dans les années 50 : il a connu la Casbah, le Bagdad1… Mon amie historienne Naïma Yahi [spécialiste de l’histoire maghrébine en France, NDLR] a également répertorié une trentaine de ces lieux qui existaient alors! Aujourd’hui, dans la tête des gens, le cabaret est synonyme de débauche, de drogue, de filles… Mais à cette époque, c’était une autre ambiance, une autre approche. Il y avait dans ces endroits un respect mutuel. On n’y trouvait pas d’entraîneuses de bar pour faire payer des bouteilles de champagne trois fois plus cher que leur valeur réelle!

Louisa Tounsia et Hagege, Casbah Cabaret, 30 janvier 1947 - (c) Hocine

Louisa Tounsia et Hagege, Casbah Cabaret, 30 janvier 1947 – (c) Hocine

Comment expliquez-vous leur disparition dans les années 80 ?

Par le contexte économique, qui a vraiment mis à mal ces cabarets, jusqu’à leur extinction. Certains ont résisté un temps aux difficultés économiques, à un système qui s’est mis en place progressivement avec la SACEM, la hausse des loyers. Et puis la mode des boîtes de nuit, plus rentables que les cabarets, a pris le relais.

Quelle est la dimension historique du spectacle ?

Avec Naïma Yahi, nous avons travaillé sur les archives, en lien avec l’association mémorielle « Génériques ». Nous voulions que le spectacle soit le plus rigoureux possible sur le plan de la véracité historique. Nous avons ciblé le « Tam Tam » en particulier, et raconté l’histoire de la famille qui a créé ce cabaret.

Ces lieux reflétaient aussi leur époque, marqué par la décolonisation, la guerre d’Algérie…

Ils jouaient un rôle à la fois artistique et politique. En Allemagne, pendant le nazisme, les cabarets avaient été récupérés par Goebbels, dans un but propagandiste. En France, à la fin de la période coloniale, beaucoup de revendications s’exprimaient dans ces lieux, qui faisaient circuler des messages politiques. Ils ont d’ailleurs fait émerger des personnalités majeures, comme la chanteuse Warda El Djazairia, surnommée « La rose algérienne », qui est née en 1940 dans le cabaret. Son père, Mohamed Ftouki, a créé le Tam Tam, rue Saint-Séverin, en 1949. Quand la guerre d’Algérie s’est déclenchée, lui et sa femme se sont engagés aux côtés du FLN. Recherchés, ils ont été obligés de quitter la France en 1958. Ne pouvant aller en Algérie, qui était encore française, ils se sont réfugiés au Liban. Et Warda a fait sa carrière dans ces pays orientaux. Elle est morte en Égypte en 2012, mais n’a jamais oublié ni la France ni l’Algérie. C’est une figure très important pour l’Algérie : elle représente l’exemplarité de la femme algérienne en tant que chanteuse et militante.

Quels autres personnages historiques apparaissent dans le spectacle?

Il y a Salim Halali, un chanteur très important dans l’histoire des cabarets. C’est un juif de Souk Ahras, en Algérie, dont les Tunisiens, les Marocains et les Algériens revendiquent tous la paternité, parce qu’il chante et vit avec le même amour ces trois pays. C’est « Monsieur cabaret » par excellence, il incarne le « Tam Tam » à lui tout seul ! Il a d’ailleurs créé son cabaret en France, ainsi que « Le coq d’or » à Casablanca. Dans le spectacle, on retrouve aussi le chanteur kabyle Akli Yahyaten, un manoeuvre des usines Citroën qui a fait ses armes au cabaret dans les années 50. À la fin de sa vie, il a créé un café-concert dans lequel il jouait tous les jours. Il défendait sa culture ainsi. Et il y en a d’autres…

Dans le cabaret, ce qui primait, au-delà des religions des uns et des autres, c’était la générosité de la musique. Et le spectacle s’ouvre avec la chanson du juif algérien Salim Halali, comme un symbole de tolérance et d’ouverture. Aujourd’hui, nous vivons un moment très difficile où l’on essaie de monter les Juifs contre les Musulmans, les Musulmans contre les Juifs, les Blancs contre les Noirs, les Jaunes contre les Verts. Mais la richesse, c’est de se rassembler, de s’ouvrir. La religion des artistes, on s’en fout ! Ce qui compte, c’est la qualité artistique. Et l’essentiel, c’est ce qui nous réunit et nous permet de passer des bons moments ensemble.

« Tam Tam », c’est un peu le prolongement de « Barbès Café », programmé de 2010 à 2014, où l’on (re)découvrait ces immigrés maghrébins qui chantaient dans les cafés parisiens dès les années 30…

Oui, c’est un peu la suite. Là encore, on met les choses sur la table, sans faire le procès de qui que ce soit. On cherche à s’ouvrir et à partager en disant aux gens : « Servez-vous, c’est aussi votre culture ! ».

L’histoire de ces cabarets, c’est aussi celle de France…

Le Maghreb et la France sont liés. Ce qu’on raconte ici a été créé en France et fait partie de son histoire, même si ces lieux défendent une culture originaire de l’autre côté de la Méditerranée. Tant que les immigrés sont dans leur coin, dans les banlieues, qu’il n’y a pas de reconnaissance de leurs qualités artistiques, de leur travail et de leur participation à la richesse française, cela crée des cassures, des frustrations. Et ça peut générer de la violence de la part de gens qui ne servent ni leur religion ni leur culture, et basculent dans l’extrémisme parce qu’ils sont moins informés, moins nourris, et se sentent moins respectés dans la société.

Cosmopolites, ces cabarets attiraient aussi bien François Mitterrand, qui fréquentait le El-Djazair, que des ouvriers immigrés, des intellectuels ou des proxénètes…

Dans ces endroits il y avait une vraie richesse en terme de communication, de partage et de mixité. Il pouvait y avoir des voleurs à une table, un footballeur à une autre, un président ou un ministre à la suivante. Sans jugement du style : «Tu as des baskets, tu ne rentres pas!». La règle, c’est le respect des gens et de l’endroit : quand on est à l’intérieur, on ne doit partager que de la convivialité. Tout ce qui est sale, on le nettoie ailleurs. On est là pour avoir du plaisir en écoutant de la musique, en regardant les danseuses, en partageant un plat. Il y avait de l’échange et du lien. Aujourd’hui, malheureusement, peu d’endroits permettent de retrouver cette mixité, ce mélange. Et ça génère des frustrations, des choses négatives. C’est dommage.

Le "Cabaret Tam Tam" sur scène - (c) Hocine

Le « Cabaret Tam Tam » sur scène – (c) Hocine

Le cabaret oriental était un concept hybride : leurs créateurs étaient issus d’Afrique du Nord (et non du Machrek2), on y jouait de la rumba, de la musique kabyle du flamenco arabe, et même la danse du ventre égyptienne !

Il n’y avait pas de cabaret kabyle ou marocain. Ce qui liait tous ces lieux, c’était l’Orient. C’est une culture très forte. Et il y avait de la danse et de la musique qui pouvait venir d’Afrique du nord, d’où étaient originaires 90% des gens qui tenaient et animaient ce qu’on appelait les « cabarets orientaux ». On a essayé de remettre ça en perspective dans le spectacle, où l’on retrouve ces différents parfums, avec des tableaux de danses tunisiennes, marocaines, algériennes… Sans oublier l’Orient. On essaye de faire avec tout ça notre propre cabaret.

Dans la deuxième partie du spectacle, il y a un esprit de transmission, de passation, à travers le personnage de la jeune serveuse. C’est elle qui sert de narratrice, avec le photographe Clik Clak Kodak. Peu à peu, elle se met à danser et, à la fin de l’histoire, elle devient une artiste à part entière. C’est une façon de partager cette mémoire avec la jeunesse d’aujourd’hui, de l’amener à se positionner et à comprendre ce que faisaient les anciens. Cette jeunesse doit avoir la même énergie qu’eux pour faire sa place.

Quelle sera la suite du « Tam Tam »?

Déjà, le « Tam Tam » doit faire du tam tam plus longtemps : il faut qu’il tourne, qu’il vive sa vie ailleurs et qu’il revienne ici ! On est loin d’avoir fini ce travail. Et puis il y a d’autres choses en cours au Cabaret Sauvage… En février 2016, nous avons un gros projet de cirque avec de la musique swing, sur un mois. Nous allons aussi faire une création spécifique autour de Samira Brahmia, la chanteuse de « Barbès Café ». Cet été, il y aura également un bal, « Planète ganouze », du nom de cette limonade de chez nous. Le but est d’en faire un rendez-vous mensuel pour amener les Parisiens à danser sur une musique assez chaude. L’année prochaine, nous organiserons aussi un festival de musique Gnawa sur trois jours, sur le modèle du festival Gnawa d’Essaouira, au Maroc. Enfin, en 2016, le raï fête ses trente ans. On veut marquer l’événement. Montée très haut à un moment, cette musique est aujourd’hui au plus bas. On va essayer de lui donner une autre image, en espérant lui donner un nouveau souffle.

Notes :

1 Difficile à imaginer aujourd’hui, mais dans le quartier Saint-Michel, les cabarets orientaux étaient légion après-guerre: le El-Djazair rue de la Huchette, le Koutoubia rue des Ecoles, le Bagdad, rue Saint-André-des-Arts, la Casbah rue de la Harpe…

2 Autre nom de l’Orient arabe, qui dans son acception la plus large intègre les États arabes hors Maghreb.

Julien Le Gros
Julien Le Gros est un journaliste indépendant, spécialisé sur les cultures d'Afrique. Il a notamment écrit pour Jazzman - Jazz magazine, Afriscope, Mondomix... mais aussi sur Internet avec Africultures, Mondafrique, Tribune 2 l'artiste, International Hip Hop. Il a fait des reportages au Kenya, Cameroun, Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Sénégal et récemment en Guinée Conakry sur le virus Ebola.