Miss Endorphine, la bombe créative qui réveille l’édition

Patrice Verry et sa sulfureuse Miss Endorphine © PVerry

Patrice Verry et sa sulfureuse Miss Endorphine © PVerry

C’est un livre qui a secoué le petit monde fermé de l’édition ! Miss Endorphine, anthologie collective et poétique, fait figure d’objet d’art tout autant que de livre illustré. Rassemblant près de quatre-vingt artistes autour d’une centaine de textes mettant en scène l’Homme et son monde, ce livre d’auteurs se veut « une somme pertinente des différentes interprétations graphiques de ce début de siècle ». Indépendant, original et exigeant, il a vu le jour en marge du système, grâce à la persévérance et à la soif de liberté de l’auteur Patrice Verry. Débordante de poésie, l’amour des mots chevillé au corps, impressionnante et ténébreuse, Miss Endorphine est un petit bijou qui dépote. Rencontre. 

 

The Dissident : Vous avez réussi à publier Miss Endorphine en dehors du milieu traditionnel de l’édition et grâce notamment à un financement participatif sur Ulule. Comment est né le projet ?

Patrice Verry : Le projet est né de l’envie d’écrire sur les attitudes, sur le monde. J’avais le désir de fédérer toute une pléiade d’illustrateurs, de réunir dans un même livre des dessinateurs de premier plan, d’autres moins connus et des amateurs qui dessinent juste pour leur propre plaisir. J’avais envie de pouvoir fusionner tous ces styles différents, de faire un livre où l’on pourrait picorer et où on serait libre de ne pas tout aimer. C’est important, ce droit à l’imperfection. Et puis faire côtoyer un des grands maîtres de l’illustration comme Cardon aux côtés d’une jeune artiste en herbe au talent incroyable comme Alexandrine Lang, ça c’est vraiment le pied !

Au tout début, j’avais écrit à quelques éditeurs pour jauger le terrain… « De la couleur, ce sera trop cher votre projet », « C’est la crise », « Mais qui êtes-vous ? »… De vrais démoralisateurs ! Et là, le déclic est venu instantanément. Il fallait prouver que l’on peut faire vivre des projets en étant porté par la passion. C’est grâce à une équipe formidable, des personnes qui ont donné de leur temps, de l’énergie et du soutien moral, que nous avons pu faire aboutir le projet.

Pour Ulule, ça n’a pas été facile. On a donc tourné quelques dizaines de courtes vidéos pour tenter de donner une impulsion. Une quinzaine de personnes sont venues réciter le début de quelques textes avec en toile de fond l’illustration correspondante, et un appel du genre « Si vous voulez connaitre la suite, vous savez ce qu’il vous reste à faire ! » Il a fallu rajouter quelques billets, et quelques personnes m’ont prêté aussi un peu d’argent pour boucler la somme finale. Des gens comme Guy Astic des Editions Rouge Profond m’ont beaucoup soutenu tout au long du chemin.

 

Willem, BB Coyotte, Iris Von Dongen, Éric Giriat… Vous avez réuni presque quatre-vingt illustrateurs de tous horizons pour mettre vos textes en image. Comment avez-vous réussi à fédérer autant de monde ?

Ne connaissant quasiment personne au départ, cela m’a pris longtemps pour trouver les contacts, tenter de les « séduire » sur un projet improbable, mené par un inconnu, et dont la participation serait complétement bénévole, sans même la garantie de pouvoir le mener à terme ! Je n’avais aucun argument à leur proposer sinon de participer à une drôle d’aventure ! À force de parler du projet, d’observer, j’ai trouvé quelques artistes qui n’étaient en fait pas si loin de moi, quasiment dans mon entourage. Au final, il aura fallu trois ans pour tous les réunir mais aussi pour écrire les textes. Il était essentiel que les artistes soient inspirés par les textes proposés.

Les rencontres ont été très variées, ce sont des petits bouts de vie. Un de mes grands amis, Jean-Michel Arnold, tout juste 80 bougies – un homme à la vie incroyable qui a côtoyé Cocteau, un grand combattant des libertés et des injustices – avait pour ami Luz que j’avais rencontré lors d’une soirée. L’idée m’est alors venue de proposer à ce dernier de rendre hommage à notre ami commun à travers un texte intitulé « Compagnon des insoumis ». Je lui ai même proposé un second texte. Pour Mézières, j’ai dû persévérer pendant deux ans ! Le texte que je lui avais soumis était assez poétique et il n’avait pas trop l’habitude. Et puis comme beaucoup, il n’aime pas s’éparpiller dans ses projets ! Le temps a joué finalement en ma faveur… Avec Isabelle Dalle, j’ai eu un vrai flash. Lorsqu’elle m’a envoyé son illustration, je me suis dit que ça devait être aussi la couverture du livre. Elle a préparé une variante pour l’occasion et la magie a tout de suite opéré… Derrière Miss Endorphine se cache une multitude de petites histoires comme celles-ci.

Texte "Mais voilà..." - Illustration par Laurent Bouhnik

Texte « Mais voilà… » – Illustration par Laurent Bouhnik

 

Vos textes sont un kaléidoscope des sentiments humains avec, en toile de fond, la désillusion d’un homme face au monde actuel : pollution, surveillance, gaspillage, réchauffement climatique… Qu’est ce qui vous insupporte le plus ?

Sans doute beaucoup de choses mais je donnerai cinq étoiles à l’hypocrisie et au mépris. L’hypocrisie se retrouve dans ceux que j’appelle les « Moi moi moi », ceux qui sont persuadés d’avoir la science infuse, de détenir la vérité. Ne vous êtes vous jamais retrouvé à un dîner avec une personne qui monopolise la parole et ne vous posera jamais une seule question ? Qui ne s’intéressera pas une seule seconde à autrui ? Cette hypocrisie qui m’insupporte, ce sont aussi les vendeurs de rêves. Ils ont les bons mots et savent séduire, faire croire… Que de talents ! C’est sans doute un constat un peu banal que je fais là, mais avec le temps, certains rapports se banalisent et on n’y prête moins d’attention. Pourtant, ils font partie du quotidien des hommes. Quand je parle de mépris, je pense à ceux qui ne peuvent s’empêcher d’afficher leur supériorité sociale, ou soi-disant intellectuelle. Dans mes petits textes, j’espère avoir réussi à jouer un peu avec les mots pour désamorcer le côté sérieux et solennel de certains sujets, et donner à voir un reflet du monde et de points de vue. Franchement, quand on sait qu’un seul sourire peut changer une journée, on devrait s’obliger à sourire une fois par jour ! Alors voici un sourire pour cette interview…

 

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Miss Endorphine connaît un très beau succès auprès de la presse et du public. Être reconnu par France Culture et Télérama, c’est la consécration ?

Oups, sujet sensible pour moi ! Je relativiserais quand même… Nous avons eu seulement cinq articles au final, tous médias confondus. Même encore aujourd’hui, pas une seule demande spontanée de service de presse. Alors jour après jour, je compulse la presse et l’internet pour trouver des journalistes qui seraient susceptibles d’être intéressés. Pas facile, cette étape…

Pour Télérama et Les Inrocks par exemple, personne ne me répond jamais. Le plus dur dans tout ça, c’est le silence, être ignoré, faire semblant. Pourtant, même avec un « non », je serai content ! Il n’y a aucun lien possible à établir, je m’en suis bien rendu compte. Un journaliste de Libération nous a même traités avec un mépris incroyable… Quelle déception pour un hebdo qui se veut « humain ». C’est franchement difficile de pouvoir montrer le livre. Je n’ai sans doute pas le réseau, et sans éditeur c’est plus compliqué mais peu importe, le principal c’est que le livre existe pour tous ceux qui ont donné de leur temps pour lui.

À notre époque, on a la chance d’avoir une diversité dans la presse grâce aux nouveaux médias, et ça c’est formidable pour pouvoir avoir un regard bien plus étendu sur les arts et sur l’information. La presse dite intellectuelle ne dirige plus le monde, même si elle distribue les bons et les mauvais points, et ça, c’est une bonne nouvelle. J’en profite pour faire un petit clin d’œil à Thierry Taittinger de Beaux-Arts Magazine qui a pris le temps de me répondre avec enthousiasme. Ça m’aide à y croire et à continuer.

Et puis, il y a les commentaires du public, c’est encourageant pour préparer une suite. Il y a aussi les libraires, qu’il ne faut pas oublier, car au final ce sont eux qui décident ou pas de mettre un livre en avant. Ils sont le lien direct avec les lecteurs. Si un libraire aime le livre, il le défendra. Et je pense qu’une grande partie de la vie d’un livre se passe là, surtout pour un livre indépendant. Maintenant Miss Endorphine peut tenter de vivre sa petite vie… Cette conversation l’y aidera peut-être. Qui sait… !

 

Miss Endorphine, conçu et écrit par Patrice Verry. ISBN 978-2-9550736-0-5. 228 pages. Prix: 29 euros.

Pour plus d’informations sur le projet :

https://www.facebook.com/missendorphine?ref=hl
Miss Endorphine sur Ulule

 

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Alice Dubois
Journaliste et chroniqueuse, avec prédisposition naturelle pour les sujets de société, la biosphère et les culture(s). Après une vie entre spectacle vivant et agence de com. La presse écrite ? Depuis sa première machine à écrire, en 1984.